
Statue de Hans Egede, missionnaire fondateur du Groenland
Article publié dans l’hebdomadaire protestant Réforme
le 12 février 2026
La volonté affichée de l’administration Trump de prendre le contrôle du Groenland a provoqué un séisme au sein de l’Église luthérienne locale, qui rassemble 90 % des Groenlandais. Elle a réussi à réunir des soutiens du monde entier, même américains.
Au sommet de la colline, la statue de Hans Egede, missionnaire fondateur du Groenland, surplombe le fjord Nuup Kangerlua, glacé. En bas, près du vieux port colonial de Nuuk, se dresse une église en bois peinte en rouge, Annaassisitta Oqaluffia, la cathédrale luthérienne de la capitale groenlandaise. C’est là que se trouve le bureau de Paneeraq Siegstad Munk, assaillie de coups de téléphone du monde entier. Début janvier, l’évêque luthérienne du Groenland s’était élevée contre les propos du Président des État-Unis Donald Trump, revendiquant le contrôle de ce vaste territoire arctique. « Nous sommes des personnes, pas des biens, avait-elle déclaré sur le site du Conseil œcuménique des Églises (COE). Nous sommes un petit peuple, mais nous ne sommes pas invisibles. Notre avenir ne doit pas être décidé sans nous ». À sa suite, le secrétaire général du COE, Jerry Pillay, qualifiait de « néocolonialisme » l’attitude américaine.

Cérémonie de la confirmation à l’église protestante de Nuuk le 18 mai 2023.
Dans le monde entier, des soutiens massifs se sont rapidement manifestés, et en particulier… aux États-Unis. « Nous prions pour nos propres congrégations et nos fidèles, et les encourageons à prier et à soutenir le Groenland et le peuple groenlandais qui souhaitent conserver leur indépendance. Nous prions pour la paix et le respect entre les nations », a ainsi écrit le président de l’Église évangélique luthérienne en Amérique (Elca), Yehiel Curry, dans une déclaration commune avec l’évêque national de l’Église évangélique luthérienne au Canada, Larry Kochendorfer, et l’évêque évangélique luthérien de Viborg au Danemark, Henrik Stubkjær. Un soutien de poids : d’une part, l’Elca rassemble quelque 2,8 millions de fidèles aux États-Unis, et d’autre part son président a pris le risque de froisser les électeurs républicains de l’Église luthérienne.
Pris entre deux feux
D’ailleurs, les missionnaires américains qui, depuis de nombreuses années, diffusent l’Évangile sur l’île, n’ont pas hésité, eux non plus, à prendre leurs distances vis-à-vis des ambitions territoriales de Donald Trump. « Je ne vois pas en quoi le fait d’appartenir aux États-Unis pourrait profiter au Groenland. Nous aimons le Danemark, nous aimons les États-Unis et nous aimons le Groenland. Je ne souhaite donc pas que cela se produise », dit ainsi Chris Shull, de la Mission baptiste américaine, présent depuis dix-neuf ans dans la ville d’Ilulissat, sur la côte ouest. « Mais je comprends aussi que de nombreux Groenlandais aient peur que les Américains envahissent les villes. Nous essayons de leur dire que cela n’arrivera pas », explique-t-il depuis son église de bois bleu.
L’inquiétude est en effet palpable sur l’île. À Nuuk, Aviaja Fontain, étudiante à l’université, raconte : « Ma mère consulte sans cesse Fly-radar.dk pour voir si des avions militaires volent vers la ville. D’autres regardent vers le port pour voir s’il y a des navires de la marine américaine. » À Ilulissat, Bent Rosbach, 60 ans, fidèle de l’église baptiste, s’inquiète : « Les Russes et les Américains veulent tous le Groenland. Nous, les Groenlandais, sommes pris entre deux feux. »
C’est bien ce qui a poussé l’évêque Paneeraq Siegstad Munk à prendre position, alors qu’en règle générale, les responsables de l’Église ne s’expriment pas sur les questions politiques. « Pour moi, il était important de souligner que nous, en tant que citoyens, ne voulons pas que des États étrangers s’immiscent dans les affaires du Groenland », a-t-elle déclaré à la chaîne de télévision danoise DR. Et de décrire la frayeur qu’elle ressent dans sa communauté : « Nous ne pouvons nous empêcher d’y penser, même si nous préférerions ne pas avoir peur. » Pour elle, la prière et l’écoute des fidèles sont primordiales. « C’est du moins ce que nous, pasteurs de l’Église du peuple, avons essayé de faire pour soutenir la communauté et être là où l’on a besoin de nous. »
L’Église du peuple du Groenland (Kalaallit Nunaanni Ilagiit) est en effet l’autre nom de l’Église évangélique luthérienne. Un nom plutôt bien porté, puisque plus de 90 % des 57 000 habitants du Groenland en sont membres*. Répartie en trois doyennés (Nord, Centre / Est, Sud), elle ne compte pas moins de 67 églises et chapelles, 25 pasteurs, quelque 40 catéchistes à temps partiel. Et une paroisse sur deux a son propre organiste. Pour comprendre l’ampleur de cette implantation, revenons à la statue de Hans Egede, qui symbolise toute l’importance de l’activité missionnaire au Groenland. Arrivé dans la région de Nuuk en 1721, ce missionnaire danois avait été envoyé par la Couronne (le roi Christian VI et son père Frederick IV étant des piétistes luthériens) pour réintégrer le Groenland dans l’union dano-norvégienne et convertir les Vikings à la foi protestante.
Évangélisation protestante
Au Xe siècle, l’île avait été colonisée par Erik le Rouge et les Vikings. À partir du milieu du XIIIe siècle, le Groenland, ainsi que l’Islande et les îles Féroé, faisaient partie de la Norvège, alors unie avec le Danemark. À cette époque également, le Groenland a commencé à se peupler d’Inuits, qui s’étaient répandus sur toute la côte ouest depuis le continent américain. Si les Nordiques et les Inuits ont cohabité sur l’île, les seconds ont fini par s’imposer. Les scientifiques débattent encore pour savoir si c’est le changement climatique, lié au petit âge glaciaire, ou les conflits avec les Inuits migrants qui ont conduit à l’extinction du peuple nordique.
Toujours est-il qu’au XVIIIe siècle, à l’arrivée de Hans Egede au Groenland, il ne restait plus guère de colonie viking. Il a donc concentré son œuvre d’évangélisation sur la population inuite aux croyances chamaniques. C’est lui qui a fondé la ville de Nuuk (baptisée à l’époque Godthaab, « Bonne espérance »), appris la langue locale, baptisé les premiers enfants, et lancé la colonisation du territoire.
D’autres groupes missionnaires l’ont suivi. D’abord les Hernnhuter, Frères moraves allemands, puis les franciscains, les Adventistes du septième jour, les Témoins de Jéhovah et les mormons ont mené des activités missionnaires au Groenland. Si aujourd’hui baptistes, évangéliques et catholiques représentent environ 5 % de la population, aucune confession n’a connu la destinée de l’actuelle Église évangélique luthérienne du Groenland. Bien que toujours rattachée à l’Église évangélique luthérienne du Danemark, elle a obtenu en 1993 le statut de diocèse, dirigé par un évêque. Une autonomie dont elle est fière.
* 95 % des Groenlandais se déclarent chrétiens (90% luthériens et 5% baptistes, évangéliques ou catholiques).
Une statue controversée
En juin 2020, la statue du missionnaire danois Hans Egede a été maculée de peinture rouge et une pétition lancée appelant à dire « stop à la glorification des colonialistes » au Groenland. Plusieurs députés et militants demandaient le retrait de la statue et son transfert dans un musée, tandis que d’autres défendaient son maintien, faisant valoir que Hans Egede a aidé à sauver de l’extinction la culture locale et à ce que le groenlandais (kalaallisut) soit aujourd’hui la langue officielle du territoire. Trois mois plus tard, une consultation citoyenne des habitants de Nuuk a souhaité conserver la statue au même endroit, à une large majorité (62 % contre 38 %).
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