Laïcité citadelle de la liberté

Par

Choix anthologique
et introduction par Christophe Cousinié

VAN DIEREN ÉDITEUR, PARIS

66 pages

Ce livre est offert par l’Union Protestante Libérale et Progressiste 
et la Fondation de l’Oratoire du Louvre.
Ne peut être vendu

Recension Gilles Castelnau

Le pasteur Cousinié, président de l’Union Protestante Libérale introduit à la connaissance du grand protestant que fut Ferdinand Buisson et sélectionne de ses textes concernant la laïcité. 


En voici quelques passages

Introduction

Christophe Cousinié

Ferdinand Buisson est le premier, en 1887, dans le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire – véritable bible des instituteurs, les hussards noirs de la République – à utiliser ce qui n’est encore qu’un néologisme et à lui donner une définition.

C’est sans doute dans le discours prononcé à l’assemblée générale de la section de l’Aube du Syndicat national des instituteurs et institutrices laïques, en 1922, que Buisson exprime de la manière la plus forte ce qu’est la laïcité :

C’est la logique républicaine, ou plutôt c’est la marche normale des choses dans une démocratie qui grandit : c’est tout simplement la force de la justice qui parle à la conscience, et de la vérité qui parle à l’esprit. […] L’instituteur à l’école, le maire à la mairie et le prêtre à l’église. Voilà la formule de l’ordre, de la liberté et de la paix dans la nation […]

Malgré le fait qu’il soit un peu oublié aujourd’hui, Ferdinand Buisson reste l’homme de la laïcisation de l’école de la République. Et s’il est encore connu comme l’un des fondateurs de la Ligue des droits de l’Homme, président de la Ligue de l’enseignement, ou encore lauréat du Prix Nobel de la paix en 1927, on ignore souvent qu’il fut aussi un philosophe et un théologien.

Textes de Ferdinand Buisson

Pourquoi la laïcité ?

Cette chose sacrée qui s’appelle la conscience de l’enfant
Pourquoi l’instruction primaire a-t-elle été rendue laïque, c’est-à-dire indépendante des différents cultes ? Elle est laïque, parce que, si nous voulons que tout enfant acquière les connaissances que la Convention appelait déjà les « connaissances nécessaires à tout homme », nous n’avons pas le droit de toucher à cette chose sacrée qui s’appelle la conscience de l’enfant, parce que nous n’avons pas le droit, ni au nom de l’État ni au nom d’une église, ni au nom d’une société, ni au nom d’un parti, au nom de qui que ce soit enfin, d’empiéter jamais sur le domaine de cette liberté de conscience, qui est le fond même et la raison de toutes les libertés. Et cette liberté ne sera sérieusement respectée dans l’école qu’à la condition expresse que l’école soit séparée de l’église.

(La foi laïque, p.17-18)

L’école, cette pépinière vivante de la société de demain

Citoyens d’un pays libre, vous le savez, un progrès n’est fait, dans la société, que quand il a porté son effet dans l’école. 

[…]

Faites que vos enfants respirent à pleins poumons, à l’école comme dans la famille, l’air de la République. Faites-leur parler beaucoup et de bonne heure de droit et de devoir, de patrie et d’humanité, de liberté, d’égalité et de solidarité humaine ! 

[…]

Défiez-vous pour vos enfants de tout ce qui limite l’examen et rétrécit les droits de la raison, de tout ce qui rappelle, même indirectement, le privilège et l’arbitraire au ciel et sur la terre, dans le passé ou dans le présent, de tout ce qui pose, sous un prétexte ou sous un autre, des exceptions et des restrictions au droit naturel, de tout ce qui subtilise et raffine en matière de morale, où il faut des convictions simples, fortes, absolues. Et comme première application de ces principes, replacez dans l’enseignement populaire, comme cela se fait déjà dans l’enseignement supérieur, le peuple israélite a son rang légitime qui sera encore un des plus élevés : abolissez l’histoire sainte et mettez à sa place l’histoire de l’humanité !

(De l’enseignement de l’histoire sainte, p.108-109

Ce que l’école veut tuer, ce n’est pas la foi, c’est la haine

Le triomphe de l’esprit laïque, c’est de réunir indistinctement les enfants de toutes les familles et de toutes les églises pour leur faire commencer la vie dans une atmosphère de paix, de confiance et de sérénité. La seule originalité de cette école, qui n’est à personne parce qu’elle est à tous, consiste à fonder léducation publique non plus sur le séparatisme confessionnel, mais sur la fraternité nationale. Ce qu’elle veut tuer dans l’âme des petits Français du XXe siècle, ce n’est pas la foi, c’est la haine. Car à ses yeux toute foi est respectable, toute haine est mauvaise.

Également fermée aux « deux fanatismes » dont parlait Jules Ferry, elle ne reconnaît à personne, sous prétexte de religion ou d’irréligion, le droit d’élever les enfants du pays dans des sentiments d’hostilité, d’intolérance ou de mépris pour quiconque pense autrement qu’eux.

L’école n’est pas neutre tout court, elle est laïque d’esprit, laïque de méthode, laïque de doctrine

Il faut qu’il soit bien entendu que ce n’est pas seulement du droit personnel du professeur et de sa liberté civique qu’il s’agit. Il s’agit de son droit et de son devoir de parler haut et ferme au nom de la raison, de ne jamais consentir à baisser pavillon par ordre devant une autorité quelconque.

La laïcité comment ?

L’instituteur à l’école, le curé à l’église, le maire à la mairie

Si par laïcité de l’enseignement primaire il fallait entendre la réduction de cet enseignement à l’étude de la lecture et de l’écriture, de l’orthographe et de l’ arithmétique, à des leçons de choses et à des leçons de mots, toute allusion aux idées morales, philosophiques et religieuses étant interdite comme une infraction à la stricte neutralité, nous n’hésitons pas à dire que c’en serait fait de notre enseignement national. 

[…]

L’enfant du peuple a besoin d’autre chose que de l’apprentissage technique de l’alphabet et de la table de Pythagore ; il a besoin, comme on l’a si heureusement dit, d’une éducation libérale, et c’est la dignité de l’instituteur et la noblesse de l’école de donner cette éducation sans sortir des cadres modestes de l’enseignement populaire. Or qui peut prétendre qu’il y ait une éducation sans un ensemble d’influences morales, sans une certaine culture générale de l’âme, sans quelques notions sur l’homme lui-même, sur ses devoirs et sur sa destinée ? Il faut donc que l’instituteur puisse être un maître de morale en même temps qu’un maître de langue ou de calcul, pour que son œuvre soit complète. Il faut qu’il continue à avoir charge d’âmes, et à en être profondément pénétré. Il faut qu’il ait le droit et le devoir de parler au cœur aussi bien qu’à l’esprit, de surveiller dans chaque enfant l’éducation de la conscience au moins à l’égal de toute autre partie de son enseignement. Et un tel rôle est incompatible avec l’affectation de la neutralité, ou de l’indifférence, ou du mutisme obligatoire sur toutes les questions d’ordre moral, philosophique et religieux. 

Une éducation libérale

Un temps viendra, je l’espère, où nos passions, les passions d’aujourd’hui étant amorties, il sera possible de faire dans l’éducation même du peuple quelque chose d’analogue à ce qui se fait déjà dans l’enseignement secondaire et supérieur. Un temps viendra où il sera possible de faire passer l’enfant par tous les âges de l’humanité, en quelque sorte, de lui faire lire les chefs-cl’ œuvre de tous les temps, de lui faire entendre toutes les grandes voix de l’histoire à travers les siècles, de faire vibrer dans son âme ce qu’il y a eu dans ce monde de plus divin, c’est-à-dire de plus humain, car les deux mots, pour moi, n’ont qu’un sens.

Oui, ce temps viendra. Et alors on se dira que, pour l’éducation d’un enfant qui doit devenir un homme, il est bon qu’il ait été tour à tour mis en contact avec les strophes enflammées des prophètes d’Israël, avec les philosophes et les poètes grecs, qu’il ait vécu, en quelque sorte, dans Athènes et dans Rome, qu’il ait connu et senti quelque chose de la cité antique. Il sera bon qu’on lui fasse connaître et sentir les plus belles pages de l’Évangile comme celles de Marc Aurèle, qu’il ait feuilleté, comme dit Michelet, toutes les Bibles de l’humanité, qu’enfin on lui fasse traverser, non pas avec prévention et dans un esprit critique, mais avec une chaude sympathie, toutes les formes de civilisation qui se sont succédé. Il s’éprendra du Moyen Âge il s’enflammera pour la chevalerie, et c’est alors qu’on pourra parler du XIIIe siècle sans choquer personne. Mais, comme il aura connu le XIIIe siècle, il connaîtra la Renaissance, la Réforme ; il comprendra la grandeur de l’Église, et puis la grandeur de l’œuvre des philosophes qui ont attaqué l’Église. Il passera par toutes ces étapes, et il arrivera jusqu’à l’heure actuelle en ayant frémi, vibré et souffert de toutes les émotions humaines, à toutes ces phases du long enfantement de l’esprit humain.

D’aucune de ces étapes qu’il aura franchies il ne dira « C’est là qu’était la vérité ». Mais il reconnaîtra que chacun de ces grands moments du voyage de l’humanité a marqué un effort, une conquête, une victoire de l’esprit humain sur la misère et sur l’ignorance.

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