
Subtilités et surprises du plus ancien des évangiles
Préface de François Vouga
Collection « Au fil des Écritures »
236 pages – 16 €
Les éditions Olivétan proposent la nouvelle collection « Au fil des Écritures » consacrée à aux livres bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament. Le texte y est présenté dans son contexte historique selon les recherches scientifiques actuelles. La lecture la plus intelligente et la plus juste y et ainsi ouverte au lecteur exigent.
Ion Karakash, l’auteur du présent ouvrage est un pasteur suisse d’origine grecque qui se plait à redécouvrir le Nouveau Testament dans le grec de sa langue maternelle. Il ne s’appuie pas sur tous les ouvrages théologiques déjà publiés, il ne compare pas toutes les interprétations qui ont été données dans les différentes écoles : il se plaît à tout reprendre à zéro dans la langue originale qui est la sienne. Il en donne d’ailleurs une traduction personnelle.
Nul doute que la fraicheur de ce document séduira ceux qui recherchent une lecture originale.
En voici un exemple :
Marc 5.2 : traduction
21 Et, Jésus ayant de nouveau traversé en barque vers l’autre côté, une foule nombreuse se rassembla près de lui, et il était au bord de la mer. 22 Et l’un des chefs de la synagogue, nommé Jaïros, vint et, le voyant, se jeta à ses pieds 23 et l’appela instamment à l’aide en disant que sa fille était au plus mal, afin qu’il vienne lui imposer les mains et qu’elle soit sauvée et vive. 24 Et il partit avec lui, et une foule nombreuse le suivait et l’enserrait.
25 Et il y avait une femme qui perdait son sang depuis douze ans, 26 et qui avait beaucoup souffert auprès de nombreux médecins et avait dépensé tout ce qu’elle avait pour elle sans rien en tirer d’utile, mais en était arrivée à un état pire encore.
27 Ayant entendu parler de Jésus, elle vint dans la foule et toucha par-derrière son vêtement. 28 Elle se disait : Si je touche ne serait-ce que ses vêtements, je serai sauvée. 29 Et sa coulée de sang se dessécha aussitôt et elle sut dans son corps qu’elle est guérie de son tourment. 30 Et Jésus, percevant aussitôt intérieurement qu’une force était sortie de lui, se retourna dans la foule et dit : Oui a touché mes vêtements ? 31 Et ses disciples lui disaient : Tu vois la foule qui t’enserre et tu dis : qui m’a touché ? ! 32 Et il regardait attentivement pour voir celle qui avait fait cela. 33 Mais la femme, effrayée et tremblante, voyant ce qui lui était arrivé, vint et se jeta devant lui et lui dit toute la vérité. 34 Mais il lui dit : Fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois rétablie de ton tourment !
35 Pendant qu’il parlait encore, des gens vinrent de chez le chef de la synagogue, disant : Ta fille est morte. Pourquoi tourmentes-tu encore le maître ?
36 Mais Jésus, ayant entendu ces paroles, dit au chef de la synagogue : Ne crains pas, crois seulement !
37 Et il ne laissa personne les suivre avec lui, si ce n’est Pierre, Jacques et Jean, le frère de Jacques.
38 Et ils arrivent à la maison du chef de la synagogue, et il observe le tumulte et les gens pleurant et se lamentant abondamment. 39 Et en entrant il leur dit : Pourquoi faites-vous du tumulte et pleurez-vous ?
L’enfant n’est pas morte, mais elle dort.
40 Et ils se moquaient de lui. Mais lui, les expulsant tous, prit avec lui le père de l’enfant et sa mèreet ceux qui étaient avec lui, et il entre là où était l’enfant. 41 Et, saisissant la main de l’enfant, il lui dit : Talitha koum, ce qui signifie Fillette, je te dis : lève-toi ! 42 Et aussitôt la fillette se leva et marchait, car elle avait douze ans, et ils furent aussitôt troublés d’un trouble extrême, 43 et il les convia instamment à ce que nul n’ait connaissance de cela, et dit de lui donner à manger.
Commentaire
Deux femmes rétablies dans leur féminité Marc 5.21-43
Suivi par Matthieu et Luc, Marc imbrique l’un dans l’autre deux récits de guérison opérée par Jésus. Ces récits ont trois caractéristiques en commun.
Tous deux concernent des femmes, l’une en état de mort sociale à cause d’écoulements de sang qui la rendaient impure aux yeux de la Loi, l’autre sur le point de mourir jeune encore, à l’aube de sa vie. Tous deux mentionnent une durée de douze ans : douze ans de vain combat contre la maladie pour l’une, douze ans d’une brève vie d’enfant pour l’autre.
Tous deux soulignent le caractère miraculeux des guérisons par leur immédiateté : à peine la femme qui perdait son sang touche-t-elle la tunique de Jésus que ses écoulements cessent, et à peine Jésus touche-t-il la main de la fille de Jaïros que celle-ci s’éveille, se lève et se met à marcher.
Mais les deux récits divergent aussi sur trois points.
Premièrement, le statut des femmes guéries : l’une est adulte, mais isolée, exclue de la société par sa maladie aggravée malgré de ruineuses thérapies, l’autre est entourée d’affection et d’attentions, fille d’un homme respecté de tous, membre éminent de la synagogue.
Deuxièmement, la manière dont Jésus est appelé à intervenir : sollicité par un notable dont Marc précise l’identité, Jaïros (« Dieu rayonne », en hébreu), qui s’adresse à lui comme il convient entre notables, il l’est ensuite par une femme anonyme qui s’approche de lui dissimulée dans la foule et surgit par-derrière pour toucher son vêtement sans dire un mot, espérant être enfin délivrée de son mal en dérobant pour ainsi dire un peu des pouvoirs de Jésus.
La troisième différence tient à la manière dont Jésus lui-même intervient. Pour la fille de Jaïros, il agit en maître des événements : il se met en route vers la maison de ce dernier, il le rassure quand on lui annonce le décès de son enfant en le dissuadant de déranger encore le maître, puis il expulse les gens qui se moquent lorsqu’il affirme que celle-ci n’est pas morte, mais dort, et se rend au chevet de l’enfant suivi des seuls parents et de ses trois disciples, saisit (littéralement) sa main et lui dit de se réveiller, ce qu’elle fait aussitôt, se levant et se mettant à marcher. Mais en ce qui concerne l’inconnue qui perdait son sang, Jésus réagit plutôt qu’il n’agit : c’est elle qui prend l’initiative en venant toucher son vêtement et qui parvient ainsi à se délivrer de son infirmité quasi malgré Jésus, ou du moins sans son consentement préalable – Marc précise d’ailleurs que ses écoulements de sang cessent aussitôt, avant même que Jésus ait dit un seul mot. C’est seulement ensuite que, sentant qu’une force était sortie de lui, Jésus incite la femme à s’identifier et à prendre la parole au milieu de la foule, au risque d’être malmenée du fait de son impureté passée ; ce faisant, il lui permet d’être non seulement guérie de son infirmité physique, mais rétablie dans son identité sociale pour pouvoir vivre désormais en paix parmi les autres.
Les deux récits soulignent l’importance de la foi : à Jaïros qui aurait pu perdre espoir en apprenant le décès de son enfant, Jésus déclare : N’aie pas peur ; crois seulement ; puis, saisissant la main de l’enfant, il lui dit : Jeune fille, réveille-toi (ou lève-toi) – et Marc conjugue ici le verbe à l’actif, comme un ordre ou une exhortation, et non au passif, comme lorsque l’ange dans le tombeau vidé annonce aux femmes venues rendre hommage à Jésus défunt que celui qu’elles cherchent n’est pas ici : il a été réveillé (ou relevé). C’est à une enfant destinée à vivre durablement que Jésus s’adresse en l’appelant à se lever, raison pour laquelle il demande qu’on lui donne à manger. Quant à l’inconnue rétablie en touchant son vêtement, il lui dit : Ta foi t’a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal ! C’est bien la confiance impétueuse de cette femme (ta foi), qui aurait pu se résigner après douze ans de vains et coûteux efforts pour être délivrée de son tourment, qui est à l’origine de son rétablissement, avant même que Jésus ait prononcé le moindre mot.
Par ailleurs, si Marc a imbriqué l’un dans l’autre ces deux récits, il se peut que ce soit pour suggérer que l’énergie salutaire de Jésus opère quelle que soit la manière dont on le sollicite : explicitement et respectueusement, comme le fait Jaïros, ou en catimini, sans parole ni prière, comme l’inconnue qui vient subrepticement toucher son vêtement, refusant de céder au malheur et au désespoir.
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