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Jésus au Tibet
un mythe moderne

Jesus in Tibet, A Modern Myth

 

Robert M. Price

Directeur et professeur de critique biblique
« Center for Inquiry Institute »
Buffalo, NY, États-Unis

membre du Westar Institute

 

 

6 août 2005

Vous êtes-vous jamais demandé comment Jésus s'était occupé avant son baptême par Jean et son ministère public ? Une des conjectures aujourd'hui la plus populaire est qu'il a voyagé en extrême orient et particulièrement au Tibet.

Existe-t-il des preuves de cette étonnante supposition ?

 

 Les récit de l'enfance

L'imagination des premiers chrétiens a évidemment cherché à remplir l'espace compris entre la naissance de Jésus et sa maturité et, pour cela, a élaboré quantités d'histoires d'enfant divin. Les 2e et 3e siècles ont vu naître des évangiles apocryphes de l'enfance attribués à Jacques, à Thomas et à Matthieu.

Jacques, notamment, a couvert le même espace que celui des évangiles canoniques (Matthieu 1-2, Luc 1-2), avec l'annonce à Marie de sa conception miraculeuse, la naissance de Jésus, la visite des bergers et des mages avec d'autres détails intéressants supplémentaires. Nous apprenons ainsi, par exemple, que les mages savaient qu'ils allaient rencontrer l'enfant-roi par leurs écritures zoroastriennes qui l'avaient annoncée !

Thomas et Matthieu fantasmaient sur ce que Jésus avait bien pu faire de ses connaissances et de ses pouvoirs surnaturels avant de commencer son ministère public.

Un des épisodes les plus fameux est celui où l'enfant messie modèle des oiseaux de la glaise d'un ruisseau. Un membre de l'association de la jeunesse pharisienne l'accuse d'avoir rompu le repos du sabbat mais l'enfant Jésus claque dans ses mains et donne la vie à ses oiseaux qui s'envolent.
Une autre fois, un enfant heurte Jésus en jouant ; Jésus le toise et s'écrie : « tu n'iras pas plus loin » et l'enfant tombe mort. Espérant refreiner ces instincts, Joseph envoie l'enfant Jésus suivre les leçons d'un des maîtres du lieu. Jésus était déjà lui-même en possession de la vraie connaissance de Dieu et s'impatientait de la pénible pédanterie de son maître qui prétendait le regarder de haut. Lorsque celui-ci s'avise de le frapper d'un coup de règle, il tombe naturellement mort. Vous imaginez l'ambiance !

Les évangiles de l'enfance relèvent tous d'une piété naïve et superstitieuse et la plupart sont plutôt comiques dans la mesure où il difficile de savoir si les anciens auteurs entendaient ou non être pris au pied de la lettre.

Quoi qu'il en soit ces anciens récits se réfèrent tous à l'enfance de Jésus. L'Évangile de Luc rapporte la scène où il rencontre les docteurs dans le Temple Luc 2.41-52. Cela laisse un long intervalle de 12 ans à l'âge de 30 ans environ où « il commença son ministère » Luc 3.23.

 

 Les années inconnues

Au cours des siècles divers essais fantaisistes virent le jour dans le but de combler cet intervalle. Des légendes envoyaient tour à tour le jeune Jésus

- En Égypte pour être initié dans les anciens mystères et leur magie.

- En Angleterre avec Joseph d'Arimathée (dont le récit prétend qu'il est son oncle et qu'il viendra encore en Angleterre après la mort du Christ pour y apporter le saint Graal, calice de la dernière cène).

- En Inde, en Perse et au Tibet pour s'y instruire auprès de divers yogis et mahatmas.

Dans la mouvance du New Age, ces légendes modernes ont atteint une nouvelle crédibilité et certains les prennent tout à fait au sérieux. Ceux d'entre nous qui se trouvent engagés dans une étude rigoureuse du Jésus historique ne devons pas éviter la question.

 

 

 La vie de saint Issa

Un récit important concernant les années inconnues de Jésus est le livre Les années perdues de la vie de Jésus-Christ de Nicolas Notovitch. Il prétend en effet être basé sur des documents historiques et a ses partisans aujourd'hui encore.

En 1887, Notovitch, juif russe converti à l'orthodoxie grecque et correspondant de guerre - peut-être même espion - visitait la cité de Leh, capitale du district de Ladakh, à la frontière de l'Inde et du Tibet ; pris d'une rage de dents, il y trouva asile à la mission chrétienne des Frères morave.
Mais ses souvenirs se développant avec les années, il écrivit un livre en 1894 où son histoire était nettement améliorée : il raconta qu'il avait visité la lamaserie tibétaine de Hemis où on lui avait rapporté une tradition concernant un prophète nommé Issa dont le nom ressemblait fort à celui de Jésus. D'autant plus qu'Issa est le nom arabe de Jésus. On lui parla d'un manuscrit en deux volumes, nommé la Vie de saint Issa qui se trouvait dans la bibliothèque du monastère.
Il hésitait à demander de le consulter et pensait d'abord à remettre cette démarche à plus tard, ce qui se produisit plus vite qu'il ne pensait. Il fit, en effet, une malencontreuse chute de son cheval, se cassa une jambe et fut porté au monastère pour y être soigné. Pendant ce temps, il obtint qu'on lui lise à haute voix et qu'on lui traduise Saint Issa. Son intuition fut confirmée : il ne pouvait s'agir que d'un chapitre inconnu de la vie de Jésus. Il en prit des notes précises et publia en 1894 la Vie inconnue de Jésus-Christ, livre qui provoqua une tempête dans le monde entier et l'étude de scientifiques avertis.

 

 

 Miller réfute le livre de Notovitch

Notovitch était incapable de présenter le manuscrit original. Il prétendait évidemment que les moines tibétains refusaient de s'en dessaisir.

Le grand orientaliste Max Müller, éditeur de la remarquable traduction des Livres sacrés d'Orient, s'intéressa de près à la thèse de Notovitch. Il s'étonna qu'un ouvrage aussi important ne figure pas dans les listes des livres tibétains, le Kanjur et le Tanjur.

D'ailleurs, l'ensemble du récit de Notovitch avait trop l'air imaginaire d'une légende : le Russe soutenait que la Vie de saint Issa avait pour origine le récit de la prédication enflammée de Jésus et de sa crucifixion en Judée fait par des commerçants juifs lors de leur venue en Inde. Par un coup de chance que l'on s'attendrait à rencontrer plutôt dans un roman de Dickens, dans la foule qui écoutant le récit des marchands juifs, se serait justement trouvé les hommes qui avaient eux-mêmes rencontré Jésus en Inde quelques années auparavant. Et ils se trouvèrent certains que ce Jésus était le même que l'Issa qu'ils avaient connu.

Plus grave, Müller fit connaître une lettre datée du 29 juin 1894 écrite par une Anglaise qui disait s'être rendue à Leh en Ladakh à la fameuse lamaserie de Hemis dans le but de vérifier le récit de Notovitch. Elle témoignait du fait que selon son abbé, « il n'y avait pas un seul mot de vrai dans toute cette histoire. Depuis cinquante ans au moins, aucun Russe n'y était jamais venu, personne ne s'y était jamais fait soigner une jambe cassée et on n'avait connaissance d'aucune vie du Christ » (Edgar J. Goodspeed, Famous Biblical Hoaxes. Grand Rapids : Baker Book House, 1956, page 11).

A la suite de cette critique de Müller, Notovitch commença à faire marche arrière. Dans l'édition de 1895 de son livre, la préface ne mentionnait plus le manuscrit en deux volumes qu'il se serait fait lire et traduire. Il était désormais question de diverses notices fragmentaires dispersées parmi de nombreux manuscrits tibétains et qu'il aurait réunies pour en faire la Vie inconnue.

La même année, J. Archibald Douglas, professeur à Agra, en Inde, visita le monastère d'Hemis et en rencontra l'abbé auquel il lit la Vie inconnue de Notovitch. Celui-ci en fut scandalisé et déclara que telles fraudes ne devraient pas être laissées impunies. Abbé depuis quinze ans, il n'avait pas connaissance de quiconque soigné au monastère pour une jambe cassée et lama depuis quarante-deux ans, il pouvait attester qu'il n'existait dans la bibliothèque aucun des documents auquel se référait Notovitch. (op.cit. p.13).

La supercherie de Notovitch était ainsi prouvée et on n'en parla plus pendant un certain temps.

 

 

 Autres témoins

Swami Abhedananda, disciple de Ramakrishna et admirateur de Jésus, avait lu le livre de Notovitch et sceptique, il était déterminé à faire toute la vérité de cette affaire. En 1922 il alla à Hemis. A la fin des années 1970, son disciple Swami Prajnananda déclara dans un interview avec Dick et Janet Bock que son maître « avait découvert et traduit les manuscrits concernant les détails de la vie du Christ. Il les avait décrits dans son livre "Kashmiri O Tibetti". » (Janet Bock The Jesus Mystery : Of Lost Years and Unknown Travels. Los Angeles : Aura Books, 1980. p. 21). Des années plus tard il retourna consulter les manuscrits mais « ils n'étaient plus là. J'ai moi-même cherché à les voir, mais je n'ai rien pu trouver. Il n'y a plus de manuscrits. Ils ont été déplacés et on ne sait pas par qui ».(op. cit.p. 22).

Mais ce que Bock rapporte n'est pas exactement ce que Swami Abhedananda dit lui-même dans son livre Journey into Kashmir and Tibet :
« il demanda à être autorisé à voir le livre... Le lama qui nous servait de guide prit un manuscrit sur un étagère et le montra à Swami. Il dit que c'était une traduction exacte du manuscrit original qui se trouvait au monastère de Marbour, près de Lhassa.
Le manuscrit original (celui de Notovitch) est en langue pali, alors que celui qui se trouve à Hemis est en tibétain. Il se compose de quatorze chapitres et de 224 paragraphes. Swami obtint que quelques passages lui soient traduits par le lama qui était son guide. »
(op. cit. p.119).
On peut s'interroger sur l'utilisation de la 3e personne dans un texte qui est supposé autobiographique !

L'extrait qui suit immédiatement est parallèle, quoique pas exactement, au passage correspondant du livre de Notovitch. Il se présente comme un résumé de Notovitch. Remarquons que dans le Journey into Kashmir and Tibet, il n'est pas dit que Swami Abhedananda aurait lui-même traduit le texte du tibétain qu'il ne savait pas, mais qu'il a trouvé quelqu'un qui le lui traduise.

Remarquons aussi que l'Évangile de Saint Issa est de nouveau un manuscrit unique, version que Notovitch avait lui-même abandonnée !

Remarquons enfin le fait curieux que les épisodes se succèdent dans le même ordre que dans le récit de Notovitch, alors que celui-ci a bien précisé qu'il les avait lui-même ordonnés à sa manière.

 

Nicolas Roerich, théosophe mystique et artiste peintre, dont les oeuvres sont exposées dans son propre musée à New York, a visité lui aussi l'Inde dans le but de découvrir la cité perdue de Shamballah et d'éclaircir aussi quelques autres questions obscures. Il parvint dans les années 1920 à Ladakh. En 1925 il publia des récits populaires concernant saint Issa, qu'il dit avoir glanés d'une part lors de ses rencontres, et d'autre part dans un manuscrit tibétain âgé de 1500 ans (auquel il manquait donc 400 ans pour correspondre à celui de Notovitch !).

Mais il est clair que les textes qu'il cite sont simplement pris dans le livre de Notovitch et dans The Aquarian Gospel of Jesus the Christ, ouvrage « inspiré » de Lévi Dowling, mais lui aussi tout à fait tiré de Notovitch.

 

 

 L'histoire de Notovitch réapparaît

En 1926 une réédition de la Vie inconnue de Notovitch souleva la même fureur parmi les gens crédules qui n'avaient pas connu Max Müller et Archibald Douglas. Cinq ans plus tard, Edgar J. Goodspeed publia un livre remarquable Strange New Gospels (« Étranges nouveaux Évangiles », plus tard réédité et complété sous le titre Modern Apocrypha and Famous « Biblical » Hoaxes (« Apocryphes modernes et fameux canulars "bibliques" ») qui démontait le mécanisme du canular et y mettait pour la deuxième fois un terme.

 

En 1939 la professeur Elisabeth Caspari, militante d'une spiritualité orientale, en voyage au Tibet, assista à une fête à la lamaserie de Hemis.
« Le bibliothécaire et deux autres moines apportèrent trois volumes. Madame Caspari vit que c'était des livres bouddhistes aux pages en parchemin et à la reliure en bois. Ils étaient enveloppés de tissu de brocart vert, rouge et bleu brodés d'or. Le bibliothécaire en ouvrit un avec beaucoup de respect et le présenta à Mrs Gasque en disant : "Ces livres rapportent que votre Jésus est venu ici"...
Mme Caspari n'attacha alors pas d'importance à ces paroles qui revinrent à sa mémoire plusieurs années après lorsqu'elle entendit parler à une rencontre de la "Summit University" et apparemment pour la première fois, des magnifiques paroles de Jésus que Nicolas Notovitch disait avoir copiées d'un ancien manuscrit tibétain au monastère de Hemis »
[Prophet, pp. 348, 353].

Mais il faut encore remarquer le contexte New Age de ces prises de position. Madame Caspari qui appartenait à une secte orientale fondée en 1900 par Otto Hanisch (1854-1936), un Allemand immigré aux États-Unis, qui prétendait être fidèle à l'ancien Zoroastrisme en promouvant le végétarisme et un mysticisme solaire.

Quant à la « Summit University », elle fait partie du mouvement de la « Summit Lighthouse » (The Church Universal and Triumphant) dirigée par Elizabeth Clare Prophet, qui est une véritable caricature du New Age.

 

 Conclusion

Il est tout à fait clair que la Vie inconnue de Jésus de Notovitch est un faux. La meilleure preuve en est que Notovitch lui-même, impressionné la critique de Max Müller a fait machine arrière et a changé son récit, tirant ainsi le tapis sous les pieds de ses défenseurs qui ignoraient sa prudente retraite.

De plus les dénégations catégoriques de l'abbé de Hemis pèsent évidemment leur poids.

Que peut-on dès lors faire des témoignages du Swami Abhedananda, de Nicolas Roerich, et de Mme Caspari ?
Premièrement on peut tirer un trait sur l'imagination littéraire de Roerich surtout depuis qu'on a démontré la fausseté de ses prétendues sources et l'inexistence de découvertes personnelles.
-Deuxièmement, les témoignages du Swami Abhedananda et de Mme Caspari tombent dans la mesure où ils reconnaissent eux-mêmes n'avoir pas lu le manuscrit : ils rapportent qu'on leur a seulement fait voir de magnifiques volumes qu'ils ne pouvaient pas lire et dont on leur a dit qu'il s'agissait du manuscrit de Notovitch (ou de ce qui y correspondait).

La question paraît simple : les moines de Hemis avaient eu l'attention attirée sur le livre de Notovitch lorsque Douglas était venu s'y intéresser et par la suite se sont plu à dire aux visiteurs ce que ceux-ci souhaitaient entendre, c'est-à-dire qu'ils leur récitaient en quelque sorte les inventions de Notovitch !

Même si le Swami Abhedananda avait au début pensé que l'histoire de Notovitch était trop bonne pour être vraie, il est clair qu'il aurait été heureux qu'elle le soit, car la société du Vedanta vénère Jésus comme un avatar de Vishnou. Un Jésus instruit en Inde aurait convenu à merveille aux conceptions du Swami.

Cela n'aurait pas été moins vrai en ce qui concerne Mme Caspari, membre d'une spiritualité syncrétiste pseudo-zoroastrienne.

En ce qui concerne les moines tibétains, la conception d'un Jésus instruit au Tibet faisant du christianisme un avatar du bouddhisme leur convenait tout à fait. Mais cette attitude ne dura pas puisque, nous l'avons vu, quelques années après, ils dirent aux disciples d'Abhedananda qu'un tel livre n'existait pas.

 

A la question de savoir si finalement Jésus est allé au Tibet, on peut répondre que cette éventualité n'est pas à exclure. A son époque de tels voyages étaient envisageables. Mais il n'y a aucune preuve réelle qu'il l'ait fait.

L'historien doit toujours se poser la question du grand spécialiste du Nouveau Testament F.C. Baur : « tout est possible, mais quel est le "probable" ? ». Le probable est que Jésus n'est pas allé au Tibet.

 

 

Ouvrages cités

 

Swami Abhedananda, Swami Abhedananda's Journey into Kashmir and Tibet. Trans. Ansupati Dasgupta and Kunja Bihari Kundu. Calcutta : Ramakrishna Vedanta Math, 1987.

Per Beskow, Strange Tales About Jesus. Philadelphia : Fortress Press, 1983.

Edgar J. Goodspeed, Famous "Biblical" Hoaxes. Grand Rapids : Baker Book House, 1956.

Fida Hassnain, A Search for the Historical Jesus from Apocryphal, Buddhist, Islamic, & Sanskrit Sources. Bath : Gateway Books, 1994.

Holger Kersten, Jesus Lived in India. Trans. Teresa Woods-Czisch. Longmead, Shaftesbury, Dorset : Element Books Ltd., 2e édition, 1991.

Nicholas Notovitch,Unknown Life of Jesus Christ

Elizabeth Clare Prophet, The Lost Years of Jesus : Documentary Evidence of Jesus' 17-Year Journey to the East. Livingston, MT : Summit University Press, 1987.

 

Traduction Gilles Castelnau

 

 

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