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La conversion à l’évangélisme


Le cas du Pérou

 

Préface de Fidel Tubino

 

Véronique Lecaros

 

Éd. L’Harmattan

172 pages - 19 €

 

Recension Gilles Castelnau

17 juillet 2013

Mme Véronique Lecaros est docteur en théologie catholique de l’université de Strasbourg, elle enseigne actuellement à la Pontificia Universidad Catolica du Pérou. Elle a écrit un autre livre sur l’Église catholique au Pérou.
Elle présente ici un travail considérable de compréhension et de présentation des mouvements évangéliques du Pérou, fondé sur de multiples et profonds dialogues avec des pasteurs et des fidèles.

Voici quelques passages de cet important ouvrage qui fait connaître très clairement et précisément les Églises évangéliques et la psychologie de leurs membres.

 

 

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page 9

PRÉFACE

professeur Fidel Tubino
Pontificia Universidad Catolica del Peru
Lima, Pérou 2013

 

Il ne fait aucun doute qu'au Pérou, le phénomène social le plus significatif du siècle dernier est l'exode massif des campagnes vers les villes et tout particulièrement vers la capitale du pays. Parallèlement, et ce n'est pas un hasard, s'est produite une croissance imprévisible des églises évangéliques dans les quartiers liméniens où vivent les émigrants du monde rural. Ce processus est si répandu qu'il peut être considéré comme une manifestation des changements importants en cours dans la spiritualité populaire, dans les attentes et les sentiments collectifs, caractéristiques d'un secteur en pleine croissance de la société péruvienne actuelle.
Que veulent dire ces phénomènes sur nous-mêmes, sur notre manière de vivre ensemble, sur les frustrations et les espoirs que nous partageons ? Que trouvent les personnes qui vont dans les églises évangéliques qu'elles ne puissent trouver dans la religion catholique ou dans les autres institutions de la société ? Les personnes qui entrent dans les communautés évangéliques passent habituellement par de complexes processus subjectifs de « conversion ». Que signifie ce type de processus ? Comment se redéfinissent les identités personnelles dans un contexte de déracinement et d'humiliation ? À tout cela et à d'autres questions d'importance répond avec lucidité ce livre de Véronique Lecaros.

 

page 67


Présentation d’un culte évangélique

 

Accueil et participation dans les temples évangéliques

Le curieux ou l'intéressé qui assiste pour la première fois à un culte évangélique est cordialement reçu. L'accueil dans le temple est personnalisé. Le nouveau venu est immédiatement repéré, entouré par des membres chargés de ce service. Ils lui parlent, essaient de sonder sa situation religieuse, donnent quelques recommandations, apportent leurs témoignages et finalement comme font des ouvreuses au théâtre, ils le conduisent jusqu'à un siège choisi en fonction de ses dispositions, donner une place est dans ce cadre un geste éminemment symbolique. Dans les livrets du pasteur D. Cauracuri (Le sens d'être un disciple du Christ), l'auteur développe des « recommandations pratiques pour aimer nos frères » qui sont une invitation à se tourner vers J'autre, à accueillir les nouveaux, à prendre les initiatives pour former une communauté unie. Les conseils tels que saluer le premier, faire un effort pour parler avec tous les frères ne sont pas originaux mais il est significatif que le pasteur y insiste. L'attention particulière aux nouveaux venus de la part des membres de l'accueil est confortée par l'importance que leur accorde le pasteur en les saluant au début et à la fin du prêche, leur demandant de s'approcher afin de pouvoir prier pour et sur eux. Les visiteurs sont ensuite conduits à l'écart et chacun est pris en charge par un membre qui l'invite à revenir. Dans la dénomination Agua Viva G 12, les pasteurs et leaders reçoivent la recommandation spécifique de faire sentir au visiteur, quel qu'il soit, qu'il a de l'importance (« valioso »),

 

page 70

Comparaison avec l’Église catholique.

Pour comprendre l’impact d’un office évangélique, sont utiles quelques points de comparaison avec la messe, équivalent catholique. Dans une église, personne ne vient au-devant du croyant, personne n'accueille. Qui plus est, étant donné l'exiguïté des locaux, par rapport à l'augmentation de la population, beaucoup restent debout ou tassés sur un banc. J. L. Pérez Guadalupe dans un livre de réflexions pastorales au titre évocateur, Fais descendre Dieu des nues, une alternative catholique à la croissance des soi-disant « sectes » en Amérique Latine, utilise l'expression « sentiment d'invisibilité » pour se référer à la sensation des catholiques dans leur église : « que se passe-t-il lorsqu'un laïc entre dans un temple catholique ? Absolument RIEN ; et c'est précisément là le problème. En général, les laïcs ordinaires ne sentent pas que l'Eglise Catholique où ils ont été baptisés est leur Église. Cependant, non seulement se forme un sentiment « d'invisibilité » mais aussi « d'exclusion » : les laïcs ne se sentent pas reconnus et encore moins accueillis dans leur propre communauté ecclésiale ».

En inversion totale, alors que dans les groupes évangéliques, le pasteur est le seul à ne pas porter d'uniforme et que les membres actifs en revêtent un, caractéristique de leur fonction, dans l'Église catholique, le prêtre est le seul à porter un habit distinctif, les quelques laïcs qui le secondent, chanteurs, lecteurs, ministres extraordinaires de l'eucharistie, à l'exception des enfants de chœur, sont habillés à leur guise (« invisibilité » des participants laïcs selon le terme de J. L. Pérez Guadalupe). Le jeu sur les costumes annule la distance dans les groupes évangéliques et la renforce dans l'Église catholique. L'uniforme des membres actifs dans les dénominations évangéliques valorise leur travail mais ne les sépare pas des autres puisqu'ils sont avec eux, rendant un service et que l'uniforme sert à les identifier pour leur demander de l'aide ; le pasteur, personnage principal atténue au contraire les différences apparentes avec les assistants.
En revanche, les vêtements du prêtre le distinguent et les laïcs actifs se fondent dans la foule, de toute façon, ils jouent un rôle dans la liturgie mais ils ne sont pas au service des assistants. J. P. Bastian relevant cette différence commente : « alors que le pouvoir du curé catholique se nourrit de l'opposition et de la différenciation entre clerc et laïc, le leader pentecôtiste ne se distingue pas des fidèles par son niveau éducatif, son style de vie ou sa manière de s'habiller mais par son autorité naturelle, son charisme ».
Si les fidèles peuvent reconnaître dans les pasteurs l'un des leurs, il ne peut pas en être de même avec le prêtre. Celui-ci est un homme qui s'est formé pendant des années en s'éloignant des siens et ne vit plus comme le commun des mortels, avec femme et enfants. Il n'est souvent pas de même origine sociale puisque beaucoup de prêtres sont étrangers, cependant quand il est de même origine sociale, six ans de séminaire l'ont transformé en un homme à part. Par ailleurs, les prêtres ne sont pas formés, du moins pas de manière systématique, à la rhétorique et à l'art de la communication. Ils apprennent à écrire des homélies orthodoxes mais pas des homélies provocantes et à la portée de leur public. La plupart d'entre eux gardent une posture hiératique durant le prêche : il ne pourrait pas en être autrement avec les vêtements liturgiques. Ils ont rarement recours à des témoignages actuels et encore moins à des expériences personnelles. Ils s'expriment au nom d'un « nous » qui amalgame tous les fidèles et efface chacun. Il faut bien sûr, à plus forte raison dans ce domaine, se garder des généralisations. De nombreux prêtres sont chaleureux et établissent avec leurs ouailles des relations très cordiales. Cependant, d'une part, les styles de vie, en grande partie à cause du célibat, sont différents et d'autre part, les cérémonies religieuses, malgré les changements liturgiques à la suite de Vatican Il, délimitent le domaine du clergé de celui des laïcs.

 

page 84

Biblicisme dans une culture orale

 

Bible et autoritarisme ; Bible et reconnaissance

L'accès à la Bible et à la Vérité confère à l'évangélique de la dignité. La Bible lui ouvre l'accès à la parole. Dieu a besoin de lui pour convertir et sauver des âmes (reconnaissance d'estime de soi). Plusieurs prêtres nous ont fait remarquer, avec étonnement, l'audace des évangéliques ; certains semi-illettrés n 'hésitent pas à les entreprendre sur des questions de foi et à leur tenir tête. Cette manière d'aborder la Bible, même si elle se joue dans un cadre autoritaire traditionnel, pulvérise les distinctions entre culture orale populaire et culture écrite savante et égalise les croyants : il n'est pas besoin de savoir lire, écrire, d'aller à l'université pour pouvoir prendre la parole et mériter d'être écouté. Cette manière de s'approprier la Bible la rend, en effet, accessible à tous. Le livre lui-même devient source de fierté : par lui, le semi-analphabète pénètre dans le monde de l'écrit qui lui était jusque là refusé et lui paraissait impénétrable. Si l'entrée dans la Bible est facilitée, elle requiert malgré tout des efforts; il y a des degrés d'appropriation de la Bible. Un évangélique qui a bien étudié peut littéralement transformer son discours en une mosaïque de citations très appréciée et valorisée par ses pairs. La Bible ainsi mise à disposition des pauvres, des « cholos » semi-analphabètes, représente un moyen de promotion et de reconnaissance sociale. En quelques mois, un évangélique assidu se sent prêt à disputer avec quiconque de doctrine et de vérité.
Par ailleurs, dans une autre dimension, l'évangélique qui n'était qu'un « cholo » inutile, s'insère non seulement dans une communauté mais aussi dans l'univers. Par sa prière enracinée dans la Bible, parole divine, l'évangélique devient agent au service de Dieu dans la lutte cosmique entre le Bien et le Mal. En ce sens-là, se comprend la facile adoption de la théorie de la « guerre spirituelle » qui s'est propagée depuis les États-Unis jusque dans toute l'Amérique latine. Le Liménien considéré comme un être insignifiant dans son quotidien, en tant que « guerrier de l'oraison » joue un rôle essentiel dans le salut du monde. L'appropriation de la Bible ne conduit pas à l'autonomie mais à la dignité, à l'estime de soi en tant qu'être nécessaire voulu par Dieu et enrôlé dans ses armées divines ( 1 ). La Bible pour les évangéliques est tout à la fois recueil de chants et de prières, mode d'emploi de la vie, compagnon de route et présence tangible de Dieu dans le monde.

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( 1 )  A. Corten [Le pentecôtisme au Brésil, op. cit. p. 147] reprenant les réflexions de H. Assmann parvient à une conclusion similaire : dans la louange, le pauvre se met dans le halo de la gloire de Dieu. Face à cette gloire si grande, les inégalités paraissent si petites, d'autant plus qu'est convoqué l'univers pour louer le Seigneur. La louange magnifie la pauvreté et l'abolit d'une certaine façon. Notre perspective complète celle-ci: nous ne nous attachons pas à la réalité transformée de manière plus ou moins illusoire mais au phénomène du croyant lui-même dignifié par cette place essentielle qu'il occupe à présent dans l'univers: guerrier de la prière.

 

 

page 86

Biblicisme et catholicisme populaire : de la vue et du toucher à l'ouïe

La familiarité avec la Bible est considérée comme une spécificité évangélique qui jouit d'un tel engouement que l'Église y accorde de plus en plus d'importance à la demande des fidèles. En tant que telle la Bible ne joue aucun rôle dans le catholicisme populaire traditionnel ; au moment de l'implantation du catholicisme et de la formation des traditions populaires, la Bible était peu lue, voire pas lue par les catholiques. Cependant, si la Bible est si facilement acceptée par les évangéliques, outre son caractère inspiré et divin, elle remplace des pratiques du catholicisme populaire. Étant donnée son omniprésence, nous suggérons de la considérer comme jouant le rôle des saints et des images.

Les catholiques, toutes classes sociales confondues, maintiennent un contact constant avec le divin par la vue et le toucher. Ils s'entourent d'images pieuses, ce qui explique le succès d'une technique commerciale : les journaux pour augmenter leur vente proposent à leurs clients, en supplément, des images pieuses (en France, des entreprises, comme la chocolaterie Aiguebelle, pratiquaient, il y a une centaine d'années, les mêmes promotions). Il n'y a pas de maison de catholiques sans au moins une croix et surtout, le Sacré-Cœur ou le Seigneur des Miracles. Les Liméniens aiment toucher les images ou les statues, non seulement dans les églises, les saints les plus populaires ont les pieds creusés ou noircis mais aussi dans leur quotidien, l'image est toujours à leurs côtés, surtout dans leur portefeuille. Ils s'adressent au saint, chacun ayant sa spécialité suivant leur nécessité. Dans les lieux publics, non seulement les instituts mais aussi les parcs, est toujours présente une représentation du saint patron ou de la Vierge.
L'élimination de ces images ou statues est une des revendications évangéliques, en particulier celles qui se trouvent dans les locaux de l'État. De leur côté, on peut considérer que les évangéliques comblent l'absence des saints protecteurs par l'usage qu'ils font de la Bible : ils l'ont toujours auprès d'eux et face à une difficulté, ils y recherchent solution et réconfort, soit en utilisant les index soit en ouvrant la Bible et lisant le premier mot qui tombe sous leurs yeux, censé représenter la volonté divine. Par ailleurs, le refrain des chants qui sont en général des versets de la Bible, à peine adaptés, les accompagne, que ce soit à la radio, par les cassettes, ou tout simplement en les fredonnant. Un chauffeur de taxi catholique s'entoure d'images pieuses alors qu'un évangélique écoute des chants religieux à la radio.
En monde évangélique, la relation avec le divin change de sens, de la vue ou du toucher, il passe à l'ouïe que ce soit sous forme de chants ou de lecture des versets. Cette manière d'intégrer à sa vie les versets bibliques peut être considérée comme remplaçant la prière du chapelet, les répétitions absorbent et pacifient l'esprit tout en l'élevant vers l'au-delà. Curieusement, les évangéliques renversent une situation venue du Moyen-âge : le chapelet, prière des pauvres incapables de réciter les psaumes comme les moines lettrés, est éliminé au profit d'une prière des psaumes rendus assimilables.

 

page 89

Don et évangélisme dans un contexte de pauvreté

Les détracteurs des évangéliques s'attachent tout particulièrement à critiquer l'importance des dons demandés aux fidèles. Il peut paraître paradoxal que dans un contexte de pauvreté, les fidèles catholiques s'éloignent de leur Église qui ne leur demande rien et éventuellement même propose de les assister pour se tourner vers des groupes qui exercent de fortes pressions monétaires. Il faut peut-être inverser la problématique: le don au lieu de repousser les fidèles les attire ...

 

page 96

« Dimension verticale » du don, relation avec l'au-delà

Par le don que les pasteurs évangéliques appellent « assumer ses responsabilités dans l'administration des biens de Dieu » (traduction du terme « mayordomia », le pauvre acquiert une dignité, une place dans le monde, une art de responsabilité. Tous les évangéliques sont fiers de payer la dîme, ils en parlent facilement, ouvertement comme d'un succès personnel. C'est ce don qui les élève d'un simple régime de survie à une autre dimension existentielle. Alors qu'avant d'entrer dans ces groupes, ils se situaient dans la recherche de l'assistance et dans les expédients, ils deviennent des êtres nécessaires. Dire à un pauvre : « donne de l'argent » est tellement inattendu et incongru qu'il ne peut qu'en être bouleversé : « moi aussi, je peux donner ». Loin de nous prétendre que sortir de la pauvreté est seulement une question de bonne volonté. Les groupes évangéliques fournissent un cadre, un réseau de relations à partir duquel le croyant peut refaire sa vie. C'est seulement dans un contexte aussi structuré qu'il est possible de comprendre comment un drogué ou un ivrogne, un voleur ou un assassin peut construire une autre existence.

 

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Voir sur ce site :

Philippe Gonzalez, Suisse La lutte des charismatiques contre les démons    

Jörg Stolz, Olivier Favre, Caroline Gachet, Emmanuelle Buchard  : Le phénomène évangélique

Véronique Lecaros : l’Église catholique face aux évangéliques

Véronique Lecaros : La conversion à l'évangélisme, le cas du Pérou

Linda Caille Soldats de Jésus

 

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