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Le loup dans la bergerie

 

Le fondamentalisme chrétien à l’assaut de l’espace public

 

 

Joan Stavo-Debauge

 

Éd. Labor et Fides

184 pages - 17 €

 

Gilles Castelnau

 

12 juin 2014

L’éditeur présente lui-même ainsi cet ouvrage en 4e de couverture.

En effet, Joan Stavo-Debauge engage la polémique avec les fondamentalistes pour répondre à leur prétention d’entrer dans la réflexion scientifique sur un pied d’égalité avec les universitaires. Il met à jour et dénonce, avec beaucoup de culture et de connaissances, les dessous de leur attitude.
Il évite ainsi que l’on accepte la revendication des fondamentalistes de prendre place dans le débat scientique et même politique alors qu’ils demeurent en réalité sur le terrain religieux et doctrinal.

L’auteur s’exprime dans le langage de la sociologie politique qui n’est pas celui du grand public cultivé habituel. En voici un exemple : « Refusant que leur foi soit coupée dans le propre de son mouvement conatif, arrêtée dans son élan prosélyte et retranchée de ses prétentions cognitives à une absolue certitude... » (page 53)

Et voici des passages significatifs.

 

.

 

 

page 9

INTRODUCTION

Dans ce livre, je me propose de faire plusieurs choses. Globalement, on peut dire que je vais traiter le mouvement créationniste comme un test de la désirabilité sociale et de la pertinence politique du « postsécularisme ». Après quelques remarques sur la désécularisation tendancielle du champ de la philosophie anglo-saxonne et sur l'actualité politique américaine, je proposerai une rapide réinterprétation du mouvement créationniste, issu des rangs des fondamentalistes protestants américains au début du XXe siècle et toujours solidement implanté au sein du monde évangélique (et au-delà). J'en décrirai le ressort comme un antilibéralisme (théologique et politique) qui exploite deux dimensions génériques de la foi et dirige ses attaques contre le principe de tolérance religieuse, contre la différenciation des sphères de rationalité et contre la sécularisation de l'espace public politique. Afin de mieux saisir l'origine de ces attaques, je montrerai que le créationnisme - tout comme le fondamentalisme dont il provient - peut être compris comme une virulente réaction à la perte d'autorité épistémique du théologique et à la transformation des convictions religieuses en préférences privées et en opinions discutables ; transformation pendante à l'exercice de la tolérance, à la séparation de l'Eglise et de l'Etat et au fonctionnement d'un espace public libéral.

Ensuite, à partir d'une attention critique au « tournant Théologique » de Jürgen Habermas, je soulignerai d'abord la tension qui se fait jour entre sa mise en valeur de la tolérance et son désir de récupérer les « ressources sémantiques » des religions, en montrant que le premier geste va dans un sens opposé au second. J'indiquerai ensuite comment le postsécularisme habermassien fait fond sur un argument (« l'objection intégraliste ») confectionné par des philosophes et théologiens américains pour mettre en cause le principe de sécularité des jugements publics et des décisions politiques. Je montrerai que cet argument est dépendant d'une épistémologie (dite Reformed Epistemology) que l'on peut à bon droit dire fondamentaliste (au sens théologique du terme). Je montrerai également que cette « objection intégraliste » relève d'un argument de mauvaise foi et figure une foi mauvaise, mais aussi qu'il s'avère pragmatiquement contradictoire. Mon ouvrage plaidera ainsi contre le postsécularisme, en rappelant que l'on ferait bien de ne pas s'attaquer trop imprudemment à la sécularité de l'espace public politique et de ne pas jeter par-dessus bord les distinctions entre la « foi » et le « savoir », entre les raisons « religieuses » et la « raison publique », entre la morale religieuse et le droit positif.

 

page 50

ENTRE OPPOSITION FONCIERE
ET MANIPULATION CYNIQUE
DU LIBÉRALISME POLITIQUE

 

Une réaction à l'« âge séculier»
[...] Les mouvements et évangéliques dont j' ai parlé jusqu'ici veulent [...] tout d'abord remettre leur Dieu au centre de la vie publique et faire en sorte qu'il ne soit plus possible de ne pas le rencontrer ou de ne pas acquiescer à sa présence, dans quelque domaine d'activité que ce soit, tout spécialement là où on n'a guère de chance de le trouver ; soit dans les sciences (et plus largement dans le monde académique) qui s'en passent très bien pour décrire et expliquer le monde. A cette fin, ils font appel contre la rationalité et l'autonomie des différentes sphères de la société, qu'ils veulent réunifier et mettre sous l'autorité de leurs croyances religieuses, selon une visée qu'il n'est pas exagéré de qualifier de théocratique. Paradoxalement, s'ils souhaitent remettre Dieu au centre et subvertir l'autonomie des sphères de rationalité énumérées par Taylor, en faisant en sorte que toutes réfèrent à leurs croyances religieuses, c'est peut-être d'abord pour sécuriser leur propre foi et s'assurer de celle de leurs enfants (16), en essaimant des appuis qui la confortent, de sorte à ne plus avoir à être envahis par le doute lorsqu'ils jettent un œil par-dessus leur épaule. Or cela suppose de ne plus faire de leur foi une simple option parmi d'autres, relatives à des préférences privées qui n'exprimeraient rien de plus qu'une opinion ne pouvant se prévaloir d'aucune supériorité cognitive et normative auprès d'autrui, et dont la validité pourrait être soumise à une libre discussion, y compris par les sciences (physiques, naturelles ou historiques et sociales).

Et si la tolérance leur apparaît comme un vice, c’est que son exercice conduit précisément à transformer tendanciellement la foi et les convictions religieuses en options, en préférences et en opinions. Du point de vue de la valeur de vérité alléguée de leur foi et de la portée pratique de leurs convictions religieuses, une telle transformation a toutes les chances d'être vécue comme une violente dégradation. On peut alors dire que le créationnisme issu du fondamentalisme protestant consiste en l'une des plus virulentes réactions à la menace de cette dégradation, ce qui lui confère un caractère foncièrement antipluraliste et expliquerait aussi pourquoi son antilibéralisme n'est pas seulement théologique mais également politique et civil. Au jeu de l'espace public libéral, à la condition séculière, à la différenciation des domaines et à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, les créationnistes opposent une fin de non-recevoir. Refusant que leur foi soit coupée dans le propre de son mouvement conatif, arrêtée dans son élan prosélyte et retranchée de ses prétentions cognitives à une absolue certitude, au seuil d'espaces qui fonctionnent selon d'autres critères que des critères religieux, les créationnistes entendent saper les épreuves et les modes de véridiction ayant cours dans les différentes sphères de rationalité qui instruisent la société sur elle-même et sur le monde qui l'environne.

Ce travail de sape ne s'exerce pas seulement dans les domaines de la science et de l'éducation, mais aussi dans le domaine public et juridique (18). Le créationnisme veut les remettre tous autant qu'ils sont sous l'autorité de la théologie sectaire qu'il promeut. Il veut récupérer l’instance énonciative associée à chacun de ces domaines, tout en subvertissant et en déformant les procédures qui assurent leur bon fonctionnement et gagent leur autonomie. La théologie promue par ces courants ne s'accommode d'aucun compromis, elle guigne une absolue souveraineté, ce qui les amène à brouiller, jusqu'à l'effacer, la distinction entre leurs croyances religieuses et les connaissances scientifiques, entre leur morale religieuse et les lois civiles, entre leur théodicée et les politiques publiques. Les secondes doivent être niées par les premières, cette négation attesterait de la solidité et de l'intensité de la foi, elle vaudrait critère de fidélité à la vérité révélée. En somme, elle serait ni plus ni moins que l'épreuve même du salut ; pas seulement des individus singuliers mais aussi de la communauté politique comme telle, refigurée en totalité comme une Nation chrétienne (qui doit donc être de part en part désécularisée).

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(16) Au regard de leur volonté de la transmettre inentamée, on comprend mieux leur antilibéralisme. En effet, « dans les sociétés libérales, les enfants ne sont pas destinés à vivre la vie de leurs parents. Ils peuvent, s'ils le souhaitent, choisir des professions différentes de celles de leurs parents, se marier avec une personne ayant d'autres origines sociales, vivre dans d'autres communautés, supporter d'autres équipes sportives, voter pour un autre parti politique, mais aussi adopter une autre religion » (Feinberg, 2006, p. 172).

(18) Les évangéliques « réclament beaucoup plus que l'espace culturel pour pratiquer leur religion en privé, ils souhaitent transformer la culture comme un tout, en utilisant les moyens publics afin d'influencer les comportements individuels et de diriger autrui vers leur compréhension de la volonté de Dieu » (Den Dulk, 2006, p. 2I2). Le droit est le plus éminent de ces « moyens publics », et les créationnistes furent parmi les premiers à en montrer le chemin à la Droite chrétienne fondamentalisée (Hamilton & Rozell, 2011). Après tout, « si la Bible, comme le dit Andrew Vincent, est pour eux la parole inerrante de Dieu, attendant seulement d'être lue comme un manuel d'instructions avec ses règles claires et définies, il serait très étrange que l'autorité des Ecritures s'arrête au seuil des domaines de la politique et de la loi. Ces domaines doivent donc être colonisés et plier devant la souveraine volonté de Dieu » (Vincent, 2010, p.277).

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page 69

LES EXIGENCES PRAGMATIQUES DE LA TOLÉRANCE


L'inhibition des convictions et ses effets transformateurs
[...] Les mouvements créationnistes, les évangéliques, les fondamentalistes et les catholiques conservateurs de la Droite chrétienne américaine n'ont nullement abandonné cette « prétention à façonner la vie à grande échelle en l'étendant à la société tout entière » et ils luttent précisément contre la différenciation qui s'est fait jour entre la « communauté religieuse » et la « cité dans son ensemble ». En 1984, dans The Naked Public Square, Richard J. Neuhaus écrivait déjà qu' « un segment de la nouvelle droite religieuse préférerait un parti qui dirait sans détour que l'Amérique est un pays chrétien. Depuis plusieurs dizaines d'années, plusieurs amendements constitutionnels disant cela même ont circulé. Le leadership effectif, cependant, par déférence au pluralisme, a appris à atténuer ces histoires d'Amérique chrétienne » (Neuhaus, 1984, p. 36). Ces dernières années, cette censure très partielle a été levée, et c'est maintenant avec emphase que le caractère chrétien des Etats-Unis est proclamé, y compris au plus haut niveau du Parti républicain, et jusque chez les candidats putatifs à la présidentielle de 2012 ; tous sacrifièrent à ce tropisme et répètent à l'envi ce slogan de la Christian Nation. La « déférence » pour le pluralisme est maintenant rien moins qu'un souvenir, la prétention au façonnement de la vie « à grande échelle » a singulièrement gagné en vigueur, quittant les marges de la Nouvelle droite chrétienne pour s'installer au cœur du Parti républicain et participer de son idéologie officielle.
[...]
On peut se rapporter à cet échange ancien entre Harry Emerson Fosdick, pasteur libéral baptiste, et Clarence Edward Macartney, pasteur d'une Eglise presbytérienne à Philadelphie, ferveur défenseur des Fundamentals et cofondateur du Westminster Theological Seminary.
[...]
H. E. Fosdick « appelait les fondamentalistes à être tolérants envers la diversité des vues et à en finir avec leur "mentalité étroite et querelleuse" » (ibid., p. 108). Le second ne tarda pas à répondre à ce sermon dans un texte intitulé « Shall unbelief win ? » :

Réfutant le sermon de Fosdick point par point, il arguait que la naissance virginale du Christ, « loin d'être un mythe ou une idiotie, était un fait historique réel parce que la Bible le proclamait tel », et la Bible, en tant que « parole inspirée de Dieu », faisait autorité. Il accusait les libéraux tels que Fosdick de doucement « séculariser l'Eglise » avec leurs idées rationalistes et modernistes. Si les fondamentalistes le toléraient, le libéralisme en viendrait à remplacer la foi biblique par un « Christianisme d'opinions, de principes et de bonnes volontés, soit un Christianisme sans culte, sans Dieu et sans Jésus-Christ » (ibid.).

 

 

 

page 103

LE POSTSÉCULARISME HABERMASSIEN EN QUESTION

 

La théologie occultée : remarques sur la Reformed Epistemology
[...] On ne sera pas non plus surpris d'apprendre que Plantinga souscrit sans réserve à la doctrine de l'inerrance de la Bible, faisant ainsi des Ecritures un corpus autoréférentiel et clôturé sur lui-même dont l'auteur véritable serait Dieu lui-même :

La Bible est inerrante : le Seigneur ne fait pas d'erreurs ; ce qu'Il propose à notre croyance est ce que nous avons l'obligation de croire. La Bible fait pleinement autorité, elle est un guide sûr de la foi et de la morale. Dieu n'a pas à se justifier (« God is not required to make a case »). L'Auteur principal de la Bible - de l'entièreté de la Bible - est Dieu [...]

[...]
Et c'est toujours bien de cela dont il s'agit. En paraphrasant la sentence de Plantinga, on pourrait dire que la proposition de Wolterstorff et Eberle consiste, finalement, à avancer la chose suivante : « The citizens speaking in the name of God are not required to make a case » (« Les citoyens parlant au nom de Dieu n'ont pas besoin de se justifier »). Autrement dit, ils seraient comme déchargés d'avoir à se justifier ou à enquêter, leurs « raisons » religieuses parleraient d'elles-mêmes, depuis leur seul site. Et il n'y aurait rien à ajouter, il faudrait seulement plier les genoux et se repentir ou louer leur « Seigneur ». Comme l'énonçait, en ne riant qu'à moitié, un ancien pasteur fondamentaliste déconverti : « Nous savons tous qu’un fondamentaliste armé d'une Bible se prend pour Dieu lui- même. »

 

 

 

page 162

CONCLUSION

Accepter « l'objection intégraliste » ne consiste pas à être un authentique libéral, plus tolérant et inclusif, cela revient simplement à faire du fondamentalisme la mesure de l'hospitalité de l'espace public et le critère de la « vraie » foi. Autrement dit, c'est faire rentrer le loup dans la bergerie, en lui ouvrant la porte avec le sourire et en s'effaçant gracieusement pour le laisser passer.

Je ne mobilise pas cette image carnassière du loup à la légère, d'autant que c'est bien souvent le berger lui-même qui figure ici le loup. En guise d'exemple et pour conclure, je laisse les lecteurs méditer ces paroles tirées du ministère apologétique du philosophe et théologien W. Lane Craig, que j'ai évoqué dès l’introduction. Sur le site Internet de son organisation, dont le nom est Reasonable Faith, l'apologiste répond toutes les semaines aux questions de ses coreligionnaires évangéliques, en prenant soin d'affermir leur conviction en l'inerrance de la Bible et en la justice et vérité de tout ce qui y est consigné. Voici ce qu'il répondit à deux questions relatives au récit du massacre des Cananéens dans l'Ancien Testament. D'emblée, W. Lane Craig pose que c'est bien « l'inerrance de la Bible » qui est ici en jeu, car « si Dieu n'avait pas donné un tel ordre, alors les récits bibliques seraient faux ». Mais il rassure aussitôt ses lecteurs inerrantistes, Dieu « n'est certainement pas sujet aux mêmes obligations et prohibitions morales que nous », et « cette action était moralement obligatoire pour les soldats d'Israël en raison du commandement qu'ils reçurent de Dieu ». En outre, continue-t-il :

Dieu enseigna à Israël que toute assimilation avec l'idolâtrie païenne est intolérable. C'était Sa manière de préserver la santé spirituelle et la prospérité d'Israël. Dieu savait que si les enfants des Cananéens étaient autorisés à vivre, ils pourraient menacer de défaire Israël. L'élimination des enfants des Cananéens ne servit pas seulement à prévenir l'assimilation de l'identité cananéenne, elle fut aussi une illustration tangible de l'élection exclusive d'Israël par Dieu. Par ailleurs, si l'on croit, comme moi, que la grâce de Dieu s'étend à ceux qui meurent en bas âge ou lorsqu'ils sont encore de jeunes enfants, la mort de ces enfants cananéens fut en fait leur salut. Nous sommes tellement prisonniers d'une perspective mondaine et naturaliste que nous oublions que ceux qui meurent sont heureux de quitter cette terre pour rejoindre le paradis et bénéficier de sa joie incomparable. Dès lors, Dieu ne fait aucun mal à ces enfants en prenant leur vie. Qui Dieu lèse-t-il en ordonnant la destruction des Cananéens ? Pas les Cananéens adultes, puisqu'ils étaient corrompus et méritaient le jugement. Pas les enfants, puisqu'ils héritent de la vie éternelle. Alors, à qui un tort a-t-il été fait ? Ironiquement, je pense que la partie la plus difficile de tout ce débat, c'est le tort apparent qui a été fait aux soldats d'Israël eux-mêmes. Pouvez-vous imaginer ce que ça doit être que d'avoir à rentrer par effraction dans une maison et à tuer une mère terrifiée et ses enfants ? L'effet de brutalisation dont furent victimes ces soldats est dérangeant (Craig, 201 1).

Juste un exemple, parmi d'autres, d'une foi qui se prétend « raisonnable » et à laquelle l’ « objection intégraliste », qui trame bien des plaidoyers en faveur du postsécularisme, voudrait pouvoir donner un plus grand effet dans le domaine public et sur les décisions politiques...

 


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