
éd. Labor et Fides
224 pages – 18€
Recension Gilles Castelnau
Marie-Laure Choplin est de religion catholique et a même une licence en théologie mais sa pensée vole largement au-delà des dogmes et des traditions ecclésiastiques – la preuve en est sa proximité spirituelle avec la protestante Lytta Basset et les éditions Labor et Fides. Dans son désir de fusion morale avec ceux qu’elle accompagne, seule compte l’écoute de la vie de l’autre et de la sienne propre.
Elle anime des sessions de mime, de danse contemporaine, de yoga, d’écriture méditative où les participants, quels qu’ils soient et sans discrimination sont invités à se, mettre passionnément à l’écoute de la vie, qui s’infiltre en chacun et qui se manifeste notamment dans le quotidien le plus ordinaire. Elle a été aumônier d’hôpital à Grenoble, elle s’est impliquée dans l’accompagnement des personnes en fin de vie, toujours dans le but de rendre sensible l’invisible.
Voici comment elle suggère de pénétrer dans cette fusion avec le plus profond de notre être :
Il arrive que quelqu’un
vienne à quelqu’un d’autre
avec le désir d’être entendu.
Ce désir peut être confus, emmêlé,
obscur à lui-même, travaillé,
à contre-désir, de la peur.
Mais, même à travers ces malheurs,
il peut être puissant, vital.
Il arrive qu’il soit écouté.
Maurice Bellet
prologue
L’épopée de chaque vie humaine, dans laquelle nous aurons à nous escorter les uns les autres, épouse toujours un peu la structure de l’annonce faite à Marie, qu’on la lise comme chrétien ou non.
L’amour,
creuset de nos enfantements
L’ange entra auprès de Marie et lui dit :
« Sois joyeuse,
toi qui as la faveur de Dieu,
le Seigneur est avec toi. »
Au commencement est la bénédiction. Elle vient d’un autre et elle précède nos enfantements. Vivre notre vie, c’est donner prise en notre corps à cette bénédiction qui vient d’ailleurs. La laisser prendre chair en nous.
Elle s’énonce d’abord comme un commandement de joie – n’est-ce pas stupéfiant ? Cette joie n’est pas une injonction morale – en particulier celle que nous avons tant subie, en tant que femmes, d’être gentilles, souriantes et aimables quelles que soient les circonstances, injonction si propice aux abus de tout genre. Rien à voir avec un contentement obligé de façade, non, mais fruit dérangeant, authentique et inaliénable de l’amour
[…]
Voilà. Cette Annonce c’est l’aube, la parole de l’Ange lève le rideau, la vie peut commencer.
La vie spirituelle, transhumance
Une parole est déposée en nous par un autre et, comme Marie, nous ne cesserons de la questionner.
« Comment cela se fera-t-il ? »
Marie ne sait pas comment la vie que l’Ange annonce peut se réaliser. Comment elle peut prendre chair en elle. Elle ne comprend pas. La seule chose qu’elle sait, qu’elle sait bien, c’est que c’est impossible.
« qu’il m’advienne selon ta parole »
Elle migre de l’inquiétude ou consentement, de la quête de savoir au désir. Cette transhumance, qui ici se lit en quelques lignes, prendra le plus souvent une vie.
Chrétiens ou non, la Vie est hors de notre saisie.
[…]
Puis l’Ange la quitta.
À un moment, les Anges nous quittent, apparemment.
Il nous reste notre vie à vivre.
Arriver jusqu’ici
Il est arrivé jusqu’à notre rivage avec sa demande.
Il ose s’exposer désirant.
Ce qui a eu lieu avant que l’autre ne franchisse notre seuil et qui l’y a mené, cette aventure qui demeure hors champ, il nous faut l’honorer intérieurement.
Dans ce qui pour nous a l’air d’un commencement, il nous faut accueillir et saluer la longue marche.
Et nous ?
Nous sommes bien en retard.
[…]
Et notre cœur à nous,
comment est-il arrivé jusqu’ici ?
Être un autre
Ce n’est que quand la personne est absolument reçue, sans menace, même pas celle d’être comprise, encore moins sauvée, que s’ouvre l’espace pour elle d’être mise en mouvement par la Vie. Que quelque chose du Souffle, même infime, réanime son être, le reconfigure.
vulnérabilité
Savoir est une addiction. Comprendre aussi peut l’être.
Comme toute addiction, c’est une tentative éperdue d’avoir moins mal. D’interposer quelque chose entre le lieu de douleur et nous.
Il arrive que la personne que nous accompagnons souffre de cette addiction.
Il arrive encore plus souvent que nous en souffrions nous.
[…]
Il ne s’agit pas de combler le savoir décidément manquant par l’invocation palliative d’un Dieu sachant-savant, mais d’aimer ce manque comme le porche du Souffle.
Et d’ailleurs peut-être ne sait-il pas, Dieu non plus
L’œuvre de la parole
Nous ne sommes pas un débarras à paroles.
Nous sommes le visage vers lequel l’autre peut sentir sa parole se lever.
[…]
Nous nous offrons ensemble à l’œuvre de vie de la parole.
C’est pour cela qu’il est si important de ne pas interrompre son flux, de la laisser aller son rythme. Buissonnier, ivre, méthodique ou flamboyant.
De ne pas interrompre ce qui s’énonce avec nos illuminations de sens.
La Parole fore la voie. Elle fait la Vie au milieu de tout. Au milieu de la mort.
[…]
Accompagner, ce n’est pas être intelligent sur l’autre, comme on dirait sur son dos. Plus intelligent qu’il ne l’est lui-même. Nous ajouterions à sa parole un étau aux autres si nombreux qui l’étreignent déjà, et qu’il nous paraisse plus pertinent compte peu.
Laisser fondre dans la tendresse inconditionnelle ces étaux-là, c’est de notre responsabilité.
Mais entendre ce qui se dit,
voir ce qui se donne,
recevoir la langue obscure.
questions
Nous croyons parfois que les questions que l’autre pose exigent de nous une réponse. Nous nous sentons convoqués personnellement. Happés par ce clairon, nous désertons l’écoute sans nous en rendre compte. Nous abandonnons l’autre pour fouiller dans nos cartons, dans nos archives, dans notre magasin spirituel personnel et choisir ce qui pourrait convenir. Une réponse à la bonne taille, de la bonne couleur, comme une marchande de boutons.
Ou bien nous livrons passage à la réponse qui en nous trépigne d’impatience.
Il nous en faut du temps pour revenir de cette absence.
Pour revenir simplement à la parole de l’autre.
[…]
Il nous faut écouter les questions comme le reste, comme une vraie parole. Pas comme une parole à laquelle il manque quelque chose.
Pas comme un appel à réponse – du moins pas à nous. Du moins pas tout de suite.
La question ouvre, la demande défriche, inaugure des chemins.
Nous veillerons à ne pas clore ou barricader, restreindre ou flécher ces chemins avec nos propres réponses.
Nous veillerons à ne pas leur régler leur compte ou en venir à bout.
L’événement de parole
De notre cœur vers le cœur de l’autre chantera une résonance silencieuse.
C’est cela le lieu de l’accompagnement spirituel : nos cœurs devenant chair et mélodie.
[…]
Il arrive que quelqu’un vienne.
Qu’il vienne espérant prendre la main sur sa vie, sur le monde.
Il apprend à sentir et à aimer.
Il se réveille un jour les mains libres.
C’est Lui
qui accompagne
Au profond de notre corps la Vie s’invente et c’est la seule chose que nous pouvons faire pour l’autre.
Parce que, alors, les portes s’émiettent.
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