
Histoire, critique et liberté de croire
Ed. Karthala
194 pages – 24 €
Recension Gilles Castelnau
Toute sa vie, Michel Leconte a réfléchi à la manière dont il pouvait comprendre Dieu et le Christ. Il dit ne pas avoir vécu de rupture soudaine et n’être animé d’aucun désir de provocation, mais d’une grande exigence spirituelle et d’une ouverture intellectuelle aux mouvements théologiques qui ont caractérisé le XXe siècle. Il a été un temps moine trappiste, catholique fidèle. Il a poursuivi des études de psychologie et a vécu une belle carrière de psychologue dans la marine nationale dont il est capitaine de vaisseau. Il a évolué dans un catholicisme progressiste avec Jacques Pohier, Joseph Moingt et les théologiens de la libération comme Gustavo Guttierez et Leonardo Boff. Il a progressivement trouvé paisiblement sa place dans un protestantisme libéral en compagnie de Paul Tillich, Ernst Käsemann et André Gounelle.
Cette évolution doit beaucoup à la lucidité avec laquelle il analyse le mouvement intellectuel qui animait les auteurs du Nouveau Testament, notamment saint Paul et les évangélistes dans leur volonté de rendre compte de la vie nouvelle suscitée par la communion de celui qu’ils ont choisi d’appeler « Christ ». Il a lu les biblistes modernes et pratique, à très juste titre, leur lecture historique et critique des textes.
Il confronte également les textes d’orientation officiels de l’Église catholique ainsi que ses rites liturgiques à l’esprit de l’Évangile que Jésus révélait et nous fait prendre conscience des erreurs spirituelles qui ont progressivement envahi la vie chrétienne traditionnelle.
Les huit chapitres de ce livre nous font parcourir avec une grande clarté tous les aspects qui font encore aujourd’hui problème pour tant de nos contemporains et les écarte inutilement de la foi, de l’espérance et de l’amour que le Christ Jésus met pourtant dans les cœurs.
• Jésus : un homme ! vraiment !
• Le Dieu de Jésus
• L’événement Jésus interprété par Paul et par les évangiles
• Le langage de la Résurrection
• La divinisation de Jésus
• Les dogmes : une dérive vis-à-vis des premiers témoignages de foi en Jésus
• L’Église catholique : quelle fidélité à Jésus ?
• Un christianisme pour le XXIe siècle.
En voici des passages :
Jésus : un homme ! vraiment !
Jésus libère, il ne « pardonne » pas
Jésus ne fonde pas une religion de la faute, mais une dynamique de libération
L’Église a souvent enfermé l’Évangile dans une logique sacrificielle : un Dieu offensé exige réparation et Jésus meurt pour satisfaire à la justice divine. Ce modèle, hérité d’Anselme de Cantorbéry (1033-1109), repose sur une anthropologie pessimiste et une vision violente de Dieu. Mais Jésus ne meurt pas pour satisfaire Dieu. Il meurt par fidélité à son message d’amour inconditionnel, en résistant jusqu’au bout à l’engrenage religieux de la peur et de la punition.
Pourquoi Jésus a-t-il été assassiné ?
D’abord, à cause de toutes ses paroles de contestation de la religion de ce temps-là, dont en particulier sa non-observance du pur et de l’impur prescrite dans le livre du Lévitique, ses repas et son accueil de ceux que la religion prescrivait sous peine de sanctions de ne pas approcher et, à plus forte raison, de ne pas fréquenter ou de recevoir à sa table.
Le Dieu de Jésus
Dieu s’est fait tel homme en Jésus
Aujourd’hui, confesser ou affirmer que Jésus est homme et Dieu n’évoque à peu près rien pour nombre de croyants. Ceux-ci ne comprennent pas ce que son identité divine ajoute à ses exigences morales et sociales. Pour ceux qui se sont frottés au marxisme ou à la psychanalyse, ils soupçonnent dans les énoncés sur Jésus divinisé une façon subtile de détourner l’attention des luttes réelles dans la société et d’arracher le christianisme à son inspiration prophétique pour en faire une doctrine abstraite.
La divinisation de Jésus
Avons-nous trahi Jésus en le faisant Dieu ?
La grande opération de capture
Dès le concile de Nicée (325), sous l’influence de l’empereur Constantin désireux d’unité politique et religieuse, ainsi que d’une pensée grecque obsédée par l’Être, on proclame que Jésus est « de même substance que Dieu » – un Dieu considéré comme Tout-puissant, impassible et omniscient – très loin du Dieu annoncé par Jésus. Le pouvoir politique (Constantin et les empereurs suivants) s’est emparé de cette divinisation pour faire de Jésus le fondement d’un ordre sacré, hiérarchique et impérial. L’Église a entériné cette déviation. À partir de là, la foi devient soumission à des dogmes et à des croyances, et Jésus devient objet de culte plus que maître de vie. L’adoration du Saint Sacrement en est l’illustration la plus manifeste.
De la fidélité à la trahison
Ce que nous avons perdu dans ce basculement, c’est la subversion évangélique. Jésus n’était pas venu fonder une religion, mais ouvrir une ouverture dans le judaïsme rigide du Temple. Il n’appelait pas à le vénérer, à offrir des sacrifices mais à vivre, aimer, pardonner, résister comme lui. En le divinisant, on l’a sanctuarisé, on l’a éloigné, on l’a couvert d’or et d’encens, de liturgie grandiose et de latin, on l’a rendu intouchable, donc inimitable. Non, Jésus ne s’est jamais présenté comme un Dieu. Il ne réclame pas l’adoration, mais l’imitation : « Suis-moi » dit-il à ceux qu’il rencontre. Il ne demande pas qu’on le prie, mais qu’on aime l’autre comme lui.
Les dogmes : une dérive vis-à-vis des premiers témoignages de foi en Jésus
Le concile de Nicée (325) : une trahison du message évangélique
Depuis le concile de Nicée en 325, l’Église chrétienne professe que Jésus-Christ est « Dieu né de Dieu, vrai Dieu né du vrai Dieu, consubstantiel au Père ». Ce dogme, devenu central, aurait dû préserver la foi. Il a pourtant, au fil des siècles, désarmé la radicalité de l’Évangile. Car faire de Jésus un Dieu, n’est-ce pas – osons le mot – trahir l’homme Jésus, celui que les évangiles nous présentent, celui qui marchait avec les pauvres et les exclus, affrontait les pouvoirs religieux, condamnait les riches accapareurs et pleurait comme un homme ? Faire de Jésus Dieu a éclipsé la portée révolutionnaire de son humanité.
L’Église catholique : quelle fidélité à Jésus ?
Une Église dont la morale est inhumaine
La cruauté des principes
Au cœur du système, il y a une prétention : détenir la vérité absolue sur le bien et le mal. À partir de là, tout est permis : l’institution s’arroge le droit de décider à la place des consciences, d’imposer des normes intangibles, de condamner ceux qui s’en écartent.
L’exemple le plus visible est celui de la sexualité : interdiction de la contraception, condamnation de l’homosexualité, rigidité face aux divorcés remariés. Ces règles sont présentées comme des « lois naturelles », alors qu’elles ne sont que le reflet d’une vision archaïque du corps et du désir. Derrière les formules pieuses se cache une méfiance fondamentale envers la vie, envers le plaisir, envers la liberté.
Un christianisme pour le XXIe siècle.
Que signifie suivre le Christ ?
La déification de Jésus a eu des effets très dommageables sur la foi des fidèles. On s’est mis à prier Jésus au lieu de s’inspirer de lui dans notre action. On s’est mis à adorer le Saint-Sacrement dans l’ostensoir pour avoir le Christ corporellement présent, au lieu de re-susciter (susciter à nouveau) son Dieu par notre comportement et nos actes. C’est abêtir les chrétiens que de leur faire croire qu’il est corporellement présent dans l’hostie consacrée, car c’est leur donner à croire que le Christ qui a basculé dans la transcendance de Dieu par sa résurrection peut être ramené sur notre terre par l’action mystérieuse et magique d’un prêtre ; c’est détourner les croyants de son Dieu. Ce n’est pas de la foi, c’est de la superstition.
Suivre le Christ, c’est d’abord et avant tout s’inspirer de son message et de son action.
Éléments pour une théologie de la présence
Le constat : la mort du Dieu des dogmes
La théologie contemporaine a cessé de défendre la figure du Dieu tout-puissant héritée du théisme classique. Paul Tillich fut l’un des premiers à refuser la conception de Dieu comme un être parmi d’autres : « Dieu n’existe pas. Il est l’être-même ou le fondement de l’être ».
Après Auschwitz, il n’était plus possible de parler de Dieu sans affronter le scandale du mal. Jürgen Moltmann et Dorothee Sölle ont développé la figure d’un Dieu souffrant, non pas tout-puissant mais solidaire des victimes.
Dire Dieu aujourd’hui : sortir du surnaturel
On ne peut plus parler de Dieu comme d’un super-être planqué derrière les nuages, prêt à intervenir pour les uns, punir les autres et bricoler des exemptions aux lois de la nature. Cette théologie du merveilleux – héritée du catéchisme de nos arrière-grands-mères – n’est pas seulement dépassée : elle infantilise, elle déglingue la pensée et elle empêche d’être adulte.
Un horizon éthique, pas une intervention magique
Dieu n’est pas « celui qui intervient », mais celui qui inspire.
Conclusion générale
Aujourd’hui, je ne crois plus « malgré » la modernité. Je crois autrement, avec elle. Je ne crois plus en un Dieu tout-puissant intervenant dans le cours des choses ; je crois en une présence qui se dit dans la confiance et la justice. Je ne crois plus que Jésus soit Dieu au sens ontologique défini parles conciles ; je crois que, dans cet homme libre, quelque chose de Dieu s’est donné à voir avec une intensité singulière.
Jésus après le dogme, ce n’est pas Jésus diminué. C’est Jésus rendu à son humanité pleine. Et c’est peut-être là, paradoxalement, que sa signification devient universelle.
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