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Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale

 

 

Paul Ricœur


 

Ed. Labor et fides

160 pages - 18


Recension Gilles Castelnau


.

21 août 2016

Ce livre présente trois textes datant des années 1960 et encore inédits du philosophe-théologien protestant Paul Ricœur. C’était l’époque où les ouvertures sociales et politiques de Mai 68 et l’aggiornamento du Concile de l’Église catholique suscitaient une importante réflexion sur ce que l’on appelait alors la « présence de l’Église au monde ». Des groupes de toutes sortes naissaient en marges des paroisses dans lesquels catholiques, protestants et... marxistes s’efforçaient de penser une société nouvelle.

Paul Ricœur était professeur et doyen de la faculté de Lettres de Nanterre, président du mouvement du Christianisme social et de la Fédération protestante de l'enseignement.

Le professeur de théologie Olivier Abel qui anime l’important Fonds Ricœur réunit ici ces textes issus de conférences et les discussions de niveau élevé qui les suivaient.

En voici des extraits

 

Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale

I
Être protestant aujourd’hui

 

Le langage de la communauté confessante

page 26

On ne peut pas ne pas être frappé par l'accent spinoziste de Marx, de Nietzsche, de Freud. Ils nous parlent de « nécessité comprise », « d'amour du desti », « de principe de réalité ». Certes, j'admire cette ascèse de la nécessité à bien des égards il faut en avoir côtoyé la séduction, mais il y a plus, il y a mieux ; c'est la grâce de l'imagination, la grâce du possible, la grâce du surgissement. C'est ici que je réponds, avec la part kierkegaardienne de moi-même, à ce mythe spinoziste de la totalité et de la nécessité. J'essaie de comprendre que l'homme est toujours suscité dans son noyau mythico-poétique, créé et recréé par une parole qui l'engendre. Mais possible s'oppose plus fondamentalement encore à impossible. La voie de l'absurde, c'est la voie de l'impossibilité de l'homme. Le sens pour moi de la Croix et de la Résurrection, c'est que l'homme est possible, c'est à dire n'est pas impossible.

 

Plaidoyer pour la communauté confessante

page 29

C'est la fonction, non plus de la prédication, mais du culte, de maintenir un milieu interne grâce auquel il peut y avoir aussi une relation externe église-monde. Il en est ici comme dans le langage : si disparaissait de notre langage la tension entre la poésie et la prose, notre langage serait détruit. Il en est de même de la santé du corps social: si la prose de l'action technique à tous ses plans (économique, social, culturel, politique) cessait d'être reliée à la poésie du culte, toute la dialectique de la conviction et de la responsabilité s'effondrerait.

 

II
Présence des Églises au monde


Types de présence et de pression de la communauté confessante

La distinction des deux morales de conviction et de responsabilité

page 47

Mais il faut avoir, par-devers soi, un certain radicalisme moral d'exigence absolue ; nous pouvons l'exprimer en termes laïcs ou en termes religieux, puisque encore, ici, je ne choisis pas. Nous pouvons le présenter comme une sorte d'idéal, d'idéalisme, de respect absolu de la personne humaine, en langage kantien, ou selon la perspective évangélique de la perfection : « Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait. » C'est cela, la morale de conviction. En langage kantien: « Tu traiteras toujours l'autre homme non seulement comme un moyen, mais aussi comme une fin. » Une espèce d'absolu : il ne faut pas y toucher.

[...]

En même temps, je dis morale de responsabilité en ce sens que tout n'est pas réalisable, que tout n'est pas possible à une certaine époque.

[...]

Mais en même temps, nous avons constamment à résoudre des problèmes de justice qui sont dans le cadre des lois actuelles qui, elles, ne reposent pas du tout sur ces idées-là, mais qui au contraire, reposent sur ce fait que les techniciens rares doivent être payés beaucoup plus cher que les techniciens ordinaires ou que la main d' œuvre non qualifiée.

[...]

Nous avons là une sorte de tension, et je crois que la vie éthique d'un groupe ou d'un individu repose sur cette perception très claire de la contradiction: nous ne pouvons pas accorder notre morale de la conviction avec notre morale de la responsabilité.

[...]

Ce qui me permet d'écarter, dès à présent, deux vices : l'un qui serait justement le machiavélisme et dirait : « foin de la morale de conviction, ayons simplement une morale d'efficacité » (celle-ci serait complice de l'injustice, parce qu'elle aurait perdu la pression, la tension ; elle se serait aplatie sur les objectifs de bien-être, de consommation). Il y a là un ressort qui est cassé. Lorsque nous disons que la politique ne doit pas obéir à la morale, c'est partiellement vrai, car la politique ne peut être entièrement morale; mais si elle perd l'aiguillon et le reproche de la morale, elle devient le machiavélisme, la ruse pure ou la violence.
L'autre vice serait, en sens inverse, une sorte d'intervention directe de la morale, ou des groupes religieux dans les affaires, qui créeraient une espèce de court-circuit, dont ont souffert d'ailleurs nos sociétés sous la forme du cléricalisme. Cette action directe, à travers des partis, des syndicats, prenait comme en-tête ce qui appartient à la morale de conviction. L'idée d'un parti religieux, ou d'un syndicat religieux, repose sur la confusion des deux niveaux : on essaie d'introduire, au niveau de la morale de responsabilité, ce qui appartient à la morale de conviction. Il faut être authentiquement ce que l'on a à être au niveau de la morale de conviction. Et lorsque nous nous trouvons sur le plan de la discussion politique, du choix social, de l'éducation publique, nous nous trouvons avec tous les hommes, en essayant d'introduire le plus possible de ces exigences.

 

Le rôle de l’utopie

page 51

Max Weber avait apporté cette idée - hélas il avait mille fois raison - en 1920, dans une conférence à des pacifistes, et les avait beaucoup choqués. Il leur avait dit : « Vous ne pouvez pas être pacifistes comme ça... je vous donne rendez-vous dans vingt ans. » Ce fut la guerre vingt ans après ! Ces gens, qui n'ont pas agi sur les institutions, ont fait en quelque sorte un court-circuit de l'action directe de l'absolu. Ils ont tout manqué, car ils n'ont pas préservé l'absolu, et ils n'ont pas corrigé, pratiquement, honnêtement et humainement la morale quotidienne de la vie pure.

 

Fonction spécifique de la communauté chrétienne

page 56

Ce qui justifiera la survie du christianisme, c'est sa capacité de rendre service aux hommes ici, d'apporter quelque chose qui leur soit compréhensible, qui puisse être entendu par tous - et qui ne sera plus seulement l'entretien d'une boutique, coûte que coûte, mais un service de tous. La chrétienté, ou les chrétiens, ou les communautés se réclamant du christianisme intéresseront alors les autres, cesseront d'être anecdotiques, cesseront d'être une sorte de discours particulier, que se tiennent entre eux certaines gens...

 


Échange de vues à a suite des exposés

page 118

Interlocuteur. - Je voudrais savoir comment vous définissez et considérez la tension dans ces deux morales. Y a-t-il seulement un processus pratique (il fout s'aider, écouter jusqu â quand ?J, ou peut-on parvenir à une véritable dialectique? Au moment où une morale de conviction saisit que cette morale de responsabilité renie l'homme, ne doit-elle pas s 'imposer jusqu â déclencher une révolution?

Paul Ricœur - Une révolution n'est qu'un épisode et toute révolution aboutit à un transfert de pouvoir, et tout pouvoir se retrouve devant Je même problème. Il ne peut pas tout, car il y a le possible et le raisonnable, c'est la loi du pouvoir. Une révolution n'est jamais pensable que comme épisode de remise en question des pouvoirs, en vue de les réajuster à un objectif fondamental. C'est le moment où morale de conviction et morale de responsabilité sont unies; le moment révolutionnaire est peut-être le seul où les deux coïncident, mais dès qu'un nouveau pouvoir est installé, il se retrouve devant la limitation fondamentale.

 


Postface

 

Langage et communauté

Une communauté confessante

page 134

Nous en venons maintenant au point central de ce propos: le caractère langagier de cette communauté suscitée par une parole. Tous les problèmes de notre société peuvent être considérés comme des problèmes de signification. et des maladies du langage. « C'est en quoi le langage est le champ de bataille, le lieu de tous nos combats. Car c'est le langage lui-même qui est le lieu de l'oubli : (...) est oubliée la puissance du langage d'interpeller l'homme et d'ouvrir des possibilités ».

La fonction de la prédication est précisément à chaque fois d'abord de « restaurer l'espace d'interrogation dans lequel la question peut prendre un sens ». Et cet espace est commun à ceux qui sont levés par cette interrogation, question ou appel. La communauté confessante est d'abord constituée par cet espace d'interrogation possible. C'est donc du fond du message qu'il faut comprendre cette communauté, non comme une addition de « je », ni tout de suite une institution « tierce », mais la possibilité toujours difficile d'un « nous ». « Je ne crois pas que le sujet de la foi puisse être un individu, le sujet de la foi n'est pas "je" mais "nous". (...) C'est que l'interprétation ne peut être qu'un segment de la tradition, c'est à dire de la transmission du message dans l'histoire d'une communauté. La parole ne suscite l'homme que si elle continue d'être transmise. C'est pourquoi la prédication ne peut être entendue qu'à plusieurs »). Ricœur résiste ainsi à la tentation ironique d'abandonner la communauté, l'Église, la paroisse même. Il estime qu'en dehors d'une communauté confessante, le travail critique peut n'être plus que de l'exégèse pointilleuse, savante, mais vide.

 

 


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