Réponse à la critique de Michel Leconte

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Réponse à Michel Leconte

Bernadette Catrice et 12 autres

Deux groupes de lecture partagée qui existent depuis plusieurs années ont travaillé collectivement depuis un an sur le livre d’André Sauge : De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme[i]. Ils souhaitent réagir au texte de Michel Leconte sur le sujet, publié par Protestants dans la ville et par Croire en liberté. 

Cher Gilles Castelnau,

Le texte que vous publiez sous le titre : André Sauge et son Jésus historique, et qui est signé Michel Leconte, nous surprend à plus d’un titre. 

Concernant son contenu, il s’agit d’une charge qui ne reflète pas ce qu’est le livre, les développements et le raisonnement soutenus par André Sauge, ni les conclusions auxquelles il arrive. Citons trois exemples : 

  • la citation de Papias par Eusèbe de Césarée, n’est pas citée, et a fortiori pas commentée. Or, la lecture – très argumentée – qu’en fait André Sauge fonde tout l’édifice qu’il reconstruit.
  • le fait que l’évangile de Luc soit la juxtaposition d’un texte en grec standard de l’Attique et d’un autre en grec sémitisant ressemblant à celui de la Septante est grossièrement minoré. Volontairement ou non, Michel Leconte confond cette différence dialectale –insistons bien : c’est une différence de langue – avec ce qui serait seulement une différence de style. Or, ces deux textes sont bien distincts et – fait également omis – portent des sens complètement incompatibles entre eux : il ne s’agit pas d’une question de style. Dans un autre contexte, André Sauge lui-même écrivait récemment : « il ne s’agit pas de différence de style, mais de différences dialectales qui peuvent être mises en évidence par des critères objectifs fondés sur une analyse linguistique et non une simple analyse stylistique, toujours subjective ».
  • il est particulièrement mal venu, quand on mesure la précision et la rigueur des analyses, notamment grammaticales, d’André Sauge, de donner à penser qu’il aurait dépensé son énergie à chercher à valider une idée formée a priori. C’est le contraire qu’il fait, il suffit pour s’en convaincre de le lire et de l’entendre, ce que ses détracteurs sont invités à faire, mais qu’ils ne font jamais.

Sur l’ensemble du texte de Michel Leconte, relevons qu’il ne propose pas une analyse critique précise :

  • ni du texte grec – établi par André Sauge et relu par Alessandra Lukinovich[ii] – de l’Enseignement de Jésus de Nazareth et du Mémoire des Chrestiens. 
  • ni de la traduction, souvent inédite et audacieuse, mais minutieusement argumentée, que présente Sauge. Quelle analyse du grec, Michel Leconte oppose-t-il à André Sauge ?
  • ni de la « fabrique des Évangiles » dont il reconstitue les diverses phases de façon non seulement « ingénieuse », mais rigoureuse, sur la base d’hypothèses qu’il avance de façon plus nuancée que ne le disent ses détracteurs.

Sur ce qu’il pense avoir trouvé dans le livre, Michel Leconte procède par affirmations purement qualitatives, ce qui marque le lecteur qui n’a pas de repère pour vérifier. Ce procédé est en principe à proscrire dans une analyse sérieuse et honnête. Un exemple : l’auteur de l’article donne une impressionnante liste de neuf « identifications conjecturales », ce qui jette sur le travail d’André Sauge une suspicion d’incompétence. Heureusement, on constatera à la lecture du livre qu’il n’y a rien dans la structure du raisonnement de Sauge qui soit « conjectural ».

Arrêtons là pour le fond, on en conclura au moins que Michel Leconte, ne présente qu’une vue très superficielle du livre d’André Sauge.

Mais nous voulons aussi protester contre le ton adopté par Michel Leconte à l’encontre de l’auteur et même de l’homme André Sauge. Le titre de l’article « André Sauge et son Jésus historique » se caractérise déjà par un ton ironique. Tout au long du texte, surgissent des appréciations sur l’auteur et sur son travail qui ne portent pas sur le fond et qui n’ont rien à faire dans la discussion d’un texte – nous y insistons – de niveau scientifique. Un exemple : « Le premier problème est qu’il ne possède aucun des manuscrits qu’il prétend avoir retrouvés ». En fait, André Sauge ne dit pas qu’il a trouvé des manuscrits. Il a étudié, à la lumière de ce que dit Papias, les passages en grec standard de l’évangile de Luc, qui sont la traduction par Silas des textes d’origine qui étaient en araméen. Le summum du mépris est atteint dans la dernière phrase : le livre « est moins une démonstration historique qu’un remarquable roman d’investigation – dont l’auteur se trouve être aussi le principal témoin ». Rappelons simplement que l’auteur dont il est question, André Sauge, est un spécialiste du grec ancien, reconnu pour son extrême finesse dans l’analyse grammaticale, qui se base sur une étude philologique. Une étude philologique appelle une critique philologique.

Il est entendu qu’un lecteur qui fait une recension d’un livre, surtout un livre portant une novation, a parfaitement le droit de le critiquer. Critiquer, au niveau où est donnée l’argumentation, c’est-à-dire avec des contre-arguments qui soutiennent un point de vue contraire, et non en exprimant un rejet sans appel sur la base d’une présentation que le lecteur n’a pas les moyens d’apprécier. 

Un point positif que relève Michel Leconte mérite qu’on s’y arrête : « On peut partager certaines de ses conclusions théologiques – distinction entre Jésus et le Christ dogmatique, critique de la théologie sacrificielle, ancienneté probable de certaines paraboles ». On trouve d’ailleurs dans le livre de Michel Leconte[iii] (par exemple p. 38) des affirmations qui peuvent se retrouver directement chez André Sauge. Là, on peut s’interroger. Ce sont des conclusions auxquelles Michel Leconte arrive par des raisonnements de bon sens, de vraisemblance, évaluant les fondements de telles formulations. On aurait pu s’attendre, puisqu’il constate qu’ils sont d’accord, à ce qu’il cherche chez André Sauge les bases scripturaires qui conforteraient sa thèse. 

Pour finir, pour le lecteur qui pourrait ne pas s’y retrouver, disons brièvement en quoi et pourquoi le travail d’André Sauge sur la fondation du christianisme est l’objet d’un rejet radical, a priori, du monde de l’exégèse et de la théologie. C’est qu’ici, il s’agit non pas d’un examen interne à un système de foi, mais d’un examen des textes avec un regard extérieur. Il est connu que cela permet souvent de détecter des choses que l’on ne peut pas voir de l’intérieur. Et ce que voit – ou pense voir – André Sauge a l’inconvénient d’être dérangeant pour un système religieux et culturel qui a imprégné le monde occidental depuis deux millénaires. Dans son excellente préface au livre d’André Sauge, le professeur Christian Desîlets (Université Laval, à Montréal) examine au fond ce problème. 

Il est évidemment permis de ne pas acquiescer aux arguments construits par l’auteur d’un livre qui délivre des conclusions, surtout si elles dérangent. C’est même ce que souhaiterait André Sauge : qu’on lui apporte une contradiction sur le terrain même de la thèse qu’elle critique, ce qui lui permettrait de prendre place dans un éventuel débat. Cela restera-t-il encore longtemps un vœu pieux ? 

Bernadette CATRICE 

Bruno CATRICE 

Pascal CAUCHOIS, 

Serge COUDERC 

Michel GIGAND 

Lucienne GOUGUENHEIM 

Alphonse GOURLAIN 

Michel MARQUIS 

Jean Marie PEYNARD

Guy RINGWALD

Régine RINGWALD 

Jacques SCHALL 

Françoise SIRE JOUBERT 


[i] Éditions Golias, 2ème édition, 2025.

[ii] Helléniste et philologue (Faculté des lettres de l’Université de Genève). Spécialiste de la grammaire du grec ancien.

[iii] Jésus après les dogmes, Karthala, 2026.

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