André Sauge et son Jésus historique

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La thèse d’André Sauge est plus complexe qu’une simple découverte de « deux sources de Luc » dont l’une serait une commande de Jésus lui-même ! Il prétend isoler, à l’intérieur de l’Évangile de Luc et des Actes, deux ensembles primitifs :

• un Enseignement de Jésus, provenant de notes prises en araméen par Matthieu sur les paroles de Jésus, auxquelles se seraient ajoutées des anecdotes recueillies par Marc auprès d’un certain Simon ;

• un Mémoire des Chrestiens, composé par Silas vers 63-64 pour assurer la défense de Paul devant le préfet du prétoire à Rome.

Ce Silas aurait traduit et synthétisé en grec les documents araméens. Ces deux textes primitifs auraient ensuite été incorporés dans Luc et les Actes, où ils seraient encore reconnaissables grâce à leur grec relativement classique, différent du grec sémitisant des rédactions ultérieures. Le premier ensemble donnerait, selon Sauge, un accès presque direct au Jésus historique : un maître de sagesse critique envers le Temple et la Loi, non messianique, non sacrificiel, annonçant un ordre social sans domination. Encore une fois il reconstruit un Jésus selon ses propres conceptions (cf. Albert Schweitzer, Von Reimarus zu Wrede, 1906).

Ce que son intuition comporte de recevable :

Sauge part d’observations réelles. La langue de Luc-Actes n’est pas homogène. Luc emploie parfois un grec très travaillé, parfois un style fortement marqué par la Septante et par des sémitismes. Il est également certain que l’auteur de Luc a utilisé des traditions antérieures : son prologue le dit lui-même, et les matériaux propres à Luc – le Samaritain, le fils prodigue, le pharisien et le publicain, Zachée – peuvent conserver des souvenirs anciens indépendants de Marc.

Il est donc parfaitement légitime de rechercher derrière Luc des sources particulières. L’exégèse classique le fait depuis longtemps en parlant du « bien propre de Luc » (sondergut) de la source L ou de traditions lucaniennes particulières. L’idée que certaines paraboles propres à Luc puissent remonter très haut dans la tradition est raisonnable.

Là où sa démonstration devient extrêmement fragile :

Le premier problème est qu’il ne possède aucun manuscrit des documents qu’il prétend avoir retrouvés. Son « Enseignement » et son « Mémoire » ne sont pas des textes nouvellement découverts : ce sont des ensembles qu’il extrait lui-même de Luc et des Actes. Il reconnaît d’ailleurs qu’il ne les a pas matériellement trouvés, mais qu’il les aurait « rendus visibles ».

Or une différence de style ne suffit pas à établir l’existence d’un document autonome. Le grec sémitisant de Luc peut provenir de plusieurs causes : imitation volontaire de la Septante, adaptation au caractère solennel d’un épisode, traduction de traditions sémitiques, utilisation de sources différentes ou simple variation stylistique du même auteur. Passer de « ce passage présente un grec différent » à « ce passage a été traduit par Silas à partir des notes araméennes de Matthieu » constitue un saut considérable. »

Le deuxième problème tient à l’accumulation des identifications conjecturales. Sauge doit supposer successivement que :

• le Matthieu mentionné par Papias est bien un preneur de notes ayant accompagné Jésus ;

• le Marc de Papias aurait recueilli les souvenirs d’un Simon distinct de la construction ecclésiastique habituelle ;

• Silas aurait traduit ces documents ;

• Théophile serait le préfet du prétoire ou une autorité judiciaire ;

• Luc 1,1-4 serait le préambule d’une plaidoirie ;

• Paul aurait comparu en juin ou juillet 64 ;

• Flavius Josèphe aurait assisté au procès ;

• les arkheia mentionnées par Ignace d’Antioche désigneraient ces documents chrétiens primitifs ;

• Ignace aurait ensuite organisé la composition de l’Évangile quadriforme.

Chacune de ces propositions est déjà hypothétique ; leur enchaînement produit une construction dont la fragilité augmente à chaque étape. Ce n’est donc pas une « découverte » au sens historique, mais une reconstruction conjecturale fortement personnalisée.

Le troisième problème est méthodologique. Sauge commence avec la conviction que le Jésus véritable doit être séparé du Christ messianique et sacrificiel, puis attribue au texte primitif ce qui correspond à ce Jésus non christologique, tandis que les passages messianiques, apocalyptiques ou sacrificiels sont considérés comme des ajouts. Le risque de circularité est manifeste : le Jésus reconstruit devient la preuve du découpage qui a précisément permis de le reconstruire.

Enfin, sa datation du « Mémoire » vers 63-64 et son interprétation judiciaire du prologue de Luc restent très isolées. La recherche situe généralement la composition de Luc-Actes plusieurs décennies plus tard et explique plus simplement sa dépendance envers Marc, ses traditions propres et son activité rédactionnelle. La recension académique disponible reconnaît la minutie de son analyse linguistique, mais relève elle-même le grand nombre d’hypothèses problématiques et précise qu’il ne s’agit pas d’une étude exégétique au sens habituel.

Mon jugement serait donc assez net : André Sauge a peut-être repéré dans Luc des traditions anciennes dignes d’attention, mais il n’a nullement démontré l’existence de ses deux documents, encore moins leur attribution à Matthieu, Marc et Silas. Il transforme des indices linguistiques réels en un récit historique beaucoup trop précis pour être vérifiable.

On peut donc partager certaines de ses conclusions théologiques – distinction entre Jésus et le Christ dogmatique, critique de la théologie sacrificielle, ancienneté probable de certaines paraboles – sans adhérer à son scénario documentaire. Pour ce travail, les reconstructions de Meier, Sanders, Allison ou Fredriksen sont beaucoup plus prudentes : elles cherchent le Jésus historique par la convergence de traditions indépendantes et par leur insertion dans le judaïsme du Ier siècle, sans prétendre retrouver sous Luc un dossier presque intact remontant directement à Jésus.

André Sauge n’a donc pas découvert deux documents anciens oubliés dans quelque bibliothèque : il les a retrouvés dans l’Évangile de Luc après les y avoir lui-même délimités. Son érudition philologique est réelle, mais elle ne suffit pas à transformer une hypothèse en découverte. À partir de variations stylistiques, il identifie Matthieu, Marc et Silas, reconstitue leurs rôles, date leurs écrits et situe même le procès auquel ils auraient servi. C’est moins une démonstration historique qu’un remarquable roman d’investigation – dont l’auteur se trouve être aussi le principal témoin.

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