Critique du Jésus historique d’André Sauge

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J’admets volontiers qu’une critique pleinement développée des travaux d’André Sauge devrait examiner davantage le témoignage de Papias, les analyses du grec et les choix de traduction. Mon texte ne prétendait pas constituer une réfutation philologique exhaustive. Si certaines formulations ont laissé entendre que j’avais démontré la fausseté de ses analyses linguistiques, elles méritent d’être corrigées. Les compétences philologiques de Sauge peuvent étayer des analyses du texte grec ; elles ne suffisent pas, à elles seules, à établir sa reconstruction du Jésus historique Je ne mets pas en cause la compétence de Sauge pour le grec ; je vous demande de démontrer que les conclusions historiques que vous en tirez sont mieux étayées que les explications concurrentes. 

La question décisive porte sur le passage entre ce qu’il observe dans les textes et l’histoire qu’il en déduit. Sauge passe, dans ses entretiens, du grec de Luc et des fragments de Papias à un scénario comprenant des notes de Matthieu et de Marc, une traduction par Silas, un mémoire destiné au procès de Paul et une insertion ultérieure dans les évangiles. Chacune de ces transitions demande une justification propre. La cohérence du récit final ne peut remplacer les preuves nécessaires à chaque étape. 

Cela ne suffit pas à lever mes réserves sur sa reconstruction historique. Il faut distinguer les faits linguistiques observés, leur interprétation et les conclusions historiques qu’on en tire. Même en admettant que Sauge établisse des différences linguistiques objectives dans l’Évangile de Luc, il reste à montrer pourquoi celles-ci imposeraient précisément les sources, les auteurs, les dates et les étapes de composition qu’il identifie. Une différence de langue peut constituer un indice ; elle ne fournit pas automatiquement l’identité de celui qui écrit ni les circonstances de son travail.

Concernant Papias, je reconnais que son témoignage ne peut être écarté sans examen. Mais établir qu’Eusèbe le cite fidèlement ne revient pas à établir que Papias possède une information historiquement exacte, ni que l’interprétation proposée par Sauge est la seule possible. Il faut montrer, étape par étape, ce que le témoignage dit explicitement et ce que la reconstruction lui ajoute. L’authenticité de l’œuvre d’Eusèbe n’est pas le principal problème. L’Histoire ecclésiastique est bien une œuvre du début du IVe siècle, couramment utilisée par les chercheurs. Cependant, Eusèbe écrit aussi en apologiste : il cherche à établir la continuité et la légitimité de la tradition chrétienne. Ses choix de documents et leur présentation répondent donc à un projet théologique. Une étude récente publiée dans la Harvard Theological Review montre notamment comment sa présentation de l’origine de Marc s’inscrit dans sa défense de la crédibilité des évangiles. 

Pour Papias, la difficulté majeure est que son ouvrage a disparu : nous ne pouvons plus comparer les extraits d’Eusèbe avec leur contexte original. Papias appartient au début du IIe siècle ; Eusèbe écrit environ deux siècles plus tard. Son témoignage est donc précieux, mais indirect.

Dans Histoire ecclésiastique, III, 39, Eusèbe conserve notamment une préface où Papias explique sa recherche de traditions orales, une notice présentant Marc comme l’interprète de Pierre et une autre affirmant que Matthieu avait rassemblé les logia en langue hébraïque. Ces passages constituent des documents essentiels sur les traditions anciennes relatives aux évangiles. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, de vérifier les circonstances effectives de leur composition. Le passage cité par Euseèbe ne dit rien d’une source primitive de Luc, d’une opposition entre deux couches linguistiques de cet évangile, ni d’un enseignement originel dépourvu de conception sacrificielle ensuite remanié. On peut proposer de telles hypothèses, mais elles exigent des arguments supplémentaires. Papias fournit une tradition ancienne sur Marc et Matthieu ; il ne fournit pas, dans cet extrait, la démonstration d’une reconstruction générale de la formation des évangiles. 

Je ne souhaite pas davantage réduire par principe les distinctions linguistiques à de simples variations stylistiques. Je demande toutefois que soient présentés des exemples précis : quels traits grammaticaux permettent de distinguer les ensembles proposés ? Quels passages reçoivent des significations incompatibles ? Pourquoi les explications par les sources utilisées, l’imitation biblique ou le travail rédactionnel seraient-elles insuffisantes ? C’est sur ces démonstrations que la discussion doit porter.

Le mot « conjectural » ne signifie, dans mon propos, ni arbitraire ni dépourvu d’arguments. Une hypothèse historique peut être savante, cohérente et soigneusement argumentée tout en restant conjecturale lorsque les documents ne permettent pas de trancher entre plusieurs explications. La question est donc de savoir quelles identifications disposent d’appuis indépendants et lesquelles dépendent d’autres hypothèses déjà adoptées.

Enfin, je préfère retirer toute accusation d’intention préconçue qui ne serait pas démontrée. Mon objection porte sur la force probante du raisonnement, et non sur les intentions de son auteur. La compétence de Sauge et la relecture de son travail méritent considération ; elles ne dispensent pas d’examiner chaque passage des données textuelles aux conclusions historiques.

Je suis donc prêt à préciser ma critique. Mais ma question demeure : quelles pièces permettent de considérer cette reconstruction comme mieux établie que les autres, et quels éléments conduiraient son auteur à la réviser ?

Cette défense contient une objection à prendre au sérieux : une reconstruction de sources ne doit pas être présentée comme une découverte matérielle de manuscrits. Si votre article attribue effectivement cette prétention à Sauge, alors qu’il ne la formule pas, une rectification serait justifiée. Elle renforcerait votre critique en la recentrant sur sa méthode.

La compétence philologique de Sauge et la validité de sa reconstruction historique sont deux questions distinctes. Une analyse grammaticale peut être solide sans que toutes les conclusions tirées sur les sources, leur datation ou leurs auteurs soient suffisamment établies. Il faut examiner les étapes du raisonnement : quels indices linguistiques sont identifiés ? Pourquoi impliqueraient-ils des documents distincts ? Quelles autres explications ont été envisagées ? Comment passe-t-on de ces différences à une histoire de la composition des textes ?

L’appel à discuter précisément les démonstrations est donc légitime. Mais l’explication du désaccord par une résistance religieuse aux conclusions de Sauge reste, dans ce résumé, une supposition. De même, partager certaines conclusions théologiques n’oblige pas à accepter les arguments historiques utilisés pour les défendre.

Je prends au sérieux votre invitation à discuter les arguments d’André Sauge avec précision. Si ma recension lui attribue à tort la prétention d’avoir découvert matériellement des manuscrits, je reconnais que cette formulation doit être rectifiée. Une reconstruction de sources à partir de textes conservés ne constitue évidemment pas une découverte de manuscrits.

Cette rectification laisse cependant ouverte la question centrale : quels arguments permettent de tenir la reconstruction proposée pour suffisamment établie ? Je ne conteste pas qu’une analyse philologique puisse éclairer la composition des textes. Je demande que soient distingués les faits linguistiques observables, leur interprétation et les hypothèses historiques qui en découlent. Identifier des différences de langue ne suffit pas encore à déterminer l’origine, la date et l’auteur des ensembles ainsi distingués. C’est le passage entre ces différents niveaux qu’il faut examiner.

La référence à Papias mérite également une discussion précise : ce que son témoignage permet d’affirmer doit être distingué de ce que l’on reconstruit à partir de lui. Ni son omission éventuelle dans ma recension ni son invocation dans la défense de Sauge ne règlent, à elles seules, la question.

Enfin, mes convergences avec Sauge sur la distinction entre Jésus et les élaborations dogmatiques ultérieures, ou sur la critique de la théologie sacrificielle, ne constituent pas une validation de sa reconstruction. Une conclusion qui rejoint mes convictions doit subir le même examen critique qu’une conclusion qui les contredit. Je souhaite donc que le débat porte sur les textes et les raisonnements, sans attribuer à mon désaccord une motivation religieuse qui resterait à démontrer.

Chez Sauge, mon interrogation trouve un point d’appui dans sa présentation publique. Dans son entretien avec NSAE, il oppose nettement l’enseignement de Jésus à une construction sacerdotale ultérieure et affirme : « Jésus de Nazareth nous libère de la théologie sacrificielle ». Il attribue à Jean la transformation de Jésus en figure sacrificielle. Cela établit l’importance de cette opposition dans sa reconstruction ; cela ne démontre pas, à soi seul, qu’il a construit sa méthode pour obtenir cette conclusion. 

Je distinguerais donc trois propositions : certaines interprétations sacrificielles peuvent être postérieures à Jésus ; Jésus peut ne pas avoir compris sa mort comme un sacrifice rédempteur ; dans les évangiles, Jésus pardonne toujours gratuitement et ne parle jamais de sacrifice préalable ; un document ancien entièrement dépourvu de cette conception pourrait être reconstitué avec assurance. La troisième proposition exige des preuves supplémentaires : elle ne découle pas automatiquement des deux premières.

Mon objection la plus forte serait ainsi : comment Sauge démontre-t-il que le caractère non sacrificiel du texte restitué est un résultat de l’analyse, plutôt qu’un principe qui guide sa restitution ? Cette question porte directement sur la méthode, sans présumer ses intentions.

Et ma propre critique théologique du sacrifice n’a pas besoin d’un évangile originel purifié pour être défendable. On peut reconnaître l’ancienneté d’une interprétation chrétienne tout en contestant sa pertinence pour la foi aujourd’hui. A cet égard, le travail de l’historien et exégète américain Marcus Borg (1942-2015) me paraît significatif dans son souci de présenter un Jésus acceptable aux hommes d’aujourd’hui. Un passage de Borg révèle ici une tension entre son travail historique et son intention théologique. Dans « The Historical Jesus and Christian Preaching », il souligne combien le portrait d’un Jésus ayant attendu à tort la fin dans sa génération est difficile à intégrer dans la prédication. Il juge ce portrait peu attrayant pour la vie ecclésiale. Cela ne suffit pas à invalider ses arguments historiques, mais autorise une interrogation : le souci de proposer un Jésus spirituellement fécond aujourd’hui infléchit-il la reconstruction du Jésus d’autrefois ? Cette tension se retrouve dans son interprétation de la croix. Borg distingue la question historique — pourquoi Jésus a-t-il été exécuté ? — de la question théologique — quelle signification sa mort a-t-elle reçue ? Historiquement, il voit dans l’exécution la conséquence de l’engagement de Jésus contre les pouvoirs dominants. Théologiquement, il refuse qu’un Dieu aimant ait eu besoin de cette mort pour accorder son pardon. Il conserve toutefois le langage du sacrifice comme métaphore de la grâce et de l’accès à Dieu, en le comprenant comme une contestation du monopole religieux du Temple. 

Avec John Dominic Crossan, il propose aussi de lire la « rançon pour beaucoup » de Marc 10,45 comme une image de libération. Le contexte immédiat oppose le service de Jésus à la domination exercée par les dirigeants. Cette lecture possède une réelle cohérence : Jésus donne sa vie pour libérer, sans que sa mort soit nécessairement un paiement réclamé par Dieu. Mais le contexte du service ne tranche pas, à lui seul, toutes les questions concernant les résonances sacrificielles de cette parole. Il faut surtout distinguer trois propositions : 1Jésus aurait consciemment conçu sa mort comme un sacrifice ; 2 les premiers chrétiens auraient interprété sa mort en termes rédempteurs ; 3 Dieu aurait réellement exigé cette mort. La première relève d’une reconstruction historique incertaine. La deuxième est attestée par les textes. La troisième constitue une affirmation théologique que l’on peut refuser sans nier la deuxième.

Paul transmet déjà, en 1 Corinthiens 15,3, une tradition selon laquelle le Christ est mort « pour nos péchés » ; Romains 3,25 et l’épître aux Hébreux mobilisent également un langage cultuel. Ces textes ne démontrent pas que Jésus ait lui-même adopté cette conception, mais ils empêchent d’en faire simplement une invention médiévale.

La Réserve essentielle que je formulerais également pour André Sauge est donc celle-ci : Borg restitue avec force un Jésus dont la vie compte davantage qu’une mort supposée exigée par Dieu, mais il tend parfois à rendre l’univers religieux ancien trop conforme à sa théologie de la grâce et à la mentalité d’aujourd’hui. On peut partager son refus d’un Dieu exigeant le sang d’un innocent tout en demandant une meilleure restitution des attentes apocalyptiques, du culte et des premières interprétations rédemptrices. Refuser aujourd’hui une théologie sacrificielle et reconnaître son apparition précoce dans le christianisme sont deux démarches parfaitement compatibles.

Ma critique vise un risque réel, mais je parlerais alors de recherche d’une origine pure, ou de risque de raisonnement circulaire. 

Rechercher des couches anciennes dans les évangiles est une démarche historique légitime. Un texte peut conserver des traditions antérieures dont le sens diffère de celui que lui donne sa rédaction finale. La difficulté commence lorsque le portrait de Jésus que l’on souhaite retrouver devient le critère permettant de sélectionner les passages authentiques.

Le raisonnement serait alors circulaire : on suppose que Jésus était étranger à toute conception sacrificielle ; on attribue les éléments sacrificiels à des rédacteurs ultérieurs ; puis on présente le texte ainsi débarrassé de ces éléments comme la preuve de l’hypothèse initiale. Pour éviter ce cercle, il faut des critères linguistiques et historiques indépendants du résultat théologique recherché.

L’utilité contemporaine d’un portrait ne constitue pas un critère de sa vraisemblance historique. 

Pour la suite, je suggère que nous en restions là, ayant peu de goût pour la polémique.

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