Le livre de Jonas

Par

Corinne Lanoir et Françoise Smyth-Florentin

Ed. Labor et fides

120 pages – 29 €

recension Gilles Castelnau

Corinne Lanoir et Françoise Smyth-Florentin sont deux éminentes spécialistes de l’Ancien Testament. Elles proposent ici aux pasteurs et aux lecteurs avertis une lecture mot à mot du livre biblique de Jonas, en le replaçant dans son contexte historique, sans doute du 3e siècle av. J.C.

La 4e page de couverture le présente ainsi :

Ce commentaire cherche à lire et faire lire un Jonas du début du IIIe siècle avant notre ère écrit dans une Judée hellénistique encore proche de l’expérience de la Transeuphratène perse et aux prisesavec des questionnements nouveaux sur la fonction et la valeur de la mémoire prophétique en voie decanonisation. L’intérêt du récit en mer et à Ninive porte à chaque fois, non sur un discours prophétiqueà peu près absent, mais sur une discussion de l’agir du Dieu de l’univers en rapport avec la parole donnée à Israël et confiée au prophète.

La fréquentation des littératures égyptienne et grecque suggère des auteurs qui soient des litterati àproximité de la bibliothèque du temple de Jérusalem. Il s’agit pour eux de décider de canoniser ou non, et comment, leur collection de textes prophétiques. Comment affronter alors les catégoriesd’histoire, de réel, qui envahissent ce qui fut longtemps le seul domaine de la mémoire conçue comme cultuelle ? Tout devient affaire d’interprétation.

Corinne Lanoir a travaillé comme bibliste pour l’Église évangélique luthérienne de France puis pour l’Église réformée de France. Elle a également enseigné les disciplines bibliques à la Faculté dethéologie de Managua (Nicaragua). Elle est professeure d’hébreu et d’Ancien Testament à l’Institut protestant de théologie (IPT), Faculté de Paris.

Françoise Smyth-Florentin est professeure honoraire d’Ancien Testament et de langues sémitiquesanciennes de l’Institut protestant de théologie (IPT), Faculté de Paris, et ancienne secrétaire généralede la Fédé.

Et voici deux passages qui donneront une idée de l’ensemble :

Chapitre 1

1, 4-16 : la tempête

1, 4-6 : La tempête et le bateau, ou le contraire

Jonas donc « se couche », wayyiskab  wayyërâdam, et « dort profondément », râdam, un verbe difficile à traduire. Nous connaissons mieux, concernant Adam (Gn 2,21) ou Abraham (Gn 15,12), lesubstantif tardemâ, un sommeil hypnotique, une transe induite par Dieu et pendant laquelle il se passequelque prodige. Ici, le verbe ne signifie peut-être que la profondeur extrême de ce sommeil. LesAlexandrins, fidèles au style grotesque de la fable, ont ajouté, plutôt que traduit : « il ronflait », rhégko. Mais le TM, ici, ne rit pas : avec râdam, cette « transe » caractérise une emprise divine déjà agissante, encore que les emplois de la racine dans le contexte biblique ne permettent pas de prévoir comment Jonas va s’éveiller à sa situation. Il peut n’être que victime de ce sommeil qui exprime la ruine d’une vocation prophétique : « Car YHWH a répandu sur vous un souffle de torpeur (râdam), il a fermé vos yeux, il a voilé vos têtes » (Es 29,10).

(6) Le chef d’équipages ‘approcha de lui et lui dit :

« Qu’as-tu, l’endormi ? Lève-toi ! Appelle ton dieu !

Peut-être ce dieu s’occupera-t-il de nous pour que nous ne périssions pas ! »

En tout cas quelqu’un de responsable, le chef de l’équipage, le rab hahobël, le

« maître de la corde », celui que les Alexandrins plus au fait de la navigation nomment prôreus, « homme de proue »21, entre en scène et calme le désordre en s’approchant de Jonas et enl’interpellant dans les termes déjà d’une convocation à un procès. Au lieu de wayyiqrab,« s’approcha », certains manuscrits donnent wayyiqrâ, « cria », ce qui confère un rôle quasiprophétique au « chef de la corde » (son titre est répété). Les Septante ont le bon esprit de faire découvrir la cachette de Jonas au bruit de son « ronflement ». Mais le « chef » sait où trouver lefuyard. L’interrogatoire peut commencer :

mah-llekâ nirdâm, qûm qerâ’ ‘el ‘elohêkâ : « Qu’as-tu à dormir ? Lève-toi, crie à ton dieu ! » Commeen Ez 18,2, le nom verbal identifie Jonas, nirdâm au participe du verbe qui a déjà caractérisé l’état de Jonas. C’est donc comme « l’endormi » et non le passager, encore moins le prophète, que le héros du récit est interpellé : « Quoi à toi ? » L’interpellation rappelle la parole de YHWH qui inaugure le récit :qûm « lève­ toi ». L’impératif commande non un déplacement, il n’y a plus d’espace disponible, maisla reprise d’une relation langagière avec le dieu de Jonas. Jonas n’obtempère pas, bien que leresponsable du bateau s’exprime comme un prophète : « Appelle ton dieu, peut-être (‘ûlay) […] pensera le dieu à nous ».

Le verbe est au singulier, donc son sujet aussi : ha’elohîm. Peut-être faut-il donner à l’article un senscarrément démonstratif : « ce dieu ». Le hitpaël de ‘st est un hapax en hébreu mais connu del’araméen (cf Dn 6,4) et devrait signifier « se soucier de »22welo’ no’bëd peut se traduire : « afin que nous ne périssions pas » ou « et nous ne périrons pas ».

Jonas n’obtempère pas, ou n’a pas le temps d’obtempérer.

Les matelots veulent faire vite – la tempête ne cesse pas – dans cette sorte de procès qu’inaugure le tirage au sort. Cette pratique met les participants en situation d’ordalie. Il s’agit que le ou les dieux, en fait plutôt le daimôn pour les Grecs, révèle ce qu’est le destin. C’est un recours à la justice divine faute de preuves ou simplement d’éléments de preuve qui exposeraient le coupable avec certitude. Il n’y a pas de jugement moral en cause, le droit doit désigner le responsable de la tragédie. Ce pourrait être du fait d’un mouvement d’humeur d’un dieu, aussi bien que de circonstances malheureuses, une sorte d’algorithme que les sorts vont devoir révéler. En réalité, notre conteur a dû connaître l’écoledeutéronomiste et le destin se colore, pour le lecteur, de jugement moral. Il y a bien un fautif parmi leshabitants du bateau. Il y a pour les marins une histoire avant l’histoire de ce trajet à peine entamé. Lesort la dira ou en désignera le malheureux héros.

21 Les Grecs savent que durant une tempête, le capitaine a mieux à faire que descendreinterroger un passager. Le titre hébreu rab hahobël (cf Ez 27,8.28 ; Jr 39,3, etc.) a l’avantage demobiliser les marins, la « cordée » des marins. Il les constitue en communauté possible. Pourl’auteur, il s’agit surtout du vrai « patron » du bateau… après Dieu. Quant aux « marins »(mallahim), ils sont réduits à l’équipe que le capitaine tient en main pour leur survie.

Chapitre 3

3, 1-4 : nouveau départ

Alors Jonas se leva et il alla à Ninive selon la parole de YHWH et Ninive était une grande ville pour Elohim, d’une marche de trois jours.

Jonas commença d’entrer dans la ville, un seul jour de marche, et il leur annonça : « Encore quarantejours et Ninive sera bouleversée ! »

Jonas se lève, wayyaqom, comme en 1,3, mais cette fois il va, wayyëlek, obéissant ainsi au deuxième impératif, évoqué par le rappel de la parole de YHWH, toujours destinatrice. Cette marche prend du temps, reprise par le mahalak de la fin du même verset qui caractérise Ninive comme« d’une marche de trois jours ». C’est à Ninive que s’arrête ce verset, à nouveau déterminée par sagrandeur, cette fois définie comme une ville grande « pour Elohim », gedôlâ lë’lohîm, avecplusieurs lectures possibles de cette expression. Est-ce que Ninive appartient au dieu et qu’elle est grande parce qu’Elohim l’a voulue ainsi ? Est-elle « grande aux yeux d’Elohim » ? Ou d’unegrandeur digne d’un dieu ? Cette formule est-elle à lire comme une forme de superlatif pour une ville nécessitant trois jours de marche pour être traversée (« une ville très grande, par Dieu ! ») ? Évidemment ces trois jours, même s’ils ont perdu leurs nuits, résonnent avec ceux passés dans le ventre du poisson… Mais ils sont « réduits » à un seul jour au v. 4 où Jonas « commence »,wayyahel, à entrer dans la ville. Ce commencement est dit avec le verbe halal au hifil, qui peut direaussi le geste de la profanation, ou de la fondation. C’est une sorte de geste fondateur qu’accomplitJonas durant ce yom ehad qui renvoie au jour un de la création (Gn 1,5) ; mais il évoque aussi d’autres récits où apparaît cette expression pour annoncer un désastre, comme en Es 9,13 ; Za 14,7 ; Esd 10,17.

Arrive alors le troisième impératif de la mission, wayyiqra et la proclamation. Mais pas de grands discours, seulement cinq mots pour une annonce qui n’utilise pas toute la rhétorique prophétique. En effet, l’annonce n’est pas introduite par la formule « ainsi parle YHWH » ni conclue par « l’oracle deYHWH » que l’on pourrait attendre en ces circonstances. Aucune référence à celui qui envoie le message, pas non plus d’appel à la repentance. Une quantité de temps est posée, avec un verbe au nifal dont Ninive est le sujet, mis en avant. Encore une variation sur les décomptes de jours, cette fois c’est quarante (même si, comme le veut la grammaire, yôm reste au singulier) alors que la LXX ne laisse que trois jours. Une sorte de quarantaine annoncée pour Ninive, un temps de gestation, d’éclosion,comme sur un autre bateau mythique, celui où Noé ouvre la fenêtre après quarante jours (Gn 8,6) pour lâcher le corbeau puis la colombe.

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