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Méandres de l’amour

 

Éros et Agapè

 

 

Michel Théron

 

Ed. Dervy

 

Recension Gilles Castelnau

11 février 2014

Michel Théron est un homme de Lettres mais ceux qui auront lu ce livre ajouteront à ses titres qu’il est aussi certainement spécialiste en amour.

En trois parties, « Éros, ou l’amour de désir », « Agapè, ou l’amour de don », « Du bon usage de l’amour », il nous fait parcourir une quarantaine de chapitres, indépendants les uns des autres et dont chacun est un petit essai qui mérite qu’on s’y arrête et qu’on le relise pour y penser et l’approfondir.

Michel Théron puise à chaque page dans sa très grande culture littéraires mille et une illustrations qui nous font entrer dans les expériences de l’amour qu’ont fait Racine, Épictète, la Bible ou Jean Gabin...

En voici quelques passages.

 

page 9

Avant-propos

Le même mot (amour) désigne un très grand nombre de choses et d'états fort différents les uns des autres. Il est donc nécessaire de les préciser ; non seulement de les distinguer entre eux, mais de voir si le même mot peut cumuler ainsi différents sens étroitement imbriqués les uns dans les autres, comment en vérité le thème qui m’occupe ici, le sentiment amoureux, peut être fort confus et comme opaque à lui-même. C'est pour rendre compte de ces mélanges, de ces transitions, de ces interférences aussi, que j’ai choisi comme titre l'expression : Méandres de l'amour.
[...]
Préférons donc toujours le complexe au simple. Nous y gagnerons de mieux nous connaître. Que veut dire : « Je t’aime » ? J’ai besoin de toi ? Je veux te rendre heureux (ou heureuse) ? Ou les deux ? Ou encore autre chose ? Posons ces questions, au lieu de répéter des formules toutes faites comme des mantras, qui font de nous des perroquets, et causent la plupart du temps, quand elles ne sont ni fouillées ni creusées, tant de malentendus entre les êtres, qui peuvent se terminer de façon catastrophique.
[...]

 

page 107

Éros, ou l’amour de désir

 

Désir et temps
La passion, qui a éros pour base, se veut éternelle, et donc Nie son ennemi majeur, le temps, son refroidissement, son entropie, la rouille qu'il dépose sur toute chose. Elle refuse de passer du champagne aux tisanes, du romantisme aux rhumatismes. Aussi est-elle, suivant le beau titre du livre d’Alquié qui lui est consacré, Désir d'éternité.

On n'imagine pas Yseut devenir madame Tristan. Pas plus que Juliette devenir madame Roméo.   Depuis que le monde existe, on n'a jamais vu deux amants en cheveux blancs soupirer l'un pour l'autre. » C'est cette phrase de La Rochefoucauld que Julie dit à son amant Saint-Preux, dans La Nouvelle Héloïse de Rousseau, pour justifier son refus de lui céder. Et sa mort précoce éternisera son sentiment, selon la logique déjà vue de l'amour platonique. Il est nécessaire en effet que les amants meurent jeunes, qu'ils perdent tout pour tout sauver. La mort, qui transforme selon le mot de Malraux une vie en destin, arrête le temps. C'est comme un arrêt sur image au cinéma. Éternelle jeunesse des amants réunis dans la mort. Écoutez « La mort d'Isolde » dans l'opéra de Wagner...

À maints égards, le destin de l'homme est celui du bois : brûler, ou pourrir. On comprend ainsi qu'Éros « néguentropique » (refusant l'entropie) a dans ce sens partie liée avec Thanatos, le désir de mourir. Mais non pas mourir à petit feu, comme pour ceux qui se contentent d'une vie médiocre. Mourir au contraire dans une grande flamme, comme le papillon meurt de s’y brûler. L’amour, qui fait vivre, pour que ce soit éternellement, doit mourir. C’est l'amour des mystiques, qui est une impatience de mourir. « Je meurs de le pas mourir », dit sainte Thérèse d’Avila. Il faut brusquer les choses. Comme Gribouille qui par peur de la pluie va se noyer.[...]

C'est un fait que le temps nous engloutit minute par minute. Chronos dévore ses enfants : voyez l'impressionnant tableau de Goya : Saturne. Si donc on ne le devance pas dans la mort, recherchée ou nécessaire, que se passe-t-il ? La diminution progressive et inéluctable du désir. C'est le sujet de Belle du Seigneur, d’Albert Cohen : « L’amour était tiré, il fallait le boire. » Le désamour s'installe, et, toujours pour reprendre le mot de la Julie de Rousseau, « pour s'être trop aimés amants, on en vient à se haïr époux ».

Certains prennent cela à la légère, car ils sont eux-mêmes légers, superficiels. Pour eux, si le temps fait passer l'amour, l’amour fait passer le temps... Mais pour beaucoup, la fin de l’amour est effrayante. Si c'est faiblesse que d'aimer, c'en est une encore plus grande que de cesser de le faire. Même si dans ce cas c'est la souffrance qui nous quitte. Il semble que certaines âmes, dit Camus dans L'Homme révolté, soient moins effrayées par la douleur que par le fait qu'elle ne dure pas. A défaut d'un bonheur inlassable, une longue souffrance ferait au moins un destin. Mais non, et non pires tortures cesseront un jour. Un matin, après tant de désespoirs, une irrépressible envie de vivre nous annoncera que tout est fini...
[...]
Les chrétiens disent que l'enfer (à venir) est un lieu de peines éternelles. Mais on peut dire autrement. L’enfer est déjà ici-bas : c'est qu'il n’y a pas de peines éternelles. Malgré les inscriptions de nos cimetières, le temps qui efface tout peut effacer aussi le souvenir.
[...]
Nous voici donc face à des défis. Éros, qui nous donne de grandes joies, et que pour cette raison même il serait absurde de vouloir congédier, implique des difficultés qu'il faut affronter : la personne de l’Autre n'y est pas vraiment connue, et la question du Temps n'y est pas assez creusée et négociée. Aussi faut-il se tourner vers d'autres horizons, non pour nier Eros, ni même le « dépasser » (je ne fais pas œuvre de catéchisme ou de morale), mais pour le compléter par d'autres perspectives.

 

page 115

Agapè, ou l’amour de don

 

Amour captatif et amour oblatif
Éros est un amour qui veut se fondre dans l'autre, ne faire qu'un avec lui, mais en réalité le posséder. On l'appelle captatif ce qui veut dire annexant, vorace, vampirisant. Certaines mères ont ce type d'amour pour leur enfant, qui évidemment quand il est petit n'a aucune défense pour s'en protéger : il est à leur merci. C'est un amour dévorateur, ce que marquent les phrases qui se veulent valorisantes pour son objet, mais en fait qui trahissent l'intention égocentrique du sujet, du type : « Je t'aime tant que je veux te manger... »

On notera que souvent, quand le couple se défait par incompréhension mutuelle, la mère se « rabat » sur son enfant, qui ne peut évidemment lui résister : objet transitionnel ou de remplacement, qui sécurise peut-être, mais qui ne fait bien sûr qu'agrandir le gouffre qui sépare les parents. Parfois dès l'union même, le père n'est considéré que comme le géniteur, et sitôt l'enfant arrivé, est irrémédiablement et tragiquement délaissé. Voyez le film de Marco Ferreri Le lit conjugal (1963, titre italien : Ape regina, « La reine des abeilles »), dont la fin est déchirante, nous montrant la déchéance du père ainsi instrumentalisé.

L’amour captatif est humain, il procède de l'esprit de possession, et se comprend très bien, ce qui ne veut pas dire qu'il faut l'excuser. La jalousie lui est fortement corrélée, on veut n'avoir l’autre que pour soi. Le mot « jalousie » signifie un intérêt excessif et exclusif, totalitaire : il vient de « zèle », via le grec : zèlos. Pour reprendre l’exemple de la mère dévorante, castratrice, elle est souvent jalouse de sa belle-fille, qui lui prend l’objet de son prétendu amour. La réciproque peut être vraie d'ailleurs, si aucune des deux femmes n'a fait de travail de réflexion et acquis une maturité suffisante en pareille matière.

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Heureusement à côté de l'amour captatif ou de possession, existe l'amour de don, ou oblatif. Un très bon exemple en est donné dans la Bible par le jugement de Salomon (1 Rois 3, 16-28). Deux femmes se disputent un même enfant. Salomon ordonne qu'il soit coupé en deux et que chacune en ait la moitié. Alors une des deux femmes intervient et abandonne sa prétention, préférant que l'enfant soit donné à l'autre et reste vivant, plutôt que d'avoir la moitié d'un enfant mort. En suite de quoi Salomon lui attribue l'enfant, en disant qu'elle est sa vraie mère. Effectivement l’amour différent d'éros, qui parfois existe dès le départ, mais qui parfois lui succède, l'amour oblatif, veut le bien (ici la vie) de l'autre, et préfère même que ce dernier soit à une autre, mais qu'il vive.

La situation est la même dans Bajazet de Racine : Bajazet est aimé d’Atalide, que seule il aime, et de Roxane, qui a pouvoir de le faire mourir et qui exerce sur lui un chantage à l’amour (« Car vous ne respirez qu'autant que je vous aime »). Alors, pour éviter que Bajazet ne meure par décret de Roxane, Atalide renonce à celui qu'elle aime pour qu'il reste en vie : « J'aime assez mon amant pour renoncer à lui. » Là est véritablement l'amour oblatif, qui veut non pas posséder l'autre, mais son bien. Évidemment ce dernier amour est plus rare que le captatif, et suppose beaucoup de maturité.

 

page 127

Amour et perspective
On connaît le mot de Saint-Exupéry : « Aimer, ce n'est pas se regarder l’un l’autre, mais regarder ensemble dans la même direction. » Bien sûr, ce n'est pas regarder ensemble la télévision, ce qui arrive très souvent à ceux qui ont formé un couple à partir d'éros, avec peut-être au départ l’ambition chimérique d'une vie fusionnelle, mais que le temps ensuite a inéluctablement séparés. Comme disait un humoriste à propos de sa femme : « Au début, je lui aurais décroché la lune. Maintenant, je ne lui change même pas une ampoule ! »

 

page 136

Lorsque l’amour est pur, il transforme celui qui en est l’objet. Comme Pygmalion a réchauffé sous ses caresses Galatée, la statue qu’il avait sculptée, jusqu’à ainsi lui donner vie, de même nous pouvons donner vie à quelqu'un si nous l’aimons d'un vrai amour. « Elle a la forme de mes mains », dit Éluard de « l’Amoureuse. La figure ici est une hypallage de perception, une inversion de repères : ce n'est pas la caresse qui prend la forme du corps, mais le corps qui prend la forme de la caresse. En fait, caresses, regards, paroles sont modeleurs, créateurs de vie.

Je pense d'ailleurs qu’on voit très bien dans la rue si un être est aimé, ou pas. S'il l'est, son allure est pleine de vivacité, d'allant. Dans le cas contraire, la silhouette se voûte, et le visage est terne et gris. Il est de notre responsabilité de transformer, de métamorphoser un être ainsi, de le réchauffer et animer : tel est notre « pygmalionnisme » amoureux.

Beaucoup de récits insistent là-dessus. Pour qu'un être devienne aimable, il faut d’abord qu'il soit aimé. Voyez La Belle et la Bête. Le monstre de laideur devient un beau prince charmant dès lors que Belle se met à l'aimer. Et une vilaine fée ne l'est que parce qu'elle a été dédaignée, par exemple si elle n'a pas été invitée à une fête.

 

page 161

Du bon usage de l’amour

Ne pas instrumentaliser l’autre
[...]
Vous en trouverez un admirable exemple dans la parabole de l'enfant prodigue dans l'évangile de Luc, qu'il faut lire et méditer longuement en en pesant tous les termes (15,11-32). Cet enfant a quitté le domicile familial après avoir obtenu sa part d'héritage, qu'il gaspille en menant mauvaise vie. Puis, dans le dénuement, il s'interroge :

Etant rentré en lui-même, il se dit : « Combien de mercenaires chez mon père ont du pain en abondance, et moi ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j'irai vers mon père, et je lui dirai : "Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ; traite-moi comme l'un de tes mercenaires, etc." »

L’important est de revenir à soi (« Étant rentré en lui- même... »). C'est évidemment et exactement le contraire de se fuir. Ce retour à soi fait penser à celui d’Auguste dans Cinna de Corneille (« Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre... »). Grâce à lui se font le redressement, le relèvement : « Je me lèverai... » La Vulgate ici a surgam. Autrement dit c’est ici une résurrection (du latin surgere, « se redresser »), par retour à la source profonde de l'être (« source », comme « sourdre », vient aussi de surgere). A la fin de l'épisode, on voit bien que c'est de cela qu'il s'agit, d’après les paroles du père : « Mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie. Il était perdu et il est retrouvé » (11,24 et 32). On peut traduire aussi de façon plus profonde et plus intériorisée le : « Il était perdu et il est retrouvé » du père par : « Il s'était perdu et il s'est retrouvé. »

Ce retour, cette conversion-réversion, l'enfant prodigue n'a pu les faire qu'en « revenant à lui ». Cette expression se dit en français de celui qui reprend conscience après un évanouissement. Mais on peut lui donner un sens plus profond et plus spirituel, plus en rapport avec ce qu’on appelle l'Esprit (d'ailleurs on dit encore ici : « reprendre ses esprits »). Si l'histoire de cet enfant est celle d'une résurrection, elle est bien sûr de nature spirituelle (le redressement dès cette vie-ci), et non pas littérale (la réanimation d'un cadavre), selon le sens donné à ce mot dans le christianisme majoritaire.

 

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Il a opéré ce que le terme grec néotestamentaire désigne par metanoïa, « changement d'état d'esprit ». Il calque l'hébreu techouva, retour. Aussi bien pour la kabbale juive que pour la gnose chrétienne, il s'agit d’un retour à soi, non pas certes au petit moi volontiers égocentré, mais à ce qu'il y a d’essentiel ou d'archétypal en soi, ou au Soi, pour reprendre le terme de Jung. Ce sont là des versions ésotériques, essentielles à connaître pour ce qui m’occupe ici : une réflexion sur les conditions de possibilité et d'apparition d'un amour véritable, sur le préalable à une authentique rencontre de l'autre.

Mais les versions exotériques ou populaires parlent ici d'un retour « à Dieu », donc d'une pénitence ou d'un repentir. De façon significative, la Vulgate traduit toujours metanoïa par paenitentia, « pénitence ». On préfère faire baisser les têtes dans la culpabilité, que de les redresser en leur proposant la réunion ou l'unification de chacun avec son Soi profond. C'est bien dommage. Combien de résurrections pourrions-nous faire dans nos vies où nous mourons tant de fois, si nous revenions, non dans le sein d'un Dieu extérieur et transcendant dont il s'agirait d'implorer le pardon, en une kyrielle de craintifs et d'apeurés (ce mot vient de Kyrie eleison, « Seigneur prends pitié »), mais simplement à nous-mêmes, au centre de nous-mêmes, à ce que nous avons de plus profond !

 

 

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