
Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer
Lumir Lapray
222 pages – 19,50 €
Recension Gilles Castelnau
Lumir Lapray est une jeune femme militante et souriante qui nous fait plonger dans la vie communautaire de son village de l’Ain : « Les personnes que j’aime, avec qui j’ai grandi », dit-elle. Elle les a quittées à l’âge de 18 ans pour faire ses études à Sciences Po, puis aux États-Unis où elle a découvert les milieux intellectuels et dirigeants bien différents de sa « classe moyenne ». Puis elle est revenue et a découvert qu’idéologiquement à gauche, elle était néanmoins toujours « la petite Lapray », amie de ces villageois séduits par l’idéologie d’extrême droite. Elle demeurait témoin de leur mariage, marraine de leur enfant, ne leur disait pas de voter à gauche mais s’efforçait de comprendre pourquoi le Rassemblement National gagnait leurs cœurs alors qu’évidemment son idéologie ne leur voulait pas de bien.
Ils ne votent pas, découvre-t-elle, comme le croient les élites politiques, pour des raisons politiques ou par conviction mais poussés par des émotions subies comme l’humiliation d’un licenciement, considéré comme une faillite morale, la fermeture d’un service public et l’oubli du fait que les avantage comme les congé payés ou l’arrêt du travail des enfants avaient été gagnés par la gauche.
Convertie aux États-Unis au christianisme, Lumir Lapray se désole de trouver en France une gauche est âpre et sèche. On a besoin, dit-elle dans un interview « de pain et de roses » : de sécurité matérielle comme le pain et le logement, certes, mais aussi de roses, c-à-d. de l’art, de la beauté, de l’amour, de la joie. Or le matérialisme qui s’occupe des droits que l’on doit gagner ne suffit pas au bonheur. Or en France, précise-t-elle, « pour nous libérer du joug du Vatican et de l’Église catholique et de l’influence réelle qu’elle avait sur le monde politique, la gauche française, terrorisée d’être associée au conservatisme catholique, ne comprend plus la figure du Christ et s’est détournée de la spiritualité. Pourtant, l’objectif n’est pas de gagner contre les autres mais avec les autres. Alors que c’est la spiritualité qui donne la joie. »
En voici des passages :
Ça bosse pas, ça vaut rien !
La division du monde entre possédants et dominés, entre ceux qui vendent leur force de travail et les autres – donc, le cadre de pensée que la gauche mobilise -, ne convainc pas vraiment. D’abord, parce que les patrons qu’on côtoie sont de petits chefs d’entreprise (17 000 rien que dans l’Ain), physiquement proches de leurs employés. La plupart du temps, ils triment aux côtés de leurs gars sur le terrain, notamment dans les métiers physiques comme ceux du BTP. Leurs mains, à tous, se ressemblent. Ensuite, parce qu’ils créent de l’emploi : ils embauchent tous une cousine, un frère ou un neveu dont on ne donnait pourtant pas cher sur le marché du travail. Alors les critiquer sans cesse, ce que fait la gauche selon Mélanie et Gégé, ça n’est pas correct. Mel m’a dit, récemment :
– Peut-être que Marine, elle est raciste des Noirs et des Arabes, mais Mélenchon, lui, il est raciste des riches et des patrons ! C’est-à-dire de son père, restaurateur, de son frère, paysagiste, et de son homme, mécano. Comment voter pour un parti, un candidat, qui semble mépriser tous ceux que vous aimez ?
Par-dessus tout, ces petits patrons représentent l’idéal de réussite, ici. Depuis la fermeture des grands bastions industriels de la ceinture rouge, le règne de la surconsommation et de l’individualisme et la chute du modèle soviétique, il n’y a plus guère de fierté à appartenir à la classe ouvrière, à s’en revendiquer. Pourtant, il faut bien trouver un peu d’amour-propre quelque part. Alors monter sa boîte – comme les presque 3 millions d’autoentrepreneurs en 2024 – permet d’accéder au statut de patron, et donc de se sentir un peu comme eux – malgré l’immense précarité de ce statut.
Les patrons, on les croise chez Mimi, on joue au foot avec eux, on les fréquente au loto le dimanche. Les interactions avec eux sont ambivalentes : ils ont bien une plus grosse voiture, une plus grosse maison et de plus grosses vacances, mais ils ne le font pas sentir. Au fond, ils et elles sont comme tout le monde : ils ne lisent pas Télérama mais Le Progrès, comme tout le monde, ils votent à droite, comme tout le monde, ils ne comptent pas leurs heures, comme tout le monde. Les sujets de conversation sont les mêmes, avec ou sans eux : le prix de l’immobilier, la météo, le travail. Ce n’est pas le cas des profs ou de ceux qui travaillent dans la culture, qui gagnent pourtant des salaires plus proches de ceux des classes populaires rurales. Déjà, des professions intellectuelles supérieures, il n’y en a pas beaucoup dans nos campagnes. En tout cas pas ici, entre les champs de maïs et les usines. Et puis, ceux qui y habitent – comme les enseignants, l’animateur de la MJC ou la bibliothécaire – ont tendance à plutôt rester entre eux.
Yassine, c’est pas pareil, il est comme nous !
D’abord, les promesses de grand soir et de révolutions, les gens en sont revenus. En réalité (ou en tout cas, dans la mienne), on retrouve très souvent une opposition frontale à la violence et à la radicalité chez les électeurs RN des classes populaires. Quand j’interroge mes proches sur leur vote, ils et elles me disent moi, je déteste les extrêmes ou alors, moi, je suis centriste, je vote Marine. Et d’expliciter, devant mon air interloqué : à l’extrême gauche, y a Mélenchon, à l’extrême droite, y a Zemmour, Macron, j’en veux pas parce qu’il est que pour les riches, donc qui il reste au milieu ? Marine !
Après des mois à interroger, lire, enquêter auprès des miens, la conclusion à laquelle je suis arrivée est celle-là : les électeurs RN de mon coin ne sont, dans leur majorité, pas dérangés par des affirmations nées d’une vision raciste et colonialiste de la société. Ce n’est pas fondamentalement la raison pour laquelle ils et elles se mettent à voter pour le RN, mais quand le parti sous-entend que les Maghrébins touchent plus d’aides que les Français, ou quand il clame que les SDF le sont parce qu’on a trop accueilli de personnes migrantes, ils haussent les épaules. Ce type d’assertions n’est pas une ligne rouge pour eux, car la majorité des personnes racisées ne font pas, pour eux, partie du nous à protéger et défendre.
[…]
Tout ça, nous ne pouvons pas le faire si le dialogue est rompu. Humilier les gens, leur hurler à la tronche qu’ils ont tort, qu’ils sont mauvais ou débiles, qu’ils n’ont rien compris, ça ne fait pas gagner. C’est comme en couple : insulter l’autre ne le convainc pas de changer (enfin, pas dans mon expérience !). La recherche prouve d’ailleurs que la meilleure manière de se battre contre la désinformation ou les idées complotistes, ce n’est pas de dire aux personnes qui tombent dans le panneau de la division qu’elles sont idiotes – mais de les accompagner, avec bienveillance, à ouvrir les yeux sur les stratégies utilisées par celles et ceux qui les manipulent. On n’accepte la remise en question que de la part de celles et ceux dont on pense qu’ils sont nos alliés et qu’ils ont notre intérêt à cœur.
La poétesse afro-américaine Maya Angelou résume tout :
J’ai appris que les gens oublieront ce que vous avez dit, ils oublieront ce que vous avez fait, mais ils n’oublieront jamais ce que vous leur avez fait ressentir.
Et pour ça, il faut des politiques qui nous aiment. Profondément. Qui ne nous voient pas simplement comme des électeurs à reconquérir, des espaces à repeupler, des beaufs à civiliser.
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