L’Alsace, terre à vocation œcuménique

Par

Itinéraire d’un pasteur alsacien

Éd. Olivétan

264 pages – 26 €

Recension Gilles Castelnau

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Jean-Paul Dietlé est un pasteur heureux. Il garde un bon souvenir de son ministère en Alsace et de tout ce qu’il y a vécu. Il nous le raconte en nous faisant ainsi comprendre ce que peut être de nos jours la vie quotidienne d’un pasteur. Il est sans doute aussi très ouvert et fort sympathique car il nous rapporte ses multiples contacts fraternels avec ses voisins les prêtres catholiques et les rabbins si nombreux en Alsace. Avec simplicité, bonheur et une remarquable réflexion théologique il nous parle des relations œcuméniques qui étaient, naguère encore, si développées. Celles-ci semblaient de plus particulièrement naturelles dans les départements concordataires d’Alsace-Moselle où pasteurs, prêtres et rabbins sont tous également fonctionnaires d’État.

Nombreux sont certainement les pasteurs de la France de l’ « intérieur » qui auront vécu, eux aussi, une semblable unité fraternelle. Et les familles protestantes prendront conscience du fait que l’absence d’hostilité religieuse que nous connaissons aujourd’hui a été lentement et patiemment construite par les pasteurs et les prêtres d’hier qui nous ont fait sortir des blocages religieux opposant méchamment les catholiques et les protestants d’avant l’ouverture promue par le pape Jean XXIII et son Concile de Vatican II.

En voici des passages : 

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Préfaces

Herbert Mischler
ancien provincial des Rédemptoristes, 
couvent du Bischenberg, couvent des Trois-Épis

À une époque où le mouvement œcuménique semble parfois s’essouffler, où même les responsables de nos Églises risquent de glisser dans une certaine résignation, merci à Jean-Paul Dietlé de nous encourager en nous fournissant le stimulant de son témoignage, chargé de vie et d’espérance, qui nous empêche de baisser les bras.

[…]

La venue du pape François à Lund (Suède), le 31 octobre 2016, pour y célébrer le 500e anniversaire de la Réforme. Extraordinaire, émouvant et combien prophétique. Le pape François entouré de l’évêque Munib Younan et du révérend Martin Junge, président de la FLM (Fédération luthérienne mondiale). Personne n’aurait imaginé une telle rencontre il y a 80 ou 100 ans.

Enfin, le logo de la page de garde qui nous interpelle. Les mains du Seigneur qui poussent les Églises catholique et protestante à se rapprocher et à découvrir ou redécouvrir leurs racines communes : la synagogue. Il est bon parfois de rappeler cette évidence, que Jésus était juif.

Introductions

L’Alsace, une terre à vocation œcuménique

L’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1871

L’arrivée de nombreux protestants allemands après l’annexion de l’Alsace en 1871 changea fortement sa physionomie religieuse, surtout à Strasbourg et à Mulhouse ainsi que dans les petites villes. La proportion des protestants par rapport aux catholiques augmenta sensiblement. La concurrence entre les deux confessions était souvent vive sur le terrain. Le mépris des uns pour les autres pouvait être récurrent. On ne se disputait pas seulement pour des questions doctrinales, mais aussi pour l’administration des écoles, la gestion des cimetières, la sonnerie des cloches, l’utilisation des églises simultanées. Les mariages mixtes posaient également des problèmes de part et d’autre.  Ces animosités et ces malentendus persistèrent çà et là après le retour de l’Alsace à la France.

Juifs et chrétiens

Juifs et chrétiens nous sommes de la même famille
(Culte à l’église protestante de Dorlisheim, août 2011)

L’Évangile est-il annoncé si un texte biblique est interprété négativement ?
[…]

Dans l’Évangile de Luc, Jésus annonce la destruction de Jérusalem : « Oui, pour toi des jours vont venir où tes ennemis t’entoureront d’ouvrages fortifiés, pour t’assiéger. […] Ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le temps où tu as été visitée » (v. 43-44).

On n’a retenu que cette parole de jugement et on a tout à fait oublié, ou passé sous silence, les larmes de Jésus. Ce n’est pas un juge qui a prononcé ces paroles, un juge ne pleure pas. Le juge prononce la sentence froidement, avec détachement. Jésus par contre pleure (v. 41).

Jésus pleure

Et ce ne sont pas n’importe quelles larmes ! Les Évangiles, à deux reprises, nous rapportent que Jésus pleura. À la mort de Lazare, et devant Jérusalem.

Devant Jérusalem : le mot grec décrit des larmes de douleur. Jésus a mal, il est l’ami de Jérusalem, le frère de ceux qui vivent dans cette ville, un proche.

Celui qui pleure se comporte-t-il comme un juge, se place-t-il au-dessus d’un accusé ? N’est-il pas au contraire compatissant envers ceux qui sont éprouvés ? L’apôtre Paul exhorte ainsi les chrétiens : « Pleurez avec ceux qui pleurent » (Rm 12.15).

JESHUA, le nom de Jésus en hébreu

(500e anniversaire de la Réforme, 1517-2017 – Haïm Korsia, grand rabbin de France, membre de l’Institut, à la rencontre de la Déclaration fraternelle de la Fédération protestante de France au judaïsme, le 4 décembre 2017.)

« Nos religions ont la même source divine et pourtant notre façon de servir l’Éternel est si différente… et si proche à la fois. Je suis ce que je suis, mais j’apprends des catholiques la foi du charbonnier, je veux apprendre des protestants ce sentiment de responsabilité personnelle et cette capacité à retourner au texte, et des musulmans j’écoute la soumission si belle à Dieu. Et pourtant je reste ce que je suis, mais avec le plus que chacun m’a offert pour mieux être dans mon judaïsme. J’apprends également de l’athée qui puise dans sa volonté de bâtir un monde meilleur la force de son engagement au service des autres. Rien n’est contradictoire si le résultat est meilleur pour tous. »

Protestants et catholiques

Les églises simultanées 
protestants et catholiques embarqués… dans la même nef

L’autel « barricadé » de l’église de Sundhouse

L’église Saint-Martin de Sundhouse est une église simultanée. Le chœur est réservé au culte catholique et la nef aux deux confessions.

Le village était autrefois catholique et appartenait à un seigneur. Il avait comme administrateur de ses biens un intendant particulièrement dévoué, de confession protestante. Pour le remercier pour ses fidèles services, le seigneur lui offrit… la commune de Sundhouse. Comme c’était la coutume à l’époque, les habitants d’un village endossaient la religion de leur maître. La population de Sundhouse et son église devinrent donc protestantes en 1601 !

En 1684, le village comptant plus de sept familles catholiques parmi ses habitants, le simultaneum fut introduit.

Dans les églises simultanées, la cohabitation des deux confessions posait souvent des problèmes. Au fil du temps, les relations se pacifièrent. Il y eut cependant des exceptions.

Ce fut le cas à Sundhouse. Les catholiques s’étaient servis de l’autel protestant pour une célébration. En réponse à cetteutilisation impromptue, les protestants installèrent… une barrière tout autour de l’autel, avec une petite porte d’accès.

Au début des années 1980, cette barrière fut la cause d’un incident, mais cette fois au sein de la paroisse protestante.

Le groupe de jeunes avait préparé une pièce de théâtre pour la fête de Noël des enfants, célébrée ensemble comme à l’accoutumée par les protestants et les catholiques, avec la participation du pasteur, du prêtre et des écoles.

L’aîné du groupe de jeunes, menuisier de profession, avait fabriqué une estrade pour le jeu de Noël. La veille de la fête, la barrière autour de l’autel lui causant des problèmes d’installation, il me demanda s’il pouvait l’enlever provisoirement, car elle était facilement démontable. Je lui donnai mon accord, mais lui conseillai d’aller chez la vice-présidente du conseil presbytéral pour avoir également son feu vert. Pendant la fête de Noël, il n’y eut donc pas la barrière. Et personne ne constata son absence…

J’avais demandé aux membres du conseil presbytéral de rester un instant après le culte pour reparler de cette barrière. Ils rien remarqué ! À la vue de l’autel dégagé, ils furent unanimes pour dire : « C’est mieux ainsi, on ne la remettra plus ! »

Hélas… c’était sans compter sur la réaction de Monsieur le Maire ! Je reçus quelques jours plus tard une lettre officielle me convoquant à son domicile.

Notre rencontre fut mouvementée. Tournant en rond autour de la table de sa salle à manger, il décréta que j’allais devoir faire mes valises sous peu et quitter Sundhouse. Il me reprocha entre autres d’avoir créé la zizanie dans sa propre famille, puisque son gendre, conseiller presbytéral, était pour le retrait de la barrière.

L’idée me vint de lui dire : « Monsieur le Maire, n’est-ce pas le moment d’être le maire de votre commune ? Il y a des gens pour le maintien de la balustrade et d’autres pour sa suppression. Votre rôle ne serait-il pas d’être l’arbitre et l’intermédiaire ? »

Ce qu’il fit par la suite en toute honnêteté. Une rencontre ouverte à tous dans la salle paroissiale entérina, à une grande majorité, l’enlèvement définitif de la barrière. Aujourd’hui son souvenir est largement oublié ! De toute manière, dans l’église rénovée et réaménagée depuis avec bonheur, elle n’aurait plus eu sa place.

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