
Anthologie
Charles Wagner
Van Dieren Éditeur
176 pages – 20 €
Recension Gilles Castelnau
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Cette anthologie présentant de très nombreux textes du pasteur Charles Wagner (1852-1918) permettra à nos contemporains de découvrir la profonde spiritualité d’un homme qui fut une des grandes personnalités du début du XXe siècle.
Très libéral, il loue à Paris une salle rue des Arquebusiers, puis une autre plus grande au 92 du boulevard Beaumarchais, où, le dimanche, il réunit une importante assemblée autour d’un discours humaniste, religieux, fraternel et tellement ouvert que les prêtres du quartier, les catholiques, les juifs, les protestants et les incroyants s’y pressaient fraternellement. « C’est la maison du bon Dieu », disait-il.
Il écrit aussi avec succès. Son livre « La Vie simple » est même traduit en anglais et lu par le Président Franklin Roosevelt qui, enthousiaste, veut en faire le modèle de vie du peuple américain : il invite Charles Wagner à la Maison Blanche et introduit lui-même une conférence que celui fait, à Washington en anglais. Wagner a un tel succès aux États-Unis qu’il y multiplie les conférences et rassemble suffisamment d’argent pour construire le « Foyer de l’Âme » qu’il inaugure en 1907. C’est un très beau bâtiment en architecture de fer, comportant, en plus de ce qui est aujourd’hui un temple, un dispensaire, une bibliothèque, une bourse de vêtements et des salles de réunion. » Il aimait y accueillir chacun par les mots :
« Vous n’êtes pas ici dans une église étroite et sectaire, vous êtes tout simplement chez Dieu, vous êtes donc chez vous. »
Aujourd’hui, le Foyer de l’Âme est toujours libéral. Il est membre de l’Église protestante Unie.
J’aime à remarquer que les mots « Pasteur Wagner » résonnent constamment boulevard Beaumarchais dans la bouche des conducteurs des autobus N° 20, 29 et 65 lorsqu’ils s’arrêtent à l’angle de la rue du Pasteur Wagner !

pasteur Charles Wagner
Voici quelques passages de ses œuvres sélectionnés et introduits par Anne Penesco et Geoffroy de Turkheim :
Sommes-nous tous des libres croyants ?
L’esprit prophétique est d’une piété originale, authentique. Et en même temps, il est d’une indépendance absolue. L’esprit sacerdotal s’incline devant l’autel, les vases du sanctuaire, et les formules antiques : le reste du monde a un caractère profane. L’esprit d’incrédulité se rit de l’autel, des vases sacrés et du sanctuaire lui-même comme d’un amas de superstitions ou d’impostures. L’esprit prophétique est différent des deux. Il ne s’incline ni devant l’autel, ni devant l’arche sainte : il regarde toutes choses librement ; il y touche sans crainte, mais il apporte partout le même respect profond qui lui rend sacrée chaque chose, surtout l’âme humaine, cette éternelle opprimée de tous les cléricalismes, cette éternelle raillée et reniée de toutes les incrédulités.
Cet esprit prophétique remonte dans la nuit du passé. Il a traversé tous les âges ; il est la revendication du verbe intérieur, en face de l’autorité qui vient du dehors et qui, elle, n’admet ni contrôle ni réplique.
En écoutant le Maître
S’il y a dans le monde tant d’obscurité d’âme, d’impressions de néant et de désespoir, une si profonde ignorance de Dieu, la faute n’en est-elle pas surtout aux champions attitrés de la Religion ? Car s’il existe […] de ces athées exceptionnels qui, par leur bonté, leur simplicité, leur droiture, feraient croire en Dieu, il y a trop d’hommes religieux qui, par leur esprit retors, leur avarice, leurs finasseries, leurs prières hypocrites, leurs chants qui sont des mensonges, font douter de Dieu. Que dis-je ? Ils le font haïr, selon la parole terrible de l’Apôtre : « C’est à cause de vous que le nom de Dieu est blasphémé parmi les païens. »
Parfois, lorsque je suis plus particulièrement frappé de ce côté noir des choses, de tout ce que l’homme a mis d’ombre sur la figure du Père, de toutes les traces impures que nos lèvres ont laissé sur le nom saint entre tous, il me semble que l’Éternel nous dise :
« Ne me nommez plus, mon nom est trop souillé, trop de scandales sont accomplis sur la terre à son abri. Asseyez-vous dans le silence, sous le sac et la cendre, et soyez bons, simples et vrais. Soyez des hommes, des frères. Dans la pauvreté, unissez vos misères ; avez-vous quelque talent ou quelque bien, usez-en pour servir les autres. Vous parlez trop, taisez-vous et aimez ! Alors je paraîtrai dans le silence, car il est mon domaine favori ; je paraîtrai dans votre pauvreté, car je veux être riche dans la pauvreté. Même dans les carrefours obscurs du doute, lorsque vous ne saurez sur quel chemin me chercher, pourvu que vous vous donniez la main, bien fraternellement, je serai au milieu de vous, plus sûrement que lorsque vous multipliez les vaines cérémonies d’une dévotion que vos actions démentent. »
Devant le Témoin invisible
Quand je dormirai du sommeil qu’on nomme la mort, c’est dans ton sein que j’aurai mon repos. Tes bras me tiendront comme ceux des mères tiennent les enfants endormis. Et tu veilleras.
Sur ceux que j’aime et que j’aurai laissés, sur ceux qui me chercheront et ne me trouveront plus, sur les champs que j’ai labourés, tu veilleras.
Ta bonne main réparera mes fautes. Tu feras neiger des flocons tout blancs sur les empreintes de mes pas égarés ; tu mettras ta paix sur les jours évanouis, passés dans l’angoisse ; tu purifieras ce qui est impur.
Et de ce que j’aurai été, moi, pauvre apparence, ignorée de moimême et réelle en toi seul, Tu feras ce que tu voudras.
Ta volonté est mon espérance, mon lendemain, mon au-delà, mon repos et ma sécurité. Car elle est vaste comme les cieux et profonde comme les mers ; les soleils n’en sont qu’un pâle reflet et les plus hautes pensées des hommes n’en sont qu’une lointaine image. En Toi je me confie. À Toi je remets tout.
La Vie simple
On peut comparer l’exiscence a une matière première. Ce qu’elle est importe moins que ce qu’on en tire. Comme dans une œuvre d’art, ce qu’on doit y apprécier, c’est ce que l’ouvrier a su y mettre. Nous apportons en naissant des dons différents. L’un a reçu de l’or, l’autre du granit, un troisième du marbre et la plupart du bois ou de l’argile. Notre tâche consiste à façonner ces matières. Chacun sait qu’on peut gâter la substance la plus précieuse, mais aussi qu’on peut tirer une œuvre immortelle d’une matière sans valeur. L’art consiste à réaliser une idée permanente, dans une forme éphémère. La vie vraie consiste à réaliser les biens supérieurs qui sont la justice, l’amour, la vérité, la liberté, l’énergie morale dans notre activité journalière, quel qu’en soit d’ailleurs le lieu ou la forme extérieure. Et cette vie est possible dans les conditions sociales les plus diverses, et avec les dons naturels les plus inégaux. Ce n’est pas la fortune ou les avantages personnels, mais le parti que nous en tirons qui constitue la valeur de la vie. L’éclat n’y fait pas plus que la longueur : la qualité, voilà le principal. […] Ne gaspille pas ta vie ; fais-la prospérer ! Sache la donner pour l’empêcher de se perdre.
Le Bon Samaritain
La parabole du Bon Samaritain est spécialement faite contre les sectaires de toute nuance, pour qui ce n’est pas l’homme qui est intéressant, mais son étiquette. La religion, le groupe social, le milieu auquel il appartient, voilà ce qui le recommande.
Le sectaire est l’ennemi du genre humain. Mais les pires sectaires, les pires passants, ce ne sont pas ces êtres exclusivement occupés à distinguer l’étranger du compatriote, le bourgeois du prolétaire, le politicien du politicien rival, et qui marcheraient sur leur prochain, quand il n’est pas de leur bord. Les pires sectaires et les pires passants, ce sont les hommes d’église et les hommes de religion, quand ils ont chevillé à l’esprit leur fanatisme, leur formalisme, leur particularisme, et ne connaissent plus que ceux qui leur ressemblent. […]
La religion qui passe dans la personne du lévite ou du prêtre, ou du simple fidèle, la religion qui s’isole de la vie et de ses luttes, et se renferme en elle-même ; la religion surtout, qui croise en chemin la douleur, la regarde et ne s’arrête pas : où est le scandale qui se puisse comparer à celui-là ? […] Il faut se rappeler qu’il existe une religion haïssable et qui fait haïr le nom de Dieu, qu’elle invoque en vain et qu’elle blasphème. Cette religion est la passante impitoyable, sans reproche peut-être dans sa conduite, se gardant des grossières souillures, mais froide, insensible, pétrie de dogmes, perdue dans les spéculations, la controverse ou le zèle ecclésiastique.
L’Ami
Je rêve donc d’Églises, se recevant entre elles. La synagogue, aujourd’hui, ouvrirait toutes larges ses portes aux fidèle chrétiens. Demain, les chrétiens recevraient les juifs dans leur cathédrales et leurs temples. On ferait régner, ce jour-là, une cordialité générale, quelque chose de l’esprit qui devait souiller sous les tentes d’Abraham, lorsqu’il accueillait, le soir, des hôte mystérieux. S’ouvrirait-il quelque part un culte nouveau, se bâtirait-il un sanctuaire neuf, on pendrait la crémaillère spirituelle en présence des frères des autres cultes. Tout cela, non avec l’arrière-pensée de se convertir mutuellement, mais pour marquer avec force ce qui unit les hommes et pour nous reconnaître frères en douleur comme en espérance, en misère comme en grandeur.
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