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Petite histoire

du libéralisme théologique

 

 

Gilles Castelnau

 

 

9 juillet 2015

Définition du libéralisme


Le mensuel protestant « Évangile et Liberté » propose la définition que voici :

Par souci de vérité et de fidélité au message évangélique, refusant tout système autoritaire, nous affirmons :

- La primauté de la foi sur les doctrines. 
Nous n’aimons pas les vérités intangibles qui prétendent enfermer le divin dans une expression définitive. Les textes bibliques nous invitent à découvrir la richesse de différentes sensibilités et des discours pluriels sur Dieu. C’est la raison pour laquelle nous favorisons les dialogues avec tous, croyants ou non, avec les différentes théologies, les arts, les sciences, la culture et, de façon plus générale, ce qui fait notre monde.

- La vocation de l’homme à la liberté
. Nous comprenons l’Évangile de Jésus-Christ qui résonne dans les textes bibliques comme un appel à la liberté.
En valorisant l’individu, nous portons un regard positif sur l’humain et sur sa capacité à agir, entreprendre, prendre sa part dans la construction d’une société plus juste, plus harmonieuse. Nous croyons que Dieu libère notre énergie créatrice en nous libérant des intégrismes, des démagogies et des tyrannies religieuses.

- La constante nécessité d’une critique réformatrice. 
En encourageant chacun à penser ce qu’il croit, nous refusons le divorce entre la réflexion et la spiritualité. Les textes bibliques sont le produit de contextes particuliers et n’apportent pas des réponses toutes faites aux questions d’aujourd’hui : ils sont à interpréter.

- La valeur relative des institutions ecclésiastiques
. Les Églises, en tant qu’institutions, sont utiles pour aider chacun à forger ses convictions, mais elles n’ont pas à imposer des normes de croyance ou de comportement. Elles ont pour fonction de relayer l’effort de Dieu de nous rendre plus humains.

- Notre désir de réaliser une active fraternité entre les hommes et les femmes qui sont toutes et tous, sans distinction, enfants de Dieu
. Le service du prochain nous paraît toujours supérieur à l’exactitude des discours sur Dieu. Le prochain n’est pas celui qui est proche de nous mais celui dont Dieu nous rend proche.

Manière d’être
Nous sommes des croyants optimistes. Si nous n’ignorons rien des tragédies contemporaines et voulons agir à notre niveau pour qu’elles n’aient pas le dernier mot de l’histoire, nous n’en demeurons pas moins des êtres joyeux, faisant nôtre le mot d’ordre biblique « soyez toujours joyeux, priez sans cesse ! »
Nous voulons être une école de la tolérance : nous ne condamnons pas ce qui nous est étranger et nous reconnaissons la valeur de l’autre. Nous ne faisons pas de la religion la réalité dernière des êtres et des choses : nous croyons que Dieu renvoie à une réalité qui n’est pas religieuse, car Dieu n’est pas la « chose » des religions, et qui enrichit notre existence de nouvelles possibilités.

.  Être attentifs aux questions d’aujourd’hui plutôt qu’aux réponses d’hier.

.  Actualiser l’expression de la foi chrétienne face aux stéréotypes sur le religieux et innover dans le champ théologique pour stimuler l’ensemble des religions.

.  Favoriser le dialogue entre les religions et l’athéisme, avec les cultures contemporaines, au lieu de se résigner à un choc des cultures.

.  Traduire l’espérance chrétienne par un engagement au sein de la société.

Une telle attitude de liberté dans la réflexion spirituelle effraye les autorités catholiques craignant que l’on se détourne de l’autorité du pape et de l’Église. Elle effraye également les protestants conservateurs et les évangéliques craignant que l’on se détourne de l’inspiration divine de la Bible et de l’enseignement traditionnel des Réformateurs du 16e siècle.

C’est ainsi que le pasteur Albert Schweitzer écrivait :

Nous ne ressentons nul besoin de nous accrocher à l’idée sophistiquée et indémontrable d’une Révélation, car nous croyons que le révélé nous vient des profondeurs de la simple pensée et de la sensibilité, nous croyons qu’à ces profondeurs l’âme humaine plonge dans l’Esprit infini et qu’elle en est transie, nous croyons donc que la pensée humaine peut toucher aux profondeurs de l’être, sans révélation particulière. (Sermon donné à Strasbourg le 16 janvier 1910)

 

XVIIIe siècle

La pensée libérale est née au 18e siècle dans le monde des Lumières.

Voltaire (1694 – 1778)

Traité de la tolérance (1763)
Ce n'est plus aux hommes que je m'adresse. C'est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes, et de tous les temps ; s'il est permis à de faibles créatures perdues dans l'immensité, et imperceptibles au reste de l'univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels.
Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger.
Que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution.
Que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil.
Que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire.
Qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau.
Car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s'enorgueillir.

Voltaire, mourant, griffonne ces derniers mots :

Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, en détestant la superstition.

 

Jean-Jacques Rousseau (1712 -1778)

Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris (18 novembre 1762).
Monseigneur, je suis Chrétien, & sincèrement Chrétien, selon la doctrine de l'Évangile. Je suis Chrétien, non comme un disciple des Prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ.
Mon Maître a peu subtilisé sur le dogme, & beaucoup insisté sur les devoirs ; il prescrivait moins d'articles de foi que de bonnes œuvres ; il n'ordonnoit de croire que ce qui étoit nécessaire pour être bon ; quand il résumoit la Loi & les Prophètes, c'étoit bien plus dans des actes de vertu que dans des formules de croyance, & il m'a dit par lui-même & par ses Apôtres, que celui qui aime son frère a accompli la Loi.


Jean Astruc
(1684 -1766)

Il a le premier à proposer une exégèse de la Bible historico-critique. Médecin du roi Louis XV, il était de famille protestante obligée par les persécutions à se convertir au catholicisme. Il était demeuré attaché à la Bible. Il publie en 1753 un livre suggérant que la Genèse devait avoir eu deux auteurs puisque son premier chapitre disait : « Dieu » et le 2: « Yahvé-Dieu ».

 

XIXe siècle

Le libéralisme que les catholiques nommaient « modernisme » était né suscitant par là même une crise violente qui dura durant tout le 19e siècle et jusqu’à la moitié du 20e siècle.
L’attitude libérale-moderniste était soit rationaliste et proche des athées, soit piétiste et mystique.
L’attitude orthodoxe demeurait focalisée sur la « révélation » du monde d’en-haut surnaturel, objectivement réel et présent auprès des hommes.

En Normandie, le roman La Barrière décrivait de manière savoureuse un couple « mixte » de protestants, tous deux malades, recevant conjointement la visite de leurs deux pasteurs, le libéral lisant pieusement au mari les Béatitudes dans le Sermon sur la Montagne alors que l’orthodoxe récitait avec force à l’épouse le Symbole des Apôtres !

 

- Dans le catholicisme

Ernest Renan (1823-1892), professeur au Collège de France était familier de la doctrine de l’évolution des espèces de Darwin, de la lecture historico-critique de la Bible et des dogmes de l’Église. Sa Vie de Jésus, publiée en 1863, où il étudiait Jésus comme n’importe quelle personnalité humaine provoqua un tsunami intellectuel. Le pape Pie IX (pape de 1846 à 1878) le dénonça comme « blasphémateur européen ».

A la suite de quoi le pape Pie IX publia en 1865 le Syllabus, Recueil renfermant les principales erreurs de notre temps. Il y  écrit :


La menace contre l’Église ne vient pas de telle ou telle erreur particulière mais du libéralisme qui a envahi beaucoup d’esprits. À l’égard des grands problèmes que pose la vie individuelle et collective, elle inspire des solutions entièrement étrangères à la foi. Et il y a au milieu du XIXe siècle une sorte d’enthousiasme pour la science, dont on attend des miracles et qui, pense-t-on doit résoudre comme le dit Ernest Renan : Tous les problèmes que la Révélation résolvait jadis...

Le Syllabus contient 10 sections dont celles dénonçant :

Socialisme, communisme, sociétés secrètes, sociétés bibliques, sociétés clérico-libérales
Erreurs relatives à L’Église et à ses droits
Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne

 

Alfred Loisy (1857-1940). C’est lui qui lança le slogan : « Jésus annonçait le Royaume, et c'est l'Église qui est venue. »
Il accentua la crise moderniste dans les années 1902-1908, au point que la lecture personnelle de la Bible y fut même interdite dans l’Église catholique. Il fut excommunié en 1908


Le Père Mare-Joseph Lagrange (1855-1938), dominicain, fut, au début du XXe siècle, un excellent connaisseur des évangiles et réussit, en prétendant ne rien affirmer de nouveau, à ce que ses œuvres ne soient jamais interdites par les autorités catholiques.

 

• On raconte qu’un jour le pape suspendit les délibérations du Concile pour annoncer gravement que la Commission « Terre Sainte » venait de découvrir à Jérusalem la véritable tombe du Christ et qu’elle contenait son squelette ! Le Christ n’étant donc pas ressuscité, « notre foi est vaine », c’en était fini avec la sainte Église catholique. On fermait Saint-Pierre de Rome et on rentrait chacun chez soi.
Dans le silence consterné qui suivit, on entendit clairement la voix d’un observateur protestant allemand (ce sont les plus libéraux) qui demandait à son voisin si, à son avis, « cette découverte ne tendrait pas à prouver que cet homme avait réellement existé ? »

 

- Dans le protestantisme

Le débat entre libéraux et orthodoxes dura durant tout le 19e siècle. Lorsque la liberté de réunir des synodes fut rendue au protestantisme par l’institution de la République en 1870, un schisme s’avéra inévitable.
Un synode national se tint à Paris du 6 juin au 10 juillet 1872. Les orthodoxes, que l’on appelait alors « évangéliques » (sans qu’il faille les confondre avec le mouvement actuel du même nom), y disposaient de la majorité et firent finalement voter une « confession de foi ». Rédigée de façon modérée, beaucoup de libéraux auraient pu, à la rigueur, en accepter les termes, mais ils refusaient qu'on en rende la signature obligatoire pour les pasteurs et qu'on lui donne force de loi.

Le vote solennel eut lieu le 20 juin ; les votants étaient 106 ; les bulletins de la majorité orthodoxe étaient blancs, ceux de la gauche libérale étaient bleus. Le dépouillement donna 61  bulletins blancs et 45 bleus. Seize voix de majorité...

Le protestantisme se partagea alors en deux : l’« Église évangélique » (orthodoxe) et l’« Église réformée » (libérale).

C’est seulement en 1938 qu’un synode national réuni à Lyon reconstitua l’unité en fusionnant les deux Églises sous le nom d’« Église Réformée de France ». Les orthodoxes avaient fait accepter une confession de foi et les libéraux étaient satisfait d’un « Préambule » précisant :

...Vous lui donnerez votre adhésion joyeusement, comme une libre et personnelle affirmation de votre foi. Sans vous attacher à la lettre de ses formules, vous proclamerez le message de salut qu'elles expriment.

Il est à noter qu’une partie des orthodoxes les plus conservateurs refusa d’entrer dans l’unité en compagnie des libéraux et fonda l’« Union des Églises Réformées Evangéliques Indépendantes ».

 

 

La première moitié du XXe siècle


Alors que le modernisme catholique était empêché de s’exprimer par les interdictions papales, le libéralisme protestant se développait librement, notamment à la faculté de théologie protestante de Paris (l’autre faculté de théologie protestante, de tendance orthodoxe, était à Montauban jusqu’en 1919, puis à Montpellier).

Citons à la Faculté de théologie de Paris l'École de Paris, avec les professeurs Marc (1908-1988) et Adolphe Lods (1867-1948), Maurice Goguel (1880-1955), Eugène Ménégoz (1838-1921), Wilfred Monod (1867-1943), Louis-Auguste Sabatier (1839-1901).
La publication de la Bible du Centenaire, achevée en 1947 est un jalon important dans l’histoire de l’exégèse historico-critique, car l’hypothèse de l’époque de 4 documents différents (J, E, D, P) constituant la base de la rédaction des premiers livres de la Bible y était développée.
Ce n’est qu’en 1956 que la traduction catholique de la Bible de Jérusalem reprit ces hypothèses désormais généralement admise dans le monde savant.

• On raconte que Maurice Goguel fut accueilli chaleureusement au paradis par saint Paul lui-même :
- Professeur Maurice Goguel, en votre honneur, je vais faire une déclaration : comme je l'ai écrit dans mon épitre aux Éphésiens...
Maurie Goguel l'interrompit :
- Non ! J'ai clairement démontré que cette épitre n'est pas de vous !

Le pasteur Charles Wagner (1852-1918) jouissait d’un rayonnement important. Il fondait le Foyer de l’Ame (rue du Pasteur Wagner, Paris 11e) où les Parisiens de toutes religions suivaient le dimanche ses conférences religieuses, accueillis par cette formule :

Entre ici ; tu ne seras l’hôte d’aucune famille étroite, mais celui de toute la grande famille militante et blessée, battue, mais invincible ; tu seras l’hôte de Dieu et tu seras chez toi.

Ferdinand Buisson (1841-1932), Co-fondateur et président de la Ligue des droits de l'Homme, prix Nobel de la paix, directeur de l'Enseignement primaire, organisa la séparation des Églises et de l'État.

Albert Schweitzer (1875-1965), pasteur, philosophe, musicien, quitte Strasbourg pour s’impliquer concrètement dans la création d’un hôpital à Lambaréné au Gabon.  Ses travaux théologiques témoignent d’un haut niveau de spiritualité libérale. Il décrit ainsi le sens de la vie :


Nous naviguions lentement sur le fleuve. Nous avancions dans la lumière du soleil couchant, en dispersant au passage une bande d'hippopotames, soudain apparurent à mon esprit, les mots « Je suis une vie, qui veut vivre, parmi d'autres vies, qui veulent vivre »


 

Années 1930

Les travaux de théologiens de langue allemande pénètrent en France et en bouleversent le paysage religieux.

Karl Barth (1886-1968). Auteur de l’important Commentaire de l’Épitre aux Romains et de la Dogmatique en 28 volumes, est de théologie orthodoxe mais il met en question les certitudes trop assurées en affirmant que nos esprits humains ne peuvent saisir la réalité d’un « Dieu tout-autre » que toute déclaration élaborée par la raison ne touche qu’une idole et qu’il convient de laisser place à la seule révélation divine.
A la question sempiternelle de savoir si le serpent d’Adam et Ève a réellement « parlé » (si l’on dit oui, on est orthodoxe, si l’on dit qu’il non car il s’agit d’un récit mythique, on est libéral), il répond que la question n'est pas de savoir s'il a parlé mais de comprendre « ce qu’il a dit » !
La force de son enseignement, puis de son engagement anti-nazi durant la guerre redonna du dynamisme à une orthodoxie qui se sclérosait.

Rudolf Bultmann (1884-1976) propose une distinction décisive entre les lectures « mythique » et « mythologique » de la Bible.
Il récuse la lecture mythique d’un texte. Celle-ci consiste à considérer que le récit d’Adam et Ève ou celui de la naissance miraculeuse de Jésus, par exemple, est un mythe émanant d’un monde primitif et que l’on peut rejeter. Il reproche donc aux libéraux de « déchirer la page » de la Bible rapportant de tels récits.
Il propose la lecture mythologique d’un texte. Celle-ci consiste à considérer la vérité spirituelle, existentielle que l’auteur a cherché à transmettre en utilisant le langage d’une époque révolue : il reproche donc aux orthodoxes de prendre à la lettre de telles histoires alors qu’il faut en rechercher le sens profond. Il faut regarder la fleur et non le pot dans lequel elle pousse.

 

 

La deuxième moitié du XXe siècle

 

Karl Barth et Rudolf Bultmann commencent à être connus en France et un énorme mouvement de redécouverte de la Bible, le « renouveau biblique », se répand avec, entre autres, Suzanne de Diétrich (1891-1981) auteur du Dessein de Dieu. De multiples groupes d’études bibliques se développent, qui ne sont ni orthodoxes ni libéraux. Les Cahiers Evangile, entre autres, en font foi.
La pasteure et professeure Françoise Florentin-Smyth (1935-...) parcourt la France et d’autres pays en suscitant des groupes de lecture biblique parmi les membres laïcs des Églises et leurs amis : elle leur fait découvrir la lecture historico-critique que tous les pasteurs ont étudiée à la Faculté mais qu’ils ne partageaient pas avec leurs paroissiens. Elle suscitait notamment des groupes d’initiation à l’hébreu biblique.

Le souffle d’un nouveau libéralisme surgit, vivant séduisant. Citons les théologiens catholiques français Jacques Pohier (1926-2007) qui publie notamment Quand je dis Dieu,1977 ; Louis Evely (1910-1985), la Prière d’un homme moderne, 2002 ; Jean Vimort (19...-1989), Je ne crois plus comme avant. Ces théologiens ont tous été suspendus par leur hiérarchie.

Les protestants André Gounelle (1933-...), et à l’étranger l’Anglais John Robinson (1919-1983) auteur de Honest to God traduit en français sous le titre Dieu sans Dieu ; l’Américain Matthew Fox, fondateur du centre californien Creation Spirituality.

Paul Tillich (1886-1965), théologien allemand réfugié aux États-Unis est traduit en français et le professeur André Gounelle le fait connaître par des conférences et en réunissant un Colloque Tillich régulier.
Tillich est sensible à la corrélation entre les préoccupations humaines et la réponse que leur adresse la Parole de Dieu. Ses prédications commencent toujours par la présentation de telle ou telle préoccupation humaine pour dire quelle réponse Dieu apporte. Dieu ne parle pas théoriquement et en dehors de la réflexion humaine. Il n’est d’ailleurs pas « au ciel » mais en profondeur, fondement de notre être.

• On raconte que Karl Barth, Rudolf Bultmann et Paul Tillich profitaient d’un moment de détente sur le bord du lac de Neuchâtel lors d’un colloque théologique. Désirant acheter de la bière pour eux trois au village de l’autre côté du lac, Karl Barth y part le premier, en marchant sur l’eau, en union au Christ ressuscité.
Les deux autres le regardent faire.
A sa suite Bultmann marche aussi sur l’eau.
Quand c’est le tour de Tillich, il coule à pic.
Bultmann lui dit : « Il faut marcher sur les pieux sous-marins ».
Et Barth s’exclame : « Il y a des pieux ? »

 

Le Process. André Gounelle fait aussi connaître la théologie du Process : Le dynamisme créateur de Dieu : Essai sur la théologie du Process, 1981. Il s’agit de ne pas voir Dieu comme un Être extérieur au monde et intervenant selon ses désirs pour influencer l’histoire des hommes mais comme l’Élan créateur dynamisant, réorientant, le passage de la vie des êtres et des hommes vers une situation nouvelle, meilleure, vers un épanouissement plus satisfaisant, comme la libération d’Égypte ou la Résurrection de Jésus.

 

Sea of Faith. Don Cupitt (1934-…) est un prêtre anglican dont une série d’émissions télévisées à la BBC à Pâques 1984 provoqua un énorme mouvement de renouveau libéral spirituel. Un important réseau internet nommé « Sea of Faith », des groupes locaux, des conférences s’étendant rapidement à l’ensemble du monde anglo-saxon.
Le « non réalisme ». Les membres du réseau Sea of Faith se nomment eux-mêmes ainsi, en reprenant le vocabulaire de la scolastique du moyen-âge, dans la mesure où ils ne croient pas à l’existence « réelle » des images véhiculées par le langage religieux. Elles n’ont pas de « réalité » en elles-mêmes. Dieu, le diable, le ciel, l’enfer, le bien, le mal, la vérité, la beauté n’ont pas d’existence métaphysique « réelle » mais sont des constructions de l’esprit humain. La doctrine chrétienne provient de l’effort de rendre compte dans un langage humain et intelligible de l’expérience de la présence transcendante de Dieu. Les énoncés religieux sont une construction humaine.


 

Début du XXIe siècle


La lecture historico-critique de la Bible prend un tournant nouveau avec les travaux des professeurs Israël Finkelstein (1949-…) qui est un Juif israélien, La Bible dévoilée  ; Pierre Bordreuil (1937-2013), Français protestant et Françoise Briquel-Chatonnet, Française catholique, Le Temps de la Bible et Thomas Römer (1955-...) Allemand protestant, L’Invention de Dieu.
Au lieu de chercher des preuves archéologiques de la vérité historique de la Bible et d’écrire des livres du genre de La Bible a dit vrai, ils s’efforcent de reconstituer l’histoire du Moyen-Orient ancien à partir des documents historiques et archéologiques disponible et dans un deuxième temps d’évaluer comment s’y situent les textes bibliques.
Un visage entièrement nouveau de la Bible apparaît alors. La rédaction des récits traditionnellement considérés comme les plus anciens (Abraham, Moïse et la Sortie d’Égypte) est désormais située tardivement, pendant l’Exil à Babylone du VIe siècle av. JC ou même après. En effet, aucun document d’époque ne conforte leur historicité et d’ailleurs les textes anciens de la Bible (Esaïe, Michée, Osée, Amos, Jérémie) ne les mentionnent jamais. Leur historicité est donc radicalement mise en question.

Ce nouveau libéralisme entre frontalement en conflit avec les conservatismes orthodoxe, évangélique et juif.
L’orthodoxie traditionnelle catholique ou protestante n’est d’ailleurs plus guère un obstacle au libéralisme dont les données historiques et critiques sont généralement adoptées dans tous les milieux instruits.
Le conflit est celui qu’opposent les « évangéliques » fondamentalistes, attachés aux « fondements » indiscutables à leurs yeux de la foi chrétienne :

- la divinité du Christ ;
- sa naissance virginale ;
- le sacrifice substitutif de la croix
- la résurrection corporelle lors de la seconde venue du Christ ;
- l'autorité et l'inerrance verbale de la Bible.

Le conflit est aussi celui qu’opposent les athées et agnostiques laïcs à un christianisme qu’ils identifient à l’étroitesse de vue des fondamentalistes.

 

Le christianisme progressiste anglo-saxon

Récemment, une réflexion venue du monde protestant anglo-saxon de Nouvelle Zélande appelle les libéraux à s’ouvrir à nouveau à la tradition du christianisme social qui était la leur au XIXe siècle et qui est effectivement aujourd’hui trop oubliée.
Le pasteur qui s’en fait la championne, Margaret Mayman, pasteur de l’Église unie de Nouvelle Zélande, actuellement en poste à Sydney, Australie écrit :

Le christianisme progressiste est proche de la théologie de la Libération et de sa passion pour la justice.
 Il s’accorde avec la théologie libérale pour déconstruire la théologie médiévale et rendre aux croyants leur intégrité intellectuelle.
Le libéralisme a raison de s’intéresser à ce que l’on pense ou croit mais devrait s’intéresser davantage à la manière dont il vit. Il s’est trop mué en philosophie religieuse faisant de Jésus un sage de l’ancien temps. Il a intégré, sans les critiquer suffisamment les valeurs des Lumières du 18e siècle qui valorisaient les droits de l’individu et oublie de dénoncer l’oppression de la société.
Le libéralisme est prisonnier d’un extrême individualisme sur les plans politique et économique et la vie collective n’est guère l’objet de ses préoccupations.
[...]
Le christianisme progressiste veut tester nos croyances selon leurs conséquences éthiques et les implications qu’elles provoquent, selon qu’elles sont vraiment créatrice de vie, de justice et de fraternité.

Nous avons une attitude positive et sans crainte à l’égard du monde considéré comme notre cité. Nous sommes ouverts à la science, nous partageons les valeurs de bien d’autres hommes, nous discernons la présence de Dieu dans de nombreuses autres cultures, dans les arts et les philosophies, nous promouvons la guérison du monde et nous approuvons les réflexions et les recherches des fidèles des autres religions.
[...]
Récuser les règles de pureté au nom de la compassion et garder table ouverte pour les exclus sont des pratiques de la nouvelle justice de Jésus que nos communautés progressistes du 21e siècle doivent prendre comme exemples dans leur conduite et dans leur culte. Elles étendent le refus de l’idéologie de pureté au féminisme et au refus de l’homophobie et élargissent la préoccupation traditionnelle du christianisme de soutenir les pauvres et tous ceux qui souffrent, à la passion écologique de protéger la planète en réduisant la pollution. Le christianisme progressiste ne s’adresse pas seulement aux individus mais à l’ensemble de la collectivité.
[...]
La guérison du monde, la libération, le salut – appelez cela comme vous voulez – le changement social, la justice, ne sont possibles que lorsque des hommes agissent ensemble. Les chrétiens progressistes s’en tiennent au souvenir de Jésus, le nomment, le célèbrent, le ritualisent, le partagent. Ils ne s’en attribuent pas l’exclusivité mais sont prêts à s’allier avec tous ceux qui s’impliquent dans la transformation du monde pour la paix et la justice.

 


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