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Saint Christophe

ou l’Enfant salvateur

 

 

Michel Théron

 

30 octobre 2009

 

Saint Christophe, selon son nom en grec, est celui qui porte le Christ : Christophoros. Ici on le voit, dans ce tableau de Ribera (1637) figurant au Musée du Prado à Madrid, tournant la tête pour regarder son petit passager, qu’il porte sur son épaule. Selon la légende, il exerçait la profession de passeur, comparable en cela à d’autres personnages passeurs de la mythologie païenne, qui étaient chargés de conduire les âmes dans l’autre monde, et pour cela étaient appelés « psychopompes » : Apollon, Charon, Hermès, Orphée...

Seulement ce n’est pas dans l’autre monde que Christophe conduisit le Christ.On dit qu’un jour il fit simplement traverser une rivière à gué à l’Enfant Jésus, et qu’au milieu du gué il se plaignit même du poids qu’il avait à porter. C’était, dit-il, comme s’il portait le monde sur son épaule : on pense ici évidemment à Atlas, à qui ce rôle était échu. Mais alors l’Enfant répondit à Christophe : « Ne t’étonne pas de ce poids que tu sens, car si tu ne portes pas le monde, tu portes celui qui a créé le monde. » Effectivement on lit dans le Credo de Nicée que par le Christ toutes choses ont été créées. Aussi le voit-on sur le tableau tenant dans sa main gauche le globe terrestre – ce qui évidemment suffirait à dater l’œuvre : elle n’a pu être peinte que lorsqu’on a admis la rotondité de la terre. L’Église qui a condamné Galilée a donc été obligée d’admettre tout de même, dans ses programmes iconographiques, la figuration d’une terre ronde, comme un globe. Mais elle a encore pour longtemps assimilé ce globe au monde lui-même, ce qui ne laisse pas de faire sourire les savants, pour qui l’univers est infini.

À partir de cette légende, on comprend que saint Christophe puisse protéger les voyageurs des dangers de la route. Combien de médailles, d’effigies, d’images de ce saint ont été offertes, ou sollicitées, pour éviter les accidents ! N’oublions pas qu’« image » est l’anagramme de « magie ». Christophe est l’Assureur par excellence. Les proverbes pullulent à son égard : « Regarde saint Christophe, et fais ta route ! » Ou encore : « Qui a vu le matin, en commençant sa journée, une image de saint Christophe sera épargné de la male mort. »
Cette « male mort » est la mort subite, celle à laquelle on n’a pas pu se préparer. Ce peut être la mort violente, comme disent les dictionnaires. Il faut savoir en tout cas qu’au rebours de l’époque actuelle, où on cherche à mourir sans en avoir conscience, à l’improviste et en quelque sorte à l’insu de soi-même (signe des temps !), autrefois le pire des sorts était que la mort survînt sans que l’on s’y fût au préalable préparé, par la confession par exemple : tant étaient redoutées pour après la mort les peines qui nous étaient réservées, si l’on n’était pas mort en règle avec Dieu !

On peut se demander maintenant pourquoi je fais si grand cas, pour l’avoir choisie, de cette image. Je ne pense pas être particulièrement crédule ou superstitieux, encore que je ne sais pas si je passerais volontiers sous une échelle (brisant ainsi le triangle sacré, symbole trinitaire, qu’elle forme avec le mur et le sol), ou si je ne croiserais pas les doigts ou ne toucherais pas du bois (en souvenir inconscient de la croix) pour me porter chance dans telle épreuve ou telle passe difficile de ma vie ! Il ne faut pas se faire plus brave qu’on ne l’est.
En réalité, cette image me parle, parce qu’elle me dit l’essentiel de notre destin. L’homme mûr porte l’enfant, il semble l’amener quelque part, le faire bénéficier de sa force physique, mais en réalité c’est cet enfant qui le guide, qui lui dit où il doit aller : admirable position prévenante de la petite main potelée sur le front ridé. Pour moi, les deux personnages, et l’homme mûr et l’enfant, sont en réalité une seule et même personne. Cet enfant que porte l’homme est tout simplement l’enfant qu’il a été, l’enfant en lui encore et toujours, l’enfant salvateur : le puer aeternus de toutes les spiritualités et sagesses du monde. Nous sommes tous des saint Christophe : nous portons en nous l’enfant qui nous guidera, si nous savons l’interroger, le regarder comme le fait le personnage du tableau.

Arrivés à mi-vie, par exemple, nous nous demandons à quoi sert tout ce parcours d’affirmation (parcours social essentiellement) que nous avons fait, si nous n’y trouvons que sécheresse, désert spirituel, fossilisation, machinalité. Lorsque ce que Jung appelle la persona, le masque que nous portons sur notre figure dans le théâtre social, est bien constitué et nous colle à la peau, nous sentons bien que cet édifice que nous avons bâti s’est fait de beaucoup d’exclusions, de renoncements : en fait, l’éventail infini et magique des possibles grands ouverts devant nous, c’est seulement dans l’enfance que nous l’avons connu. Mais à force de faire ensuite des choix, qui sont autant de négations, nous avons beaucoup refoulé : l’ombre en nous, pour reprendre encore un terme jungien, s’est considérablement opacifiée. Alors nous risquons de devenir bel et bien « la proie pour l’ombre ». Tout l’édifice va se fissurer, exactement comme les rides et crevasses sur le front de l’homme mûr (celui de Christophe) succèdent au front lisse et bombé de l’enfant.

Un moment encore, pour retenir le bras du bourreau, pour reculer l’échéance, le jugement ou la crise (dans le grec néotestamentaire « jugement » se dit : krisis), on compense, voire on surcompense. Mais tôt ou tard à la fin on décompense : on chute, non peut-être dans son escalier, mais bien de tout son haut, de son statut et de sa statue, de sa personnalité sociale. On fait ce qu’on appelle aujourd’hui une dépression. Mais cette situation est connue depuis toujours. C’est l’« acédie » dont parlent les Psaumes dans la version de la Septante (Psaume 119/28), ou encore ce démon qui ravage à midi, qui écrase toutes perspectives riantes ou stimulantes dans la lumière verticale et aveuglante du zénith, et nous accable alors : Psaume 91/6. Ce « démon de midi », je dirai de la mi-vie, dépasse, on le voit, le sens petit-bourgeois qu’on donne la plupart du temps à l’expression (un homme d’âge mûr partant avec une « jeunesse »). C’est une crise existentielle qu’il indique. Personne n’y échappe.

Pour y répondre, il faut voir clairement ce qui nous arrive, ne pas s’abuser. Comme dans une dépression il vaut mieux, quand on le peut, en scruter les causes plutôt qu’en anesthésier les symptômes : mieux vaut la penser, que la panser. Alors pour conjurer l’être déchu ou amputé que nous incarnons maintenant nous pourrons nous tourner vers l’enfant que nous portons en nous : son univers n’est pas la division, la séparation d’avec le monde, mais l’unification, la symbiose. Toute la vie sociale désormais pour nous s’en trouvera relativisée. Si nous y jouons encore notre jeu, ce sera avec la conscience du jeu, donc avec distance. De toute façon, ce changement, cette conversion (en grec, metanoïa), ce retour à l’enfant intérieur, nous pouvons toujours le faire : il ne suffit que d’écouter sa voix en nous, au plus profond de nous-mêmes.
Faisons taire le bruit autour de nous, écoutons la voix qui nous appelle. Et de même que quand il fait gris nous savons, pour l’avoir déjà vu, que le soleil est derrière les nuages, de même quand nous étourdit la voix sociale, nous savons qu’est encore en nous la voix de l’enfant, qui appelle en nous, que nous avons laissé derrière nous, au bord de la route, que nous pensons avoir oublié, mais qu’il ne s’agit que d’écouter. Alors il nous donnera le courage de marcher, d’avancer à nouveau : dans la vie, c’est toujours le souvenir qui donne un avenir.

La metanoïa s’oppose à la « paranoïa », qui est survalorisation de l’ego de l’adulte. Elle est un retour, à soi, à son Soi essentiel, à l’Enfant qu’on porte en soi : il est plus homme que l’homme. Il faut donc opérer ce que j’appellerai ici une régression positive. À ce propos, ne confondez surtout pas ici l’enfant infantile qui nous attache au passé en nous taraudant de regrets stériles, et l’enfant spirituel, qui nous indique comment à l’avenir nous pouvons nous réconcilier avec nous-même, peut-être s’il le faut encore jouer notre partie en société, mais précisément comme un jeu, et avec conscience du jeu. À la lumière de cette opposition, on comprend pourquoi Jésus peut à la fois condamner la régression négative telle celle de la femme de Loth (« Nul n’est apte au Royaume de Dieu s’il regarde en arrière », Luc 9/62 et 17/32), et faire l’éloge du petit enfant seul apte à entrer dans le Royaume (Matthieu 18/3).

On voit alors en quoi pourrait consister cette « male mort » dont l’image de saint Christophe pourrait nous protéger. C’est ce qui risque d’arriver à celui qui n’analyse pas clairement ce qui se produit dans toute vie d’adulte, qui ne voit pas ce qu’elle est vraiment au regard de l’Enfant intérieur : une capitulation. Celui-là est dans l’état de mourir toujours bloqué, sans avoir rien compris à ce qui lui arrive. Et même s’il croit vivre aujourd’hui, en fait il est un mort-vivant. En société il peut bien continuer à faire illusion : mais au fond de lui-même il est statufié, mort spirituellement. Pour s’en convaincre, il suffit par exemple d’interroger ses proches, qui eux le voient bel et bien tel qu’il est une fois rentré chez lui, et le masque tombé : un imposteur.
Combien en connaissons-nous de ces hommes statues, qui sont comme ces étoiles dont la lumière continue bien encore à nous parvenir, mais sont mortes depuis longtemps !

Dans l’appréhension de la « male mort », on craignait autrefois le jugement de Dieu. Je pense qu’un autre jugement est possible : celui qu’un être ainsi devenu factice pourrait porter sur lui-même, si d’aventure il se voyait un jour à l’improviste tel qu’il est devenu, traître à l’Enfant qu’il a été. Sans préparation, sans soupçon même de ce moment, il pourrait en être définitivement détruit. C’est pourquoi, pour s’en préserver, il devrait méditer, comme je l’ai fait, sur cette image de saint Christophe.
J’espère au moins pour moi-même en avoir tiré l’enseignement : je laisse en tout cas à mes proches le soin de le dire. Et maintenant je renvoie le lecteur, pour de plus amples considérations sur ce sujet, à mon ouvrage La Source intérieure, qui développe en son dernier chapitre tout ce que dit cet article, et dont Gilles Castelnau a fait ici même une recension.

 

 

 

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