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Maudire Dieu ?

(Job 2/9)

 

Georges de La Tour, Job raillé par sa femme

 

Michel Théron

Ce tableau de Georges de La Tour, initialement intitulé Le Prisonnier, est appelé maintenant : Job raillé par sa femme. Peint au milieu du 17e siècle, il se trouve aujourd’hui au Musée départemental d’art ancien et contemporain d’Épinal.
La nouvelle attribution voit dans le tableau l’illustration d’un épisode biblique. Elle fait référence au livre de Job, verset 9 du chapitre 2. Job ayant été frappé de tous les maux, ne comprenant pas ce qui lui arrive car il a le sentiment de ne l’avoir mérité en rien, mais ne récriminant pas encore, s’attire ainsi la réponse de sa femme :
« Sa femme lui dit : "Tu demeures ferme dans ton intégrité ! Maudis Dieu, et meurs !" »

Le texte ici est profondément ambigu, s’agissant du terme « maudire ». Je viens de citer la traduction de la TOB, mais beaucoup d’autres traduisent de même : Segond et Segond révisée (Colombe), Bible de Jérusalem, etc. Du côté juif, la Bible du rabbinat français a « renier ».

En amont, on notera que la Septante a pour ce verset pas moins de 5 versions, dont la dernière, la plus proche pourtant des traductions susmentionnées, est : « Adresse quelque parole au Seigneur et meurs ! ». Ces différentes versions montrent, de façon très significative, une grande hésitation de la part des rédacteurs. On notera que dans la dernière « maudire » a disparu, et que « Dieu » est remplacé par « Le Seigneur ». La première désignation ou figure de Dieu (Élohim) est volontiers plus majestueuse et très souvent menaçante, et la seconde, qui calque Adonaï, prononcé à la place du tétragramme IHVH, est plus proche de l’homme, plus « dialoguante » avec lui.
Quant à la Vulgate, elle a « bénir » à la place de « maudire » : « Bénis Dieu et meurs ! » (Benedic Deo et morere). Et Jérôme est, lui, très proche de l’hébreu (il recherchait, disait-il, la veritas hebraïca).
Tous les exégètes, hébreux en tête, s’accordent à dire que le terme hébreu est « bénir », et que, par « euphémisme » selon eux, il faut entendre à la place « maudire ». Ainsi en Job 1/5, Job prie pour ses fils en disant : Peut-être mes fils ont-ils péché et ont-ils béni Dieu dans leur cœur… » Il est évident que « béni » veut dire « maudit », sinon on ne comprendrait pas cette parole. Même chose pour ce que dit le Satan à propos de Job dans son pari avec Dieu : « Je parie qu’il te bénira en face » (Job 2/5) C’est pourquoi Chouraqui dans sa traduction de ces passages met toujours ici « béni » entre crochets (‘béni’), pour bien faire comprendre la chose.
Je remarque d’abord que ces exégètes parlent d’« euphémisme », alors qu’il vaudrait mieux parler d’« antiphrase », qui est le fait de dire une chose pour faire entendre exactement le contraire. L’euphémisme n’est qu’un adoucissement, l’antiphrase est beaucoup plus catégorique, elle va directement à l’inverse ou l’opposé. Un peu de rigueur linguistique ne fait jamais de mal.

 

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Maintenant, certains, dont René Char, ont vu dans ce tableau, au temps où on l’appelait simplement Le Prisonnier, tout autre chose, un prisonnier réconforté (et non raillé) dans sa cellule par une tutélaire figure féminine. Il ne s’agirait pas d’un épisode biblique illustré, mais d’une allégorie intemporelle, donc applicable aussi à un contexte historique déterminé, ici l’oppression nazie :

 

Le Prisonnier

La reproduction en couleur du Prisonnier de Georges de La Tour que j’ai piquée sur le mur de chaux de la pièce où je travaille, semble, avec le temps, réfléchir son sens dans notre condition. Elle serre le cœur mais combien désaltère ! Depuis deux ans, pas un réfractaire qui n’ait, passant la porte, brûlé ses yeux aux preuves de cette chandelle. La femme explique, l’emmuré écoute. Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours. Au fond du cachot, les minutes de suif de la clarté tirent et diluent les traits de l’homme assis. Sa maigreur d’ortie sèche, je ne vois pas un souvenir pour la faire frissonner. L’écuelle est une ruine. Mais la robe gonflée emplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore.
Reconnaissance à Georges de La Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’êtres humains !

(Feuillets d’Hypnos, 1943-1944)

 

On voit la polysémie essentielle de l’image prise toute seule, quand elle n’est pas éclairée et restreinte par exemple par une légende. Comment comprendre par exemple le geste de la femme ? Est-ce un geste d’admonestation et de reproche, ou au contraire de réconfort ? À vous de juger :

 

.

 


Je reviens maintenant au texte de Job. Il me semble que l’unanimité de tous les exégètes est un peu suspecte. Ils sont gens d’église, soit rabbins, soit prêtres ou pasteurs. Et « maudire Dieu » littéralement (en tant que puissance suprême) leur apparaît sûrement insupportable. Seule la TOB dans une note développe le sens littéral de « maudire » : « N’imaginant pas une guérison possible, la femme de Job lui suggère d’échapper à une lente agonie et d’attirer sur lui par la malédiction une mort soudaine que l’on considérait comme un bienfait. » (éd. 1997, p.1475 : souligné par moi) Cela me semble en effet assez approprié au contexte.
Considérant maintenant surtout les 5 versions de la Septante pour Job 2/9, je peux me demander quel a été le texte initial. Ne contenait-il pas, mis dans la bouche de la femme de Job, et renversant par avance toutes les théodicées ultérieures, un cri de révolte contre un Dieu dont on ne comprenait pas la justice ? Est-ce que « maudire Dieu », réellement et littéralement, en-dehors des détournements euphémistiques, a toujours été impossible en monde juif même ? Ce n’est pas parce que l’expression n’existe plus, peut-être supprimée ou recouverte sous le flot des commentaires exégétiques bien-pensants, qu’elle n’a jamais existé.
Je me plais au moins à le penser. Dans Whatever works, de Woody Allen (2009), le héros, misanthrope athée, dit que face à l’absurdité du monde il est de l’avis de la femme de Job. Il faut donc véritablement selon lui maudire Dieu. Je ne suis pas loin d’être de son avis, je veux dire un certain Dieu, celui de la Toute-puissance. Souvenons-nous de ce que dit Brébeuf, dans L’Inconstance noire (1660) :

Dirai-je plus encor, votre Grandeur puissante
Eût pu moins s’abaisser en descendant plus bas,
Produire au lieu de l’homme ou le marbre ou la plante,
Ces objets contre vous ne se révoltent pas.
Leur langage muet à chanter vos louanges
S’accorde beaucoup mieux avec celui des anges
Que celui dont j’ose abuser,
Et ces êtres grossiers ne sauraient méconnaître
Comme moi l’auteur de leur être,
Et comme moi le mépriser.

 


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