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Directrice de prison

Trafics, violence, radicalisation,
tout ce qu’on ne peut pas dire

 


Christelle Rotach

Editions Plon, pocket
240 pages – 13,99 €

 


recension Gilles Castelnau


25 novembre 2020

Après la Santé, dont elle rouvre les portes après quatre années de fermeture, elle a codirigé ou dirigé les prisons de Lyon, Fleury-Mérogis, Nanterre et Les Baumettes à Marseille.

Elle a passé toute sa carrière entre ces murs gris où jamais on ne rencontre un sourire ou un plaisir sain. Avec une volonté et un courage d’acier, elle s’est efforcée de faire régner dans un monde inhumain et brutal dans toute la mesure du possible une humanité d’ordre et de respect.

C’est un récit glaçant et terrifiant. Il s’en dégage une admiration immense pour cette femme qui a vécu, elle-même, une enfance douloureuse.

En voici des passages.

 


« Comment vous faites ? »

Mais s'il y a quelque chose qui m'aide par-dessus tout, c'est bien le lien fort, presque viscéral, même s'il reste toujours voilé de pudeur, que j'ai noué avec certains collaborateurs et mon personnel, au fil des ans. C'est probablement là-dedans que nous puisons tous l'envie et l'énergie de continuer. Ce métier, ce sont des hauts et des bas, en permanence, et de l'affect, forcément. Quand je vois des surveillants se démener sur un corps pour essayer de le ramener à la vie, s'acharner à le ranimer jusqu'au bout, quand bien même ils se seraient fait agresser avant la pendaison, je mesure à quel point eux se sentent, comme moi, responsables de l'intégrité de ceux dont nous avons la charge. Quand j'ai vu, à Fleury, un surveillant débouler dans une cour de promenade où un mineur se faisait tabasser par d'autres et se coucher sur lui pour le sauver jusqu'à en être grièvement blessé, je ressens une gratitude infinie. Nous sommes tous dans la même galère, chacun à notre niveau. Je m'inquiète, d'ailleurs, quand je me dis que je ne passe pas assez de temps avec eux ou avec mes collaborateurs, pour parler. On appelle l'armée « la Grande Muette » mais le vocable va aussi comme un gant à la pénitentiaire.

L'autre jour, l'une de mes adjointes est entrée dans mon bureau en pleurant. Elle m'a dit qu'elle avait l'impression de ne pas bien faire son travail. Je suis tombée des nues, car c'est tout l’inverse. Son état traduisait simplement un trop-plein, à elle aussi. Je me suis juré de dégager plus de temps pour parler avec mes adjoints, comme je le fais avec le personnel, dès que je le peux, en réunion de synthèse. Même si, je l'avoue, le temps fait cruellement défaut. Nous ne vivons que dans l'urgence. Sur des tas des braises.

Nous nous efforçons tous de rester neutres, en surface, mais ce métier, c'est une foule de petites blessures, de petits traumas accumulés que, au bout d'un moment, on n'encaisse plus aussi bien. Tout le monde ne le pense pas, dans la pénitentiaire, mais, oui, on a le droit de craquer, parce que c'est très dur.

Certains savent mieux se préserver que d'autres, mettent moins d’affect dans les choses. De l'affect, il en faut. C’est vrai, le moins possible, pour rester en retrait par rapport aux situations, aux détenus. Les sentiments. dans ce milieu, il vaut mieux ne pas les laisser s'égarer trop longtemps. Aux Baumettes, certaines de mes collègues étaient parfois moins impactées que moi par rapport à certaines choses, qu'elles géraient avec plus de distance. Pas toujours évident de trouver le bon curseur. Encore une injonction paradoxale : il faut se montrer à la fois assez froid pour calmer des incendies, imprimer une autorité, des décisions, et assez empathique pour être à l'écoute du personnel et de la détention, parce qu'une prison, ce ne sont pas que des murs, c'est avant tout un concentré de matière humaine. Et le management d'un établissement dépend aussi de la nature de chacun, de son parcours à la fois personnel et professionnel. Quelqu'un qui n'a jamais été exposé à des incidents graves n'aura sans doute pas la même sensibilité qu'un autre dans certaines situations.

 


Les « terros »

Celui-là, on ne l'a pas vu venir.

C'était un fondamentaliste de 25 ans qui était incarcéré pour agressions sur conjoint, apologie du terrorisme et pression sur la famille, qui ne répondait pas assez à ses pratiques rigoristes. Au début, chez nous, il se tenait correctement, n'arborait aucune barbe, faisait tranquillement ses prières en cellule... La pratique du culte est évidemment permise, en prison. Rien à dire. On ne l'a démasqué qu'au bout de trois ou quatre mois, quand, un jour, on l'a vu faire du prosélytisme en promenade avec deux gamins de 20 ans, pris pour trafic de stups, qui se montraient de plus en plus haineux à l'égard des surveillants sans que l'on comprenne vraiment pourquoi. Jusqu'à ce qu'on retrouve dans leur cellule des livres religieux, Comment apprendre à faire la prière, et des lames de rasoir collées sur le manche d'une brosse à dents. Pour couper au niveau du cou.

Comme toujours, le recruteur n'a pas cherché la religion mais le faible, la faille et le potentiel de violence, accentué par un puissant sentiment d'injustice vis-à-vis de l'institution. Il s'est engouffré dans un vécu de persécution, il y a tracé un boulevard de haine, et les murs se sont mis à résonner de prières aussi approximatives que fiévreuses. Combien de détenus se sont découverts musulmans pendant leur incarcération, au contact de prophètes autoproclamés ?...
Celui-là nous a en tout cas retourné les deux gamins en quinze jours.

Dans ces cas-là, il faut tout de suite casser le noyau pour éviter la gangrène. Le recruteur a été immédiatement expédié au QD puis transféré dans une autre prison. Les deux gamins sont revenus en détention normale après un séjour au QD, eux aussi, et nous avons ensuite mis l'accent sur des activités sociales et culturelles, qui ont semblé partiellement donner des fruits. Mais nous ne sommes jamais sûrs de la pérennité de notre action. Et ils sont sortis depuis.

 


La Santé

Devant la grille, je regarde les types traîner leur maigre paquetage dans le sas d'entrée du quartier arrivants, j'entends un jeune surveillant demander d'où il vient à un homme aux pommettes taillées en biseau et à l'air hagard.
- « Syria »
Ces détenus sont loin des beaux voyous que j'ai pu connaître et des cols blancs que l'on croise assez peu, ce sont, pour certains, de pauvres gens aux dents rongées par la maladie, des migrants aux yeux exorbités par le crack ou à moitié clos par l'héroïne et les faux espoirs. Ils dorment dans la rue, sous une tente sordide porte de la Chapelle, vivent de vols et de violence pour se nourrir, échouent ici après un grand coup de filet. Pour d'autres, il s'agit de délinquants d'habitude que l'on retrouve régulièrement pour de brèves incarcérations.

[...]


Je passe une tête dans le bureau de Nathalie, la cheffe de détention, ma fidèle collaboratrice depuis Fleury, une boule d'énergie, une femme aussi humaine que droite. C'est avec elle que, durant un an, j'ai potassé toute la logistique de la réouverture de la Santé. Un travail titanesque, un travail de maniaque. Un an à penser et écrire, pour chacun des 14 officiers, des 44 premiers surveillants et des 386 surveillants, les « fiches de poste » et les « fiches réflexe » en cas de crise, ces tableaux de bord de la taule qui déterminent très précisément qui doit faire quoi à quel moment, les missions, les responsabilités, la gestion des circulations, des 270 clefs et trousseaux accessibles à chacun, des grilles électriques, des ascenseurs, des relèves, les horaires de travail, les typologies d'incidents, les conduites à tenir en cas d'alarme, week-end et jours fériés compris, les plans à disposition des pompiers indiquant la place des 700 caméras ou de l'armurerie à l'accès ultraverrouillé, les chemins d'intervention pour intervenir sans être vus, etc. Quel comportement adopter pour tel incident ? Quelles équipes prévoir ? Un agent du QB1 peut par exemple faire partie des renforts prévus pour intervenir sur le QH6, en fonction des niveaux d'alerte. Il y en a trois, qui vont crescendo.

 


Enfermée

L'enfermement est une violence, au sens où il est contre nature. C'est terrible d'être enfermé contre sa volonté. Enfermé dans un corps et une tête malades. Enfermé dans une cellule de neuf mètres carrés avec deux ou trois étrangers qu'on n'aurait jamais comme amis dans la vie. Entendre leurs cris, leurs cauchemars, leurs pets, ne pas pouvoir pleurer parce que toute faiblesse est signe de fragilité, ne pas pouvoir montrer ses émotions, subir l'autre, subir parfois sa domination, se créer une façade avec lui, avec les surveillants, avec nous, avec la famille. On n'est jamais soi-même, en prison, on devient un autre, on se contient, parce qu'il faut tenir. Et nous, pénitentiaires, nous contenons tout ça. Parce qu'on n'a pas trouvé d'autre solution que cet enfermement pour exclure temporairement des gens qui ont failli, parfois très gravement, au contrat social. Cette violence que nous exerçons sur eux, c'est toute la charge du châtiment.

 


Ainsi va la vie à Fleury

Ainsi va la vie pendant ces deux ans à la barre de l'immense vaisseau de Fleury, violente, chaotique, incandescente, grêlée d'incidents, du matin au soir et du soir au matin. Dans un tiroir de mon bureau, j'ai toujours une tenue de rechange, des jeans et des boots, pour débouler dans la taule en cas de problème, j’ai trop balancé de vêtements éclaboussés de sang ou même trop crasseux pour la machine à laver. Les refus de réintégrer, ces mutineries par lesquelles les détenus manifestent, et testent l'autorité de la prison pour la faire ployer jusqu'à son point de résistance, sont devenus mon pain quasi quotidien. Salle de crise, sirènes hurlantes, arrivée en trombe des ERIS sous les casques et les boucliers, brouillard de lacrymos, tirs tendus des Flash-Ball au-dessus de la cour de promenade et des types qui beuglent leur haine. Le ciel de Fleury résonne souvent de ce fracas roulant d'éclairs et de cris qui, quand il n'explose pas, couve toujours quelque part derrière les murs, au fond de ces cellules pelées, dégradées, qui attendent la grande rénovation en cours. Tout peut tout faire flamber à tout moment : cette grève du personnel qui bloque les parloirs et va encore me mettre les nerfs des détenus en boule ; ces trois fortes têtes qui menacent de taper un scandale pour un oui ou pour un non, passent une demi-heure sous la douche, sur la coursive, et nous poussent à couper l'eau quand, pour faire passer tout le monde on est obligés d'instaurer un quota de trois douches par semaine. « Je suis encore plein de savon, enculés ! » On n'a pas idée des conséquences d'une telle interruption.

 


La mort

Dans un milieu aussi fermé que le nôtre, la mort rôde comme une intruse. On pense que la prison tue. C'est vrai, parfois. Mais on oublie le profil de la population carcérale, de plus en plus fragile, de plus en plus désocialisée, de plus en plus malade. Souvent les détenus sont mal dans leur tête avant la prison. Et celle-ci n'arrange rien. Elle joue même plutôt le rôle d'accélérateur, dans certaines situations. La contention, la proximité, le bruit... La prison est un univers clairement hostile auquel on ne résiste pas toujours.

 



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