Je viens d’une tradition religieuse qui promettait l’éternité. J’ai longtemps cru que la grandeur de l’homme consistait à tenir jusqu’au bout, à consentir à la souffrance comme à une épreuve mystérieusement féconde. Puis le travail théologique, la fréquentation de penseurs comme Jacques Pohier, Christian Duquoc ou Paul Tillich, et aussi l’épreuve de l’analyse, m’ont conduit ailleurs : vers une foi adulte, délivrée du fantasme d’immortalité et de la sacralisation de la douleur.
J’ai appris à me méfier des constructions religieuses qui subliment la mort au lieu de la regarder en face. J’ai appris que derrière certaines exaltations de la « vie à tout prix» se cache parfois une angoisse collective de la finitude. Comme si reconnaître à quelqu’un le droit de choisir sa mort menaçait notre propre déni de la mort.
Choisir sa mort ne signifie pas se croire maître absolu de la vie. C’est au contraire reconnaître que nous ne le sommes pas. Nous ne choisissons ni notre naissance ni souvent les circonstances de notre maladie. Mais lorsque l’horizon vital est irrémédiablement fermé, lorsque la médecine ne peut plus guérir mais seulement prolonger, la question devient concrète : faut-il transformer l’agonie en devoir moral ?
L’euthanasie n’est pas un choix entre la vie et la mort. La mort est déjà engagée. C’est un choix entre deux façons de mourir : subir la lente désagrégation d’un corps qui ne répond plus, ou décider, lucidement, entouré des siens, du moment où l’on franchira le seuil.
Ma réflexion théologique sur la résurrection m’a progressivement conduit à distinguer l’espérance du fantasme. L’espérance n’est pas la négation de la mort ; elle est la capacité de vivre et de mourir sans s’agripper à l’illusion d’une toute-puissance. Le fantasme d’immortalité, lui, refuse la limite. Il absolutise la survie biologique comme si la dignité s’y réduisait.
Je ne réclame pas un droit abstrait. Je réclame la possibilité, si un jour la maladie me condamne sans retour, de rester sujet jusqu’au bout. De ne pas être réduit à un organisme que d’autres administrent selon leurs convictions métaphysiques. De pouvoir dire : ma vie m’a été donnée, je ne la possède pas comme un objet, mais ma manière de la quitter relève encore de ma responsabilité.
On m’objectera le risque de dérives. Toute liberté comporte un risque. Mais refuser cette liberté par principe revient à imposer à tous une conception unique du bien mourir, souvent héritée d’une théologie de la souffrance que beaucoup ne partagent plus. Une société pluraliste ne peut ériger une anthropologie particulière en norme universelle.
À mes yeux, la maturité spirituelle consiste à consentir à la finitude sans l’enrober de mythes consolateurs. Autoriser l’aide à mourir, ce n’est pas promouvoir la mort. C’est reconnaître qu’il peut y avoir, dans certaines circonstances extrêmes, plus de vérité et plus d’humanité dans un adieu choisi que dans une agonie imposée.
Protéger la vie demeure un devoir. Mais respecter la liberté de celui qui dit « assez » peut être, parfois, une forme plus haute encore de respect.
Laisser un commentaire