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Le phénomène évangélique

Analyses d’un milieu compétitif

 

 

Jörg Stolz, Olivier Favre, Caroline Gachet, Emmanuelle Buchard


Éd. Labor et Fides
344 pages – 24 €

 

Recension Gilles Castelnau

 


30 janvier 2013

Les auteurs de ce gros volume sont chercheurs à l’Observatoire des religions en Suisse (ORS), à l’Université de Lausanne.

Ils ont recensé toutes les Églises évangéliques présentes sur le territoire suisse et en ont comptabilisé 1500. Leur enquête a porté sur 1000 d’entre elles représentant 136 000 affiliés. Leur travail d’enquête s’est construit sur des méthodes à la fois quantitatives et qualitatives. Ils publient de nombreux tableaux de chiffres qui valident le résultat qu’ils soumettent ici.

Cet ouvrage est intéressant précisément par le grand nombre de témoignages qu’ils citent émanant des personnes interrogées dans les diverses communautés évangéliques qui existent en Suisse et qu’ils classent en charismatiques, conservatrices et classiques. L’ensemble est facile à lire, très vivant et maintient l’intérêt tout au long de l’introduction, des 12 chapitres, de la conclusion et de l’annexe méthodologique. Une énorme bibliographie est fournie.

Voici des passages de ce livre.

 

.

 

page 29

Chapitre 1

La compétitivité du milieu évangélique en Suisse

Jörg Stolz, Olivier Favre, Emmanuelle Buchard

 

Les évangéliques comme « milieu social »

[…]

Culture commune

La défense d'un certain nombre de valeurs et de normes, généralement en opposition avec celles soutenues par la majorité de la population Suisse, participe à l'élaboration de l'évangélisme en tant que milieu. Tout un ensemble de règles spécifiques en matière de comportement découle des croyances évangéliques et principalement de leur forte conviction en une Bible considérée comme parole divine. [...]

Pour 65,7 % des évangéliques, les relations sexuelles avant le mariage sont « toujours une erreur ». Ce pourcentage chute à 5,8 % pour la population suisse, 6,3 % pour les réformés et 4,2 % pour les catholiques. Ce décalage s'observe également dans les positionnements face à l'avortement. Alors qu'une grande majorité des évangéliques condamne cette pratique, elle est désormais largement admise par leurs concitoyens.

Les catholiques et les réformés semblent avoir opéré une ouverture quant à ces divers comportements qui constituaient, il y a encore peu de temps, des valeurs centrales de leur système religieux. Leur position face à l'avortement et aux relations sexuelles prémaritales révèle ainsi une certaine sécularisation de leurs convictions à laquelle le milieu évangélique semble résister.

 

Frontières communes

La défense de ces valeurs traditionnelles trace évidemment, entre les évangéliques et le reste de la société, des frontières qui vont participer à la formation de l'évangélisme en tant que milieu. Ces démarcations se révèlent de façon encore plus nettes lorsque nous nous intéressons au pilier central de leurs convictions, à savoir la conversion, choix individuel et conscient de suivre Jésus-Christ et de mener une vie conforme à son enseignement. Cet acte, clairement identitaire, définit prioritairement - et cela plus qu'une adhésion formelle ou administrative à une Eglise - qui est évangélique et qui ne l'est pas. Pour 85,3 % des évangéliques, sans l'expérience de la conversion, il est impossible d'« être un vrai chrétien ».

 

page 73

Chapitre 3

Croire, pratiquer, vivre selon certaines normes

Emmanuelle Buchard

[…]

Les croyances évangéliques

Un Dieu ami

Cette irruption du divin dans l'existence humaine n'est alors pas perçue comme une force extérieure, autoritaire et contraignante, mais plutôt comme le résultat d'un engagement réciproque et d'une relation intense, voire intime, entre le croyant et son Dieu. Le Dieu des évangéliques est donc appréhendé comme un soutien positif, collaborant avec le fidèle en vue du bien- être de ce dernier.

Plus précisément, grâce à nos interviews, nous pouvons distinguer différents attributs liés à la figure divine. Dieu se révèle omniscient et omnipotent : on vit sous la « puissance de Dieu » et dans le « règne de Dieu », c'est lui qui « guérit », « pardonne » et « rachète », Dieu se présente comme l' « absolu ». Il agit alors selon une volonté propre, à la fois dans les affaires du monde et dans les existences individuelles. Il détient un « plan général » pour l'ensemble de l'humanité, tout en gardant un « contrôle » sur les trajectoires personnelles. Alors que la majorité de la population suisse développe une conception davantage abstraite, voire ésotérique, de la figure divine - pour 53,2 % « ce qu'on appelle Dieu n'est rien d'autre que ce qu'il y a de positif en l'homme » - les évangéliques marquent ici une première particularité en revendiquant une figure divine « présente » qui « dirige » et « gère » l'ensemble de l'humanité.

A ces deux attributs, omniscience et omnipotence - caractéristiques finalement traditionnelles de la figure divine dans les monothéismes -, s'ajoute un troisième attribut qui singularise davantage le milieu. L'expérience de la conversion, vécue par 97,7 % des évangéliques, signifie la rencontre spirituelle, sensible, parfois même physique, qu'ils expérimentent avec leur Dieu. Ainsi, la quasi-totalité de nos interviewés ont vécu, selon leurs propres termes, « une expérience personnelle avec Dieu » , une « rencontre avec Dieu » ou ont été « touché par Dieu ».

[…]

La Bible : une approche fondamentaliste ?

[…] Concernant l'interprétation de la Bible, les évangéliques maintiennent une position très ferme quant à la véracité de son contenu : réalité des miracles, divinité de Jésus-Christ, existence du diable, rôle expiatoire de la mort de Jésus-Christ, réalité de sa résurrection... Ils auront ainsi tendance à opérer une lecture littérale de ces mêmes passages. En raison de ces attitudes, les évangéliques se voient souvent étiquetés de fondamentalistes. …

Bien que la majorité d'entre eux (50,5 %) affirme que « la Bible est la parole inspirée par Dieu mais elle ne doit pas être comprise entièrement à la lettre », pour quasiment la moitié restante (48,1 %) « la Bible est la parole même de Dieu et elle doit être prise au pied de la lettre, mot à mot ». Face à cette dernière affirmation, seuls 9 % des réformés, 9,6 % des catholiques et 9,5 % de la population suisse en général les suivent.

 

page 83

Les pratiques

[…] La prière, demande d’intervention divine

Les évangéliques se révèlent extrêmement scrupuleux dans la pratique de la prière : 92,2 % d'entre eux affirment prier tous les jours ... Les fidèles attendent de sa part des « signes » ou des « réponses » afin de les guider dans toutes sortes de situations.

[…] Les évangéliques prient pour retrouver leurs clefs, trouver un travail, les guider dans un choix de carrière, trouver une Eglise adaptée à leurs besoins, pour la réussite d'un examen, trouver une femme ou un mari ou encore pour amener à la conversion leurs enfants, des connaissances, voire parfois même des inconnus rencontrés brièvement. Ils prient également pour demander la guérison ou l'amélioration de maux psychiques et physiques : mal de tête, mal de gorge, angoisse, mal-être, timidité, stress, douleur mais également maladie. On attend alors de cette pratique des effets et des changements concrets

 

page 86

Des dons du Saint-Esprit qui divisent

L'exercice des dons spirituels - glossolalie et son interprétation, enseignement, prophétie, guérison et accomplissement d'autres miracles – suscite un intérêt marqué à la fois chez les experts du milieu et chez les non-spécialistes, mais également auprès des évangéliques eux-mêmes. Ces dons sont considérés, au sein des Eglises charismatiques, comme des manifestations visibles du Saint-Esprit, toujours à l'œuvre dans et au service de la communauté et de sa vitalité. Ils constituent une preuve de l'efficience concrète et active de Dieu. Alors que l'exercice des dons apparaît central chez les charismatiques, cette même pratique semble diviser les classiques et subir de la part des conservateurs une opposition plus nette.

Pour les évangéliques, la conversion est généralement suivie par un rite de baptême symbolisant le signe visible et choisi de l'abandon d'une vie passée pour une nouvelle naissance dans l'enseignement du Christ. Pour la grande majorité des charismatiques, cette première expérience est suivie par le baptême du Saint-Esprit. Parfois vécu de manière solitaire, il se déroule généralement dans un cadre communautaire, lors de camps ou de conventions évangéliques. Le nouveau venu, comme l'ont expérimenté nos interviewés, y sera alors sûrement interpellé par l'une de ces expressions typiquement charismatiques : « As-tu déjà reçu le Saint-Esprit ? » ou « veux-tu vivre le baptême du Saint-Esprit ? » S'il accepte cette démarche, un pasteur, des anciens ou des membres présents vont alors prier pour la venue du Saint-Esprit, mais également du parler en langues, don que le Saint-Esprit opère lorsqu'il se manifeste.

[…] Louis, qui fut pendant plusieurs années membre d'une Eglise charismatique avant de rejoindre le sous- milieu conservateur dit y avoir vécu une véritable « course au don » :

A mes débuts, je m'étais fait secouer parce que j'étais converti depuis trois quatre mois et pis je parlais pas en langues alors c'était pas normal.

 

page 90

Les valeurs et les normes

Les évangéliques se retrouvent dans la défense de certaines valeurs et normes comportementales qui ont entre autres la particularité de s'opposer à celles qui sont majoritairement défendues au sein de la société contemporaine. Cependant, malgré la conscience de prôner un message et une manière de vivre, notamment en ce qui concerne l'éthique familiale et sexuelle, en désaccord avec une part importante de la population, les évangéliques ne défendent pas pour autant un retrait du monde. Ils évoluent au sein d'une société plurielle et s'y positionnent comme les témoins des bienfaits et du bien-fondé d'une vie calquée sur les enseignements du Christ.

Pour nos interviewés, se définir en tant qu'évangélique va au-delà d'une simple déclaration d'appartenance religieuse : c'est suivre « une norme de vie », « un code », « un comportement » particuliers qui impliquent « toute une façon de vivre », « une vision des choses totalement différente » :

Pas boire, pas fumer c'est pas forcément des interdits dits ou dogmatisés comme dans l'Eglise catholique où ils sont clairs, on sait clairement ce qui est bien et pas bien, là c'est pas dit c'est plutôt des non-dits, mais on doit respecter ce qui est pas dit mais qui est là...

Le statut de converti débouche ainsi sur l'observance de certaines valeurs et normes qui, même si elles ne sont pas clairement exprimées en ces termes, fonctionnent comme telles. Elles s'appliquent alors principalement aux domaines familiaux et sexuels. Les évangéliques se distinguent en effet du reste de la population suisse par leur attitude traditionnaliste envers ces thématiques : rejet de l'homosexualité, de l'avortement et des rapports sexuels avant le mariage, ou encore vision conservatrice des rôles homme/femme.

[…] Finalement, les évangéliques ressentent et expérimentent alors les frontières que leurs convictions religieuses dressent parfois entre eux et le reste de la société : « on nage à contre courant », nous disent-ils, « t'es dans un petit cocon », « en décalage », « on va vraiment dans le sens inverse du courant de la vie »...

 

 

page 126

Chapitre 5

Jeux et enjeux de l’exercice de l’autorité

Emmanuelle Buchard

 

L’autorité horizontale : le contrôle social par les pairs

Les Eglises évangéliques peuvent fonctionner parfois « en vase clos », « petits milieux » où les membres qui se côtoient deviennent généralement des amis. Cette proximité physique et affective font que les comportements mêmes intimes de chacun peuvent être sujets à discussions ou rumeurs. Ces relations, mêmes amicales, ne sont pas affranchies de tout contrôle social, elles peuvent émettre des prescriptions et des influences contraignantes sur les actions des individus. Cette pression diffuse agit alors comme une forme d'autorité collective limitant la possibilité de l'acte déviant par peur de sanctions sociales (réputations, rumeurs, les qu'en dira-t-on...).

 

L'autorité personnifiée : le pasteur, berger au milieu de ses brebis

Les régulations autonomes - autocontrôle et contrôle de tous sur chacun - qui s'exercent au sein des communautés évangéliques cohabitent généralement avec une autorité spirituelle personnifiée dans la figure du pasteur. Ce dernier endosse alors le rôle de « berger ». Il aura pour principale tâche de guider et d'enseigner à l'ensemble des membres les comportements et les convictions religieuses qui fondent la communauté. Par sa fonction d'exemple, il participe ainsi à la cohésion du groupe, n'hésitant pas à faire preuve d'autorité lorsqu’une situation ou une conduite personnelle mettrait en péril cette même unité.

 

 

page 146

Chapitre 6

Le couple évangélique

Olivier Favre

 

Le couple se forme

Contrairement aux idées reçues, plusieurs recherches récentes montrent que les couples ne se forment pas « par hasard » et que l'amour entre deux êtres ne survient pas en dehors de toute contingence. ...

Selon les récits recueillis, les évangéliques s'appuient presque toujours sur la conviction d'une intervention divine présidant à la découverte, inspirant les premiers contacts.

 

 

page 261

Chapitre 11

« Quitter le milieu évangélique »
les désaffiliations du milieu évangélique

Caroline Gachet

 

Les déclencheurs

Etre sous pression

Lorsqu'il s'agit de cerner les principaux déclencheurs de leur désaffiliation, ces dix-sept personnes (ayant quitté le milieu évangéliques et interviewées par Caroline Gachet) évoquent fréquemment le souvenir d'avoir ressenti trop d' « obligations » ou de « pression » quant à la manière de vivre quotidiennement leur foi de chrétien évangélique.

Aux yeux des désaffiliés, le milieu évangélique serait trop exigeant sur le plan des attitudes et aurait tendance à construire un modèle chrétien jugé idéal, difficilement réalisable. Ce modèle concerne autant la mise en pratique de sa foi - lecture quotidienne de la Bible, participation cultuelle fréquente, relation personnelle avec Dieu -, l'application de valeurs - aimer son prochain, ne pas mentir - que la réalisation quotidienne d'un certain mode de vie - trouver un partenaire chrétien, former une famille et éduquer ses enfants dans la foi, éviter certains comportements tels que fumer, voir certains films.

[...]
Se sentir différent Le sentiment d'être différent surgit également quand l'individu adopte des comportements peu valorisés par le groupe. Parmi ceux-ci, il y a le fait d'entretenir une relation amoureuse hors mariage ou encore celui d'apprécier sortir en discothèque à l'instar de Charlotte qui explique :

J'ai toujours été attirée par sortir en disco, aller se boire un verre de temps en temps et puis j'entendais autour de moi « ah tu vas en disco, y a des mauvais esprits » et finalement on est en décalage, on nous permet pas vraiment de faire ce qu'un jeune aimerait faire [...]

Pour Mélissa, lorsqu'elle a fumé ses premières cigarettes, elle a dû faire face à des remarques indirectes de la part des gens de son Eglise :

 

page 272

L’après

La désaffiliation, un long processus mental

Plusieurs vont alors vivre des conflits mentaux, à l'image de Charlotte :

J'étais plus d'accord avec certaines choses qui étaient dites dans le milieu chrétien mais en même temps, j'avais peur de prendre l'autre voie en me disant mais y a le Diable qui va me rattraper. Ça a été vraiment un gros dilemme parce que j'osais pas sortir des idées inculquées pourtant j'étais pas forcément d'accord.

[…]
Le discours des désaffiliés sur le milieu évangélique est passablement négatif, voire moqueur : « c’est une bulle », « c’est un moule », « tendance sectaire », « conditionnement », « enfermement », « manipulation », « lavage d'esprit » sont quelques termes fréquemment utilisés. D'ailleurs, ils emploient des verbes exprimant l'idée de délivrance pour signifier leur départ : « se libérer », « se détacher » ou encore « s'émanciper ». ... Elisa souhaiterait voir ses parents changer :

Quand je regarde mes parents, j'ai l'impression qu'ils sont complètement enfermés dans leur monde, dans leur religion pis que justement ça a tellement d'implications dans leur quotidien ... maintenant chez eux, il y a que des bouquins de religion, de chrétiens persécutés, comment évangéliser les autres, y'a des versets au mur alors des fois je leur offre pour Noël des livres qui n'ont aucun rapport ... je me dis qu'il faut qu'ils sortent un peu, je vois vraiment ça comme des œillères, ils sont conditionnés.

 

_________________

 

 

Voir sur ce site :

Philippe Gonzalez, Suisse La lutte des charismatiques contre les démons    

Jörg Stolz, Olivier Favre, Caroline Gachet, Emmanuelle Buchard  : Le phénomène évangélique

Véronique Lecaros : l’Église catholique face aux évangéliques

Véronique Lecaros : La conversion à l'évangélisme, le cas du Pérou

Linda Caille Soldats de Jésus

 


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