Jésus de Nazareth n’a pas fondé le christianisme. Il n’a pas enseigné les dogmes de Nicée, Éphèse et Chalcédoine. Il n’a pas demandé qu’on adore sa personne. Juif de Galilée, il a vécu au Ier siècle à l’époque du second Temple dans une Galilée et une Judée dominée par les Romains, au milieu d’une population pauvre, travaillée par l’espérance religieuse et politique d’un monde différent.
Ce qui est au centre de sa prédication, ce n’est pas lui-même : c’est ce qu’il appelle le Royaume de Dieu. Cette expression ancienne pourrait se traduire aujourd’hui par une conviction simple et explosive : le monde tel qu’il est n’est pas une fatalité, Dieu va intervenir pour le rendre plus humain
Jésus annonce qu’un autre ordre des relations humaines est possible. Il va vers ceux que la société classe, méprise ou tient à distance. Il mange avec les pécheurs. Il touche les impurs. Il accueille ceux dont la réputation est mauvaise. En faisant cela, comme le dit Jacques Pohier (voir sur ce site), Jésus blasphème contre notre culpabilité, une culpabilité à laquelle, paradoxalement, nous tenons tant.
Il fait de l’étranger méprisé — le Samaritain — l’exemple même de l’homme juste. Il place un enfant au milieu des adultes. Il ose dire que les derniers peuvent devenir les premiers. À ceux qui prétendent parler au nom de Dieu, il rappelle que l’être humain passe avant la règle : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat. »
Voilà peut-être ce qui rend Jésus étonnamment contemporain.
Car le XXIᵉ siècle sait produire de la richesse, de la technologie et de l’information à une échelle inimaginable à son époque, mais il continue à fabriquer de l’exclusion, de l’humiliation et de la solitude. Nous savons communiquer instantanément avec l’autre bout du monde et nous éprouvons parfois tant de difficultés à rencontrer véritablement celui qui vit à côté de nous. Nous parlons constamment de réussite, de performance, d’identité, de sécurité. Jésus déplace brutalement ces critères : que devient celui qui ne réussit pas, qui ne possède pas, qui ne compte pas, qui est ostracisé ?
Il ne propose pourtant pas une morale humaine et consensuelle. Jésus peut être dérangeant. Il demande de pardonner, de renoncer à la vengeance, d’aimer jusqu’à l’ennemi. Il dénonce l’hypocrisie religieuse. Il se méfie de l’argent lorsqu’il devient puissance sur l’homme. Il refuse que la pureté religieuse serve à exclure. Et il raconte cette parabole scandaleuse dans laquelle des ouvriers ayant travaillé une heure reçoivent autant que ceux qui ont supporté toute la journée : comme si la dignité d’un être humain ne pouvait jamais être mesurée exactement à son mérite.
À l’homme contemporain obsédé par ce qu’il vaut aux yeux des autres, Jésus pourrait ainsi dire : ta valeur ne dépend ni de ta réussite, ni de ton utilité, ni du jugement porté sur toi.
Mais Jésus n’est pas seulement celui qui console les exclus. Ses paraboles ne fournissent presque jamais une doctrine toute faite. Elles introduisent un trouble. Qui est mon prochain ? Jusqu’où dois-je pardonner ? Que signifie posséder quand d’autres manquent du nécessaire ? Peut-on être moralement respectable et néanmoins passer à côté de l’essentiel ? Jésus oblige son auditeur à répondre lui-même.
C’est peut-être là qu’il nous rejoint particulièrement, humains du XXIᵉ siècle : il appelle davantage à une transformation de l’existence qu’à une soumission intellectuelle.
Et Dieu ?
Jésus ne démontre pas son existence. Il vit à partir de la confiance en Dieu. Mais le Dieu qui apparaît à travers sa manière de vivre est singulier. Ce n’est pas d’abord le surveillant céleste qui comptabilise les fautes. C’est celui dont Jésus raconte qu’il fait lever son soleil sur les bons comme sur les méchants ; celui qu’évoque le père courant vers son fils perdu avant même que celui-ci ait achevé sa confession.
On peut alors comprendre Jésus dans une perspective proche de Christian Duquoc ou de Jacques Pohier : non comme un Dieu momentanément déguisé en homme, mais comme un homme dont l’existence dit quelque chose de Dieu. Sa manière d’être avec les autres devient une manière de parler de Dieu.
Et cette histoire finit mal.
Jésus ne triomphe pas. Il est arrêté et exécuté par crucifixion, supplice romain infamant réservé aux bandits et aux contestataires de l’ordre impérial. Celui qui annonçait le Royaume meurt sans l’avoir vu advenir pleinement. Le christianisme transformera cette mort en une horrible doctrine du salut dans laquelle Dieu exige la souffrance et la mort d’un innocent pour pouvoir pardonner les péchés des hommes. Mais avant toute interprétation demeure ce fait saisissant : Jésus est allé jusqu’au bout d’une existence dont il acceptait les conséquences. Que la religion elle-même devient infidèle à Dieu lorsqu’elle préfère ses prescriptions et ses certitudes à l’être humain ? Joseph Moingt a développé à ce propos une idée beaucoup plus radicale : c’est la religion qui a tué Jésus. Non pas la religion juive, comme l’a prétendu pendant des siècles un christianisme oublieux de ses propres responsabilités, mais la religion comme système lorsqu’elle absolutise ses prescriptions, ses interdits et ses représentations de Dieu. Historiquement, c’est bien le pouvoir romain qui a condamné Jésus à la crucifixion. Mais le conflit qui conduit à sa mort révèle aussi quelque chose de permanent : une religion peut devenir si certaine de savoir ce que Dieu veut qu’elle finisse par condamner, au nom de Dieu, celui qui vient précisément remettre l’être humain au centre.
C’est pourquoi il est possible de rencontrer Jésus sans commencer par la question : « Croyez-vous qu’il soit Dieu ? »
Une question plus fondamentale pourrait être : cet homme avait-il raison ?
Avait-il raison de penser qu’une société se juge à la place qu’elle fait aux derniers ? Que l’être humain vaut davantage que les institutions qui prétendent le servir ? Que le pardon peut briser la répétition de la violence et délivrer celui qui s’étouffe dans sa faute ? Que l’étranger peut devenir mon prochain ? Que l’accumulation des richesses peutemprisonner celui qui possède autant qu’elle écrase celui qui ne possède rien ? Que la religion elle-même devient infidèle à Dieu lorsqu’elle préfère préserver ses certitudes plutôt que relever un être humain ? Car si l’on réfléchi bien, c’est la religion qui a tué Jésus.
Deux mille ans après sa mort, ces questions n’ont rien perdu de leur acuité.
On peut ne plus croire au ciel à trois étages de l’Antiquité. On peut ne plus pouvoir adhérer littéralement aux formulations de Nicée ou de Chalcédoine. On peut interpréter autrement les récits de miracles et de résurrection. Il nous faut démythologiser les évangiles.
Il reste cet homme. Un homme qui a cru que l’être humain pouvait être autrement. Un homme qui a annoncé que l’exclusion n’avait jamais le dernier mot. Un homme qui a fait de la compassion une exigence et non un sentiment. Un homme qui a placé l’amour du prochain au-dessus de la respectabilité religieuse. Un homme qui, devant les puissances de son époque, a préféré la liberté à la sécurité.
Et peut-être est-ce ainsi qu’un homme ou une femme du XXIᵉ siècle peut recommencer à entendre Jésus de Nazareth : non comme une réponse imposée d’avance, mais comme une question toujours ouverte adressée à notre manière de vivre.
La question devient :
« Que deviendrions-nous si nous prenions réellement au sérieux ce que Jésus a vécu et annoncé ? »
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