Pourquoi a-t-on voulu diviniser Jésus ? La réponse ne relève ni d’un simple décret autoritaire ni d’un complot doctrinal, mais d’un processus historique complexe où se croisent expérience spirituelle, relecture scripturaire, élaboration philosophique, enjeux politiques et dynamiques psychiques profondes. Le point de départ est une crise : la crucifixion. Un messie exécuté comme blasphémateur et agitateur constituait un scandale théologique pour le judaïsme du Ier siècle. La confession pascale — telle qu’on la trouve déjà formulée dans la première épître aux Corinthiens — affirme que Dieu a « ressuscité » Jésus. Cette proclamation signifie d’abord que Dieu a pris parti pour lui, qu’il a validé son message et sa pratique. Mais très rapidement, la résurrection cesse d’être seulement une réhabilitation post mortem ; elle devient exaltation céleste. Jésus est proclamé « Seigneur », assis à la droite de Dieu, participant à la souveraineté divine.
Les premières communautés, profondément enracinées dans les Écritures d’Israël, relisent alors Daniel 7, le Psaume 110 ou Isaïe 53 à la lumière de cet événement. Le « Fils de l’homme » céleste, le Serviteur souffrant et le Seigneur exalté convergent dans une interprétation de plus en plus élevée de la personne de Jésus. Chez Paul de Tarse, notamment dans l’hymne de Philippiens 2, le Christ apparaît comme préexistant et participant à la condition divine avant son abaissement. Chez Jean l’évangéliste, le Logos « était auprès de Dieu » et « était Dieu » avant de devenir chair, par conséquent, on assimile le Logos au Christ. La divinisation n’est donc pas d’abord le produit d’une spéculation abstraite ; elle procède d’une confession liturgique et scripturaire visant à dire l’importance salvifique de Jésus.
Lorsque le christianisme entre en dialogue avec la culture grecque, la question devient métaphysique. Comment penser l’unicité de Dieu tout en confessant la seigneurie du Christ ? Le Concile de Nicée (325) affirme que le Fils est homoousios, « de même substance » que le Père, afin de sauvegarder l’efficacité du salut : si le Christ n’est pas vraiment Dieu, comment pourrait-il diviniser l’humanité ? Le Concile de Chalcédoine (451) précisera qu’il est une seule personne en deux natures, sans confusion ni séparation. Ces formulations répondent à une logique sotériologique : garantir que, dans le Christ, Dieu lui-même agit. Elles répondent aussi à une logique politique, notamment sous Constantin Ier, pour qui l’unité doctrinale devient facteur de stabilité impériale. Ce faisant, le prophète de Nazareth a hérité des attributs de Dieu tel que le concevait la philosophie grecque : omnipotence, omniscience… etc. Le Christ est devenu « pantocrator » (maître de tout) à l’égal du Père. Au moyen-âge cela permettait d’affirmer que l’intelligence humaine de Jésus possédait la vision béatifique de Dieu selon un principe de perfection (Christian Duquoc, Révélation de Dieu et effacement de l’humanité de Jésus, Lumière & Vie, 1992, N° 210, p. 83).
Mais au-delà des motifs théologiques et politiques, il faut reconnaître une dimension anthropologique plus profonde. Diviniser Jésus, c’est offrir à l’humanité un médiateur absolu face à la mort et au non-sens. La figure du Christ-Dieu assure que la finitude n’a pas le dernier mot. Dans une perspective psychanalytique — telle qu’on la trouve chez le psychanalyste Conrad Stein ou Jacques Pohier — on peut y voir une opération symbolique destinée à conjurer l’angoisse de la perte et à absolutiser une figure paternelle garante du salut. La montée christologique apparaît alors comme une réponse au désir humain d’immortalité et de sécurité ontologique.
Or, c’est précisément sur ces points que de nombreux croyants libéraux contemporains marquent leur distance. Le refus actuel du Christ-Dieu ne procède pas d’une simple perte de foi, mais d’une transformation du cadre conceptuel. D’une part, la notion grecque de « substance » n’est plus opératoire dans une culture façonnée par la phénoménologie, l’herméneutique ou les sciences historiques. Parler d’essence divine apparaît comme une survivance métaphysique étrangère à la conscience moderne. D’autre part, la critique historico-critique a montré la diversité des christologies néotestamentaires et leur caractère évolutif, ce qui rend difficile l’identification immédiate entre le Jésus historique et les définitions ontologiques ultérieures.
En outre, dans un monde marqué par le pluralisme religieux, affirmer que Jésus est Dieu au sens exclusif et substantiel peut apparaître comme une prétention incompatible avec le dialogue interreligieux. Beaucoup préfèrent comprendre Jésus comme révélation exemplaire de Dieu plutôt que comme Dieu en personne. Enfin, sur le plan anthropologique, une partie des croyants contemporains refuse l’idée que le salut suppose l’intervention d’un être métaphysiquement divin ; ils privilégient une lecture existentielle : en Jésus se manifeste la profondeur de l’humain, sa transparence à Dieu, son ouverture radicale à l’amour. La divinisation de Jésus a contribué à l’effacement de son humanité.
Ainsi, la divinisation de Jésus fut historiquement motivée par le besoin de sauver le sens de la croix, d’assurer l’efficacité du salut, d’intégrer la foi chrétienne dans les catégories philosophiques de son temps et de répondre à l’angoisse humaine face à la mort. Le refus actuel du Christ-Dieu, chez nombre de croyants libéraux, procède au contraire d’une autre configuration culturelle : abandon de la métaphysique de la substance, conscience historique des textes, pluralisme religieux et volonté d’assumer pleinement la finitude humaine sans recourir à une absolutisation ontologique. La tension entre ces deux mouvements — absolutisation dogmatique et relecture symbolique — constitue aujourd’hui l’un des lieux majeurs du débat théologique.
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