Poète du Tout-Autre

Par

Une introduction à la poésie de Jacques Ellul

Ed. Olivétan

168 pages – 17 €

Recension Gilles Castelnau

Yannick Imbert est professeur d’apologétique à la Faculté Jean Calvin (Aix-en-Provence) et président des éditions Kérygma. Spécialiste de l’œuvre de J.R.R.Tolkien, il s’intéresse à la relation entre foi et culture. Il a écrit plusieurs ouvrages, dont une introduction à l’apologétique Croire, expliquer, vivre, et une étude sur le transhumanisme, Le charme de l’Andréide.

Il nous fait découvrir ici le fait que Jacques Ellul, réputé pour son travail considérable d‘analyse critique, théologique et philosophique de la culture moderne écrivait aussi de la poésie en grande quantité. Il en a même dit secrètement que cette œuvre-là lui tenait plus particulièrement à cœur et exprimait mieux sa pensée que ses livres et traités théoriques.

On peut admirer l’énorme travail qu’a accompli le professeur Yannick Imbert pour recenser ces nombreux poèmes, en pénétrer l’atmosphère, en comprendre le langage souvent bien difficile, en dominer la ponctuation et le partage en vers et en strophes, y découvrir les citations historiques, mythologiques et bibliques et en comprendre l’esprit.

La tâche n’était pas facile et la preuve en est la très longue explication nécessaire au professeur Yannick Imbert pour nous permettre d’accéder au sens de cette poésie, si importante aux yeux de Jacques Ellul. 

Le lecteur qui aura le courage d’affronter ces pages difficiles et fascinantes en sera largement récompensé par les nouvelles avenues qui s’ouvriront à lui.

En voici des passages :

Préface : 
Jacques Ellul poète ?

 Cette qualification pourra surprendre celles et ceux qui ne connaissent le professeur de Bordeaux qu’à travers ses grands livres consacrés à la technique, à la politique, à la propagande, à la révolution, ou encore à la liberté, à la sainteté, à l’amour, à la Bible, à la prière… On connaît en effet le Jacques Ellul juriste, politiste, historien des institutions, sociologue, critique incisif de la société technicienne, précurseur de l’écologie, visionnaire lucide des impasses de notre temps dans lesquelles nous nous sommes joyeusement fourvoyés… Mais aussi le Jacques Ellul théologien, héraut d’une présence chrétienne authentique au monde moderne, le Jacques Ellul lecteur et interprète de la Bible, le Jacques Ellul éthicien chrétien, chantre de la « liberté en Christ », de l’espérance et de la non-puissance… Toutes ces dimensions de son œuvre ne laissent déjà pas d’impressionner par leur ampleur et leur profondeur, leur caractère à la fois lucide et corrosif. Mais Jacques Ellul poète ? 

Ellul et la poésie

Pour que ces lignes soient rendues dans toute leur beauté, nous devons tout d’abord constater la difficulté d’interprétation du texte. Bien sûr, la poésie n’est pas d’abord faite pour être interprétée, mais pour être lue et parlée, afin d’être appréciée dans tout son plaisir phonétique. La poésie est d’abord une affaire d’esthétique et non d’analytique. 

[…]

Deux problèmes principaux nous attendent dans l’appréhension de la poésie d’Ellul. Le premier est la syntaxe et la ponctuation souvent inexistantes, rendant la lecture même des poèmes souvent compliquée. Le deuxième est le recours d’Ellul à des expressions difficiles à cerner. Ces dernières sont essentiellement des renvois à des figures historiques ou mythologiques, qu’il appartiendra au lecteur de tenter d’éclaircir. 

Description générale
Fin connaisseur de la littérature, et lecteur avide de poésie, il lui fut probablement assez aisé de se libérer des contraintes formelles pour les besoins de sa production esthétique. C’est précisément parce qu’il était bien familier des rythmes poétiques classiques qu’il a pu s’en inspirer et les transformer afin qu’ils servent son inspiration poétique plutôt que d’en être les maîtres tyranniques.

Lorsque Ellul s’affranchit d’une structure précise, les rimes suivent alors une forme propre au poème lui-même, comme c’est le cas par exemple en S 7, 51, 88), comme dans ce huitain (S 9):

Murs écroulés de la Provence 
Arme d’azur sur mon blason 
Ô cyprès d’écartèlement

de l’unité du ciel – Clémence

Jouets sur cette mer, greffons 
instables de nos mains, ma chance 
a perdu dans ces signaux son sens 
et tout en moi se dément

En d’autres occasions, le poème commence, rythmé et rimé, avant de se faire rapidement plus libre. Dans S 10, les rimes prennent fin de manière abrupte au vers 5 :

Ô rigueur de la mort qui déjà nous sous-tend 
arcature profonde où repose la vie

et secrète illumine, inflexive distend
le geste le plus simple et l’offrande accomplie

Je connais mon destin mais ne l’accepte pas 
s’il ne me reste plus dans la paralysie
que l’œil encor ouvert pour voir venir la mort
là reste cependant la valeur de ma vie.

[…]

Même ainsi, les questions de ponctuation et de syntaxe rendent la poésie d’Ellul complexe et permettent des lectures multiples, nous contraignant à imaginer la meilleure structure syntaxique possible.

[…]

La même difficulté se présente dans S 64, dans lequel l’absence de majuscules n’aide pas le lecteur dans sa quête d’une juste ponctuation :

Nous allons maintenant chasser les épigraphes 
et dénoncer l’obscur, et dénouer le sens 
récuser l’innommable au prétexte du vrai 
l’imposture vécue ne vaut pas l’étincelle

absence, absence, absinthes, ô mensonge 
discours circonstancié pour le vide de l’Être
et vide l’Être même en son obscurité 
discours sans répondant d’extrême ipséit

qui se transcende hélas sans se savoir vaincu
et qui prend le discours sur son discours greffé 
pour dialogues et sens et vérités vécues.

Absence de ponctuation, oui… mais en même temps ouverture libre du sens, car dans le manque de ces signes, le lecteur peut s’immiscer et remplir les vides de sa propre méditation.

Prophète de la parole

Parole et signification
Une théologie de la parole ne peut ignorer le rapport nécessaire entre signifiant et signifié. Ellul commente ce rapport à de nombreuses reprises et remarque que le signifiant est le « dit » structuré. Pour Ellul, il y a ici une surévaluation du signifiant, une obsession presque. Il en trouve la faute dans le refus humain de cette ambiguïté du langage qui conduit inévitablement à chercher une certitude au-delà des doutes. L’absolu du langage ne peut pas se trouver dans le signifié car nous n’avons aucun accès à ce dernier : il réside dans la pensée du locuteur.

La certitude ne peut pas se trouver non plus dans la relation entre signifiant et signifié. Il ne reste donc plus que le signifiant lui-même pour donner sens à la parole.

Parole de l’homme et parole de Dieu
L’un des accents les plus distincts de l’approche ellulienne de la Bible est la conviction que ce livre est d’abord une question de Dieu. L’Écriture n’est pas, pour Ellul, un livre de réponses que Dieu donnerait à nos questions. Elle est d’abord la question de Dieu « formulée dans la Bible et au travers d’elle ». Ellul se distingue ici radicalement d’une approche qui verrait dans la Bible un manuel de réponses aux questions principales de la vie. Par contraste, il ne cesse d’affirmer que la Bible ne peut qu’être d’abord un livre de questions, parce que seulement ainsi est préservée la liberté associée au sain exercice de la parole – qu’elle soit humaine ou divine.

Vraie présence du poétique

Poésie et symbolisation
La technique prétend porter en elle toutes les images, tous les symboles et sens dont nous avons besoin ; elle suffit à la vie humaine, elle est seule médiation entre l’homme et son environnement et dévalue toutes les alternatives. Il est impossible à l’homme d’être lui-même, car la technique prend le langage en otage et prétend créer elle-même toutes les relations possibles dont l’homme aurait besoin pour vivreIl ne reste alors rien au langage.
Or, la poésie échappe par nature à la technique en ce qu’elle maintient l’ambiguïté du langage. Qu’Ellul ait choisi le véhicule poétique pour dénoncer, dans Oratorio, le système technicien est en soi symptomatique du contraste entre poésie et technique. La bête calculatrice, monstre technique, est constamment présente dans ce recueil, comme en O 45 :

Lentement se déroule une marche d’épure 
amble parfait contre nature
dressage entier par la raison 
coursier de sable à nos blasons
cheval portant au vent, mépris de l’aventure

Quelle harmonie, ô cavalier de pur métal 
Voilé de noir comme un Fétial 
quand ton visage nous obsède 
calculateur de Palamède.

Parole imagée et image de la parole

En effet, l’image n’est jamais mystérieuse,  mais la métaphore, image super-imposée de parole, le reste. Pour exemple, prenons S 92 :

Sable émergeant 
Durée lentement
Usée
Cours paresseux de fleuves encor vierges 
Claire échappée
Dans ce printemps malade 
Corbeau symbole et mythe 
Toujours chargé de sens
et qui m’irrite

Mais bientôt plus 
Majesté de ces tours 
Équilibre identique 
Source pétrifiée
Qui m’enrichit enfin 
de ce temps arrêté 
que je laisse en arrière

La parole imagée de ce poème est saisissante. L’écho des deux premiers vers nous offre un monde qui émerge des sables de l’imagination pour s’enraciner dans le quotidien du printemps, qui porte les marques d’un monde vain sous le soleil printanier. Au moment où le lecteur est saisi par le tragique du présent, le poème trébuche sur une note d’espérance. 

Barde de l’espérance

Espérance et absence de Dieu
Ellul confère à l’espérance une place pivot dans son éthique. Elle est en effet la contrepartie de cette vertu si importante qu’est la liberté, l’une des grandes qualifications de la personne divine. L’espérance est l’attitude que l’homme ne peut qu’adopter en face de l’absence et de la liberté divines. Le Dieu absent est en effet, et en même temps, le Dieu libre qui promet de répondre à la prière de l’homme. L’espérance n’est ainsi pas contre le pessimisme, son contrepoids ou sa solution, mais l’espérance se nourrit du pessimisme qui n’est autre chose, pour l’homme, que le réalisme. 

[…]

Dans la dernière partie de S 51, la désespérance de l’homme est la voie où l’attend l’identité de ce Dieu tout-autre : 

Et je ne puis me taire – et je ne puis changer 
que suis-je si je tais le plus vrai de moi-même 
plus vrai que mon malheur et ma désespérance
qu’importe l’auditeur oublieux de l’absence
et ne saisit grossier que des signes sensibles 
au-delà je m’avance et déjà je m’estompe 
et ne suis plus moi-même …
Tremblante identité dont je n’ai l’assurance 
que d’une voix passée que l’Autre me renvoie

L’Autre est celui en qui l’homme peut trouver son identité.

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