
Méditations sur onze objets d’Évangile
132 pages – 18 €
Recension Gilles Castelnau
Avec toute sa sensibilité féminine, Stéphanie Berthoud Fretz nous fait redécouvrir onze beaux textes tirés des Évangiles, en prétendant s’identifier à certains objets (tous ou presque de genre féminin !) qui furent témoins de la venue du Christ. Elle imagine, elle médite, elle fantasme la manière dont ces objets ont pu l’irruption de Jésus dans leur histoire jusqu’alors banale. Elle fait entrer toute sa foi, son espérance, sa foi, sa joie dans les sentiments qu’exprime l’objet dont elle raconte la vie. Et son mari dessine à ravir.
Elle ne cherche pas à expliquer, à discuter la réalité de ces événements. Elle les lit, comme ils ont sans doute été écrits par leurs auteurs, à la manière juive, comme des mashals ; c’est-à-dire comme des images révélant une vérité secrète, puissante et saisissante accessible seulement à ceux qui se rendent capables d’en pénétrer le sens profond.
Et il se trouve que, justement, son récit se fait, à son tour mashal pour le lecteur ami que nous sommes. Son texte est si simple, souriant et sympathique, si vivant que le message de l’Évangile nous est à nouveau transmis par ce nouveau mashal, témoin de la tranquille créativité dynamique. Harmonie méditative, douceur, vie secrète, bonheur.
En voici des passages :
Accueillir la vie qui vient

la mangeoire nous parle
Elle accoucha de son fils premier-né, l’emmaillota et le déposa dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle d’hôtes. Luc 2.7
Ce petit être qui s’agite de toute sa vie qui l’envahit, de toute sa vie qui s’ouvre à lui éveille en moi une nouvelle ardeur. Il est entré en moi et a transformé mon existence. Il s’est invité chez moi et mon coffre a grandi. Il a pénétré mes parois et celles-ci se sont dilatées. Sa présence m’a transformée. Il a effleuré mes planches, et je me suis sentie grandie, élevée. De mangeoire pour bestiaux, je suis devenue berceau d’humanité. Ce n’est plus moi qui nourris les bêtes, c’est moi qui me nourris de lui.
[…]
Une fois ce tourbillon éloigné, la jeune femme vient se pencher au-dessus de son fils qui dort. Elle n’ose le prendre dans les bras. J’essaie de lui faire comprendre qu’il est en sécurité là où il est. Elle pose délicatement sa main sur une de mes planches, j’ai l’impression qu’elle m’a comprise. Elle a ce regard profond des jeunes mères qui sont à la fois émues, portées par cet être qu’elles ont mis au monde et submergées par l’attache qui les lie désormais. Il est sorti d’elle, mais il vit en elle à jamais. Elle ne dit mot, elle laisse résonner, dans son sein laissé béant, l’impact de cette naissance qui semble retentir bien au-delà de sa seule expérience. Elle ne saisit pas tout, mais, cette nuit, elle se sent comme un tombeau vide.
Éprouver le grand large

la barque nous parle
Or, la foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth. Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac… (Lc 5.1-11)
La foule s’est assise sur le rivage. Elle aussi avait les yeux rivés sur lui. Le soleil se levait, certains allumaient un feu pour se réchauffer. L’atmosphère était douce, et le silence toujours aussi intense. Ni brise ni clapotis. Enfin, il s’est mis à parler. Ses mots coulaient comme une pluie fine en été, comme un rayon de soleil après la tempête, comme l’ondulation d’une herbe lacustre agitée par le courant, comme la caresse d’une main aimante sur un corps meurtri.
[…]
Jamais je n’avais entendu de telles paroles, des paroles qui résonnent, qui donnent espoir et qui invitent à prendre le large. Puis il se tut. La foule restait elle aussi silencieuse. Le silence était plein désormais, habité ; habité de sa présence. Et moi qui le portais, qui le soutenais, je me sentais portée par lui. Sa présence était chaleur et réconfort.
Donner ce que l’on ne possède pas

la corbeille nous parle
Et ils mangèrent tous et furent rassasiés ; on emporta ce qui restait des morceaux : sept corbeilles pleines (Matthieu 15.37)
L’atmosphère est profondément joyeuse. Cet homme leur parle et les écoute, les touche et est touché par eux, les guérit et les accueille. Il les fascine et cela semble réciproque. Malgré le nombre, il semble connaître chacun et chacune dans son unicité. Il se passe quelque chose d’inhabituel, comme s’il insufflait un air revigorant à cette foule avide. Cela fait des jours que nous avons fait halte dans ce paysage montagneux, pourtant personne ne semble vouloir partir. Les quelques figues, le raisin, les olives, les galettes et le fromage de brebis que j’avais transportés jusqu’ici sont depuis longtemps terminés, pas la moindre miette à donner aux petits chiens. Je suis, là, posée sur le sol, décontenancée. Vidée, je suis prête à m’envoler dans le vent à tout moment, mais l’assistance autour de moi est si dense qu’elle me retient et me protège comme un rempart.
[…]
Et plus les gens mangent et plus la distribution continue. De lui à ses compagnons, des compagnons à la foule, de la foule à la foule… Le flux semble intarissable mais je ne vois pas où sont les réserves. Quelle est cette source vive ? Serait-ce un pain qui ne sèche pas ? Il distribue ce pain comme s’il émanait de lui comme si lui-même se faisait nourriture. La foule reçoit son pain comme un pain de vie.
[…]
Soudain, une main m’empoigne pendant qu’une autre commence à me remplir avec les restes de pain et de poisson.
Lorsque je suis pleine à déborder, on me dépose aux pieds de l’homme que tous regardent. j’étais vide et me voici pleine à craquer ! Je me sentais inutile et me voici le réceptacle de restes innombrables. Je me sentais sèche comme un désert et voici que je déborde d’un pain qui nourrit sans fin. Page 110
Porter la souffrance

la croix nous parle
Lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Crâne, ils le crucifièrent là, ainsi que les deux malfaiteurs, l’un à droite, l’autre à gauche. Jésus dit : Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font (Luc 23.33-34)
Je sens petit à petit les forces le quitter. Tout se fige, la sueur sèche, le sang coagule, le souffle devient court, les muscles se relâchent, la tête tombe en avant, il n’a plus la force de lutter. J’essaie d’être là pour lui. J’essaie de lui offrir le peu de vie qui reste dans mes veines, j’essaie de lui transmettre la force des cèdres ancestraux, j’essaie de convoquer les racines qui furent les miennes, j’essaie de faire monter en moi la sève vivace pour le soulager et l’accompagner dans ses derniers instants.
[…]
Il prononce encore cette parole qui vient secouer le ciel et la terre : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Je n’ai jamais entendu chose pareille. Comment, là où il est, peut-il implorer le pardon pour ses bourreaux ? Comment peut-il invoquer le pardon pour ceux qui le condamnent ? Comment peut-on s’approprier un tel sacrifice ? Me pardonne-t-il aussi à moi de participer à son supplice ? Me pardonne-t-il d’être l’objet de son martyre ?
Je ne sais si la pancarte affichée en mon sommet dit vrai, je ne sais si cet homme est le roi des Juifs, mais je sais que cet homme est innocent. Tout son corps me le dit, il le hurle autant qu’il le murmure.
Je suis le plus proche témoin de son supplice. Je sens la vie le quitter et je me sens absorbée par cette vie. Je sens qu’elle me nourrit comme une huile qui me pénètre. Il n’est plus mais je survis. Il trépasse et me déplace. Alors que j’accueille ce corps qui se dépose en moi, je sens mes essences ravivées. Je pensais mourir de cette crucifixion, me voici qui revis. De l’arbre mort que j’étais, j’ai le sentiment de renaître en arbre de vie. Il est là, je l’accueille. Je le porte et le soutiens. Je porte ses peines, je prends sa souffrance. Il s’abandonne en moi.
Un voile s’est déchiré. La terre a tremblé. Il n’est plus, je demeure. Il y a un avant, il y a un après.
Laisser un commentaire