Noël cousu dans l’aujourd’hui

Par

Éd. Olivétan

96 pages – 12 €

Recension Gilles Castelnau

La pasteure Isabelle Gerber est Présidente des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine (UEPAL). Elle nous propose ici un recueil de 16 contes de Noël qui nous plongent tous dans l’atmosphère délétère si courante dans nos familles comme dans la société en général où, la fatigue de l’hiver aidant, notre individualisme égocentrique nous fait voir la vie en noir.

Loin de chercher à détourner nos regards de la réalité quotidienne vers les lumières, forcément décevantes, d’un au-delà fantasmé peuplé d’anges, d’animaux parlant et de merveilles surnaturelle, elle nous fait pénétrer dans la joie de l’harmonie fraternelle retrouvée. Ces « contes » se terminent bien, dans le bonheur d’une vie heureuse fondée sur la paix intérieure, la compréhension du prochain, l’humanité ré-incarnée.

Un christianisme attachant et séduisant, bien supérieur en réalité, aux doctrines abstraite trop souvent attribuées aux fêtes chrétienne.

Voici les passages les plus significatifs de deux de ces contes : 

Chasseur d’orage

Vraiment, aujourd’hui, pour Charles, tout va de travers. Une nouvelle séance chez l’oculiste à devoir ânonner les lettres du tableau lumineux. Vécue comme un temps d’humiliation. Plus les lettres rapetissent, plus Charles peine à les deviner. Il hésite entre le H et le A, le B et le E et puis le couperet tombe. Il faut renforcer l’épaisseur des verres. Tout le monde sait qu’on ne rajeunit pas. 

[…]

Ce regard sombre, Anita le reconnaît. Elle sait que ni les œufs durs ni la béchamel ne le feront passer. Y a de l’orage dans l’air ! Non pas que des masses d’air chaud et froid soient en train de se heurter dans le ciel, non. Les éclairs que lui lance Charles donnent le signal. Oh, oh. Cet après-midi, il va falloir faire appel aux chasseurs d’orage.

[…]

L’après-midi passe, les jours passent, la colère de Charles est toujours là. Comme une boule, un nuage toxique, un poison qui ne passe pas.

[…]

. L’opticien a laissé un message, tes nouvelles lunettes sont prêtes.

Charles est déboussolé lorsqu’il se voit, paré de sa nouvelle monture, dans le petit miroir de la boutique. Sa tête, son air bougon, sa mauvaise humeur, ses sourcils froncés, l’orage tapi au fond de son crâne, la rancune au fond de son cœur. Tout l’agresse dans le reflet du miroir. Et ça, cette hargne, cette haine et laideur, accumulées en ma petite personne, c’est moi !!

. Ça ne va pas, monsieur ?

Aucune réponse si ce n’est une moue déplaisante.

. C’est trop serré, vous voyez flou ?

[…]

Le flou fait place à la netteté. L’orage fut chasseur de rage.

Charles fait un détour par le fleuriste et la boulangerie avant de rentrer. Il achète une rose de Noël et des sablés, il les dépose doucement sur la table du salon.

Anita lui dit :

. Ah, j’aime bien tes lunettes, ça change ! Tu es bien avec la nouvelle correction ?

. Impeccable ! répond Charles en soulevant le pouce. On va fêter ça.

. Mais on n’est que le 23 décembre, c’est pas encore Noël !

. Peut-être, mais moi j’y vois plus clair, je vois maintenant que chaque jour est un cadeau. Et que ce serait dommage de ne pas s’en réjouir.

. Tu me passes tes lunettes, dis, j’ai l’impression qu’elles m’aideront aussi à changer de regard. Sur toi, sur nous, sur Noël. Sensas, cet opticien, tu me donnes l’adresse ?

Charles et Anita partent dans un fou rire qui n’a pas résonné dans la maison depuis fort longtemps.

* * *

La nouvelle monture de Charles nous permet de changer de regard sur le Dieu qui a choisi de naître au monde sans verre grossissant, sans zoom, sans artifice. Il naît dans la paille ; une crèche dans une grange. Dieu est une évidence. Le mot évidence vient du latin ex-video (traduction littérale : en dehors de ce que je vois) qui désigne ce qui est hors de mon champ de vision. Dieu échappe au regard de beaucoup. Il est si discret que certains le ratent, le nomment hasard, chance, ange gardien ou bonne étoile.

Il est là, sans attirer ni regard ni attention, dans toutes nos pauvretés, dans nos difficultés à aimer, espérer, partager et croire.

Il est la lumière qui se lève au creux de nos hivers. Discrètement, il nous aide à grignoter notre part d’obscurité. Quand nous percevons sa présence et sa tendresse, une étoile naît dans notre nuit. C’est Noël !

Les tables

–    Je deviens dingue, il faut que je change le menu. J’avais prévu une mousse au thon en entrée.

–    C’est top, ça, laisse.

–    Mais non, c’est pas végan, Juliette n’en mangera pas.

–    Ah ! c’est vrai… ben, une mousse d’avocat. Un peu de crème, des herbes et le tour est joué.

–    Ben non, crème, ça veut dire lait, ça veut dire vache, ça ne marche pas, c’est pas végan. Oh, ils font braire quand même, ça devient compliqué de faire communauté. J’avais acheté un magnifique petit sac à Valentine. Ben, j’ai lu ça quelque part, c’est pas possible non plus, c’est en peau d’animal, je remballe. Pfft…

–    De toute manière, ça ne conviendra jamais à tout le monde. Quentin râlera parce qu’il n’y a pas de viande.

–    Du vin, j’en mettrai sur la table et Hugo n’aura qu’à boire de l’eau. J’te jure, le casse-tête !

–    Bon, on est bien content qu’ils viennent tous pour Noël. Quand je vois tous nos amis dont les enfants sont fâchés, c’est déjà ça, on arrive à les réunir à une même table.

–    A moins que… Tu crois que je devrais mettre non pas une, mais des tables ? Non, ça y est, j’ai trouvé, ce sera un buffet. Chacun mettra dans son assiette ce qu’il veut bien manger.

–    Idée de génie, bravo. Viens, on va faire les courses avant qu’il ne fasse nuit, on annonce de grosses pluies.


[…]

Le petit dernier est tout fou à courir dans l’étable :

–    Elle s’appelle comment cette vache, mamie ?

–    Bon, ben, on est trop heureux d’être tous réunis. On ne voulait pas laisser la pluie diluer notre esprit de famille. Ce n’est pas vraiment le buffet qu’on avait imaginé, avec la variété correspondant à vos dadas respectifs, mais j’espère que chacun trouvera de quoi se réjouir.

On débouche le cidre fermier.

–    Ben, Hugo, tu bois de l’alcool, maintenant ?

–    Bah, le cidre, c’est du jus de pomme.

Quentin et Juliette, la bouche pleine, se régalent des petits dés de tome aux orties produits par la ferme.

–    Ch’trop bon, cha !

–    T’es au courant que c’est pas végan ?

–    Trop bon, ch’te dis.

Hum, hum, Nathalie et Michel se raclent la gorge et finissent par taper dans les mains pour obtenir un peu de silence.

–    Ce Noël est incroyable, on s’en souviendra longtemps. On voudrait vous faire applaudir les anges : Chantal et sa famille, qui ont accepté de nous héberger pour la fête.

       […]

Tonnerre d’applaudissements.

La soirée fut insolite. Les odeurs inattendues. Après quelques bolées, l’assemblée devint joyeuse. Entre bottes de foin et fourche, les uns et les autres laissèrent au vestiaire leur rivalité et leur rôle social. Pas d’air guindé, pas de chichi. On sut faire corps, on sut se tenir chaud et partager.

Quand Arnaud, le mari de Chantal, sortit son harmonica l’enchantement fut à son comble. Les Noëls d’antan furent repris et fredonnés par beaucoup.

[…]

« Merci Seigneur, ce fut un merveilleux Noël ! »

Ils n’avaient tous deux d’oreille et de regard que pour tout ce qui s’était si bien passé alors que la diversité des attentes, des personnalités et l’irrépressible flot tombé ciel promettaient le pire.

L’histoire ne dit pas qui des convives étaient l’âne, le bœuf, les bergers ou les moutons. Mais l’histoire dit que Dieu s’invite toujours de manière inattendue et incarnée.

Ce Noël fut chaleureux, véritable étoile au firmament de la saga familiale, que l’on évoqua chaque nuit qui suivit.

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