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Spiritualité des images

  

 


« Les Réformateurs »

de l’école allemande du XVIe siècle

Une imposture ancienne dévoilée

 

Tableau du mois au Louvre

aile Richelieu, 2e étage,
salle 17 des peintures françaises

jusqu’au 3 janvier 2011


.

 

Élisabeth Foucart-Walter

conservateur en chef au département des peintures au musée du Louvre

 

 

4 novembre 2010

 

Du musée de Cluny au Louvre

Parvenu au Louvre en 1896, avec un lot de peintures provenant du musée de l’Hôtel de Cluny, cet humble tableau, classé à l’école française du XVIIe siècle, était censé représenter un groupe de Réformateurs ; les catalogues du musée de Cluny le signalent ainsi :
« La Réformation, tableau peint sur bois représentant les portraits des principaux apôtres de la réforme en Allemagne, en tête desquels figurent Luther, ætatis suæ 60, 1543, et Melanchton, ætatis suæ 38. Les figures sont agenouillées au nombre de seize et la dernière porte la date de 1618. Au revers du panneau est l’inscription avec encadrement à vignettes gravée sur bois :

Étiquette collée au revers du panneau


Des principaux instrumens desquels Dieu s’est servi du temps de nous et de nos pères, pour remettre sus la vraye religion en Allemagne
 »
(catalogue de 1881, n° 1764).

On aurait pu croire que ce tableau avait un illustre label Alexandre Du Sommerard (1779-1842), le passionné défenseur du Moyen Âge, fondateur, comme l’on sait, du musée de Cluny. En fait, il s’agit seulement (communication de Michel Huynh, 2010) d’un achat de son fils, Edmond (1817-1885), premier conservateur de ce musée et passionné continuateur de l’œuvre de son père, achat effectué en 1865 auprès d’un marchand de curiosités parisien très couru, Toussaint-Joseph Baur (1816-1885). Chose étonnante, le tableau fut proposé comme « portrait des chefs calvinistes », intitulé quelque peu rectifié par Edmond Du Sommerard, dans ses successifs catalogues du musée (voir supra).

 

De bien étranges Réformateurs

Des « Réformateurs », à vrai dire, singuliers. Certes, les cinq personnages du premier rang, manifestement d’avant 1550, sont désignés par des inscriptions, situées à l’aplomb de chacun, en haut du panneau, celles de Luther et de Melanchthon restant à présent les plus lisibles. Sans quoi, aurait-on songé à voir des Réformateurs dans ces cinq orants agenouillés, qui plus est, présentés par un saint (sans doute, d’après Didier Martens, saint Côme ou saint Damien, en médecin, coiffé de son bonnet de docteur et tenant une boîte d’onguent), figure incongrue dans un contexte qui se voudrait protestant ? Les huit personnages debout au second plan sont plus récents par leur habillement (seconde moitié du XVIe siècle). Et que dire du « donateur-orant » dans l’angle inférieur droit, ainsi que de son compère situé en haut à droite, qui arborent tous deux un costume du début du XVIIe siècle ?
Nonobstant le texte du revers et les noms de Réformateurs généreusement distribués sur le cadre, n’y avait-il pas de quoi s’interroger sur l’authenticité d’une telle iconographie ? Déjà, dans le catalogue du Louvre de 1981, le tableau, classé à l’école allemande des XVIe-XVIIe siècles, fut prudemment désigné comme Confrérie en prières.

Il y a peu, à l’initiative du pasteur Gilles Castelnau, s’est engagée sur ce site toute une discussion sur la signification de cette peinture.

 

 

L’examen du laboratoire

Pour comprendre l’élaboration de cette curieuse image, nous l’avons fait étudier en 2007 par le Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France (C2RMF). Résumons ici les observations de notre collègue Bruno Mottin. Initialement, le tableau ne comportait que les cinq figures agenouillées du premier plan ainsi que le saint auréolé. La réflectographie infrarouge révèle un dessin sous-jacent avec la technique de hachures caractéristiques des peintures allemandes du XVIe siècle

réflectographie infrarouge

Les personnages derrière sont d’une technique différente. Quant au « donateur » du premier plan, à l’extrême droite, il a été rajouté par devant, au XVIIe siècle (en 1618, selon l’inscription).

 

 

Les inscriptions sur le tableau

Elles ne sont pas homogènes. Celles qui se rapportent aux cinq « Réformateurs », constate B. Mottin, ont été gravées, la couche picturale étant déjà sèche depuis longtemps, puis reprises plus tard à la peinture noire pour quatre d’entre elles. De gauche à droite sont ainsi désignés :

 

Les cinq pseudo réformateurs

– M. LUTHER ÆTATIS SUÆ / 60 1543 : Martin Luther (1483-1546), à tout seigneur tout honneur, est le premier de cette file indienne.

 

M. LUTHER ÆTATIS SUÆ
60 1543


Le contenu de l’inscription est exact, Luther étant bien âgé de 60 ans en 1543

– I. IONAS : Justus Jonas (1493-1555) est l’un des proches de Luther à Wittenberg. B. Mottin a pu lire son nom gravé dans la peinture, le seul qui n’a pas été repris au pinceau. Sans cet examen minutieux, ce modèle serait resté anonyme.

– P. MELANCHTON : Philipp Schwartzerdt, qui hellénisa son nom en Melanchthon (1497-1560), est l’un des principaux disciples de Luther ; on lui doit la rédaction de la Confession d’Augsbourg ; la mention ÆTATIS SUÆ 38 au-dessus de son nom (voir la description du musée de Cluny) doit concerner l’un des personnages évoqués sur le cadre.

– M. BUCER : Martin Bucer (1491-1551), dominicain de Sélestat rallié à Luther, est une grande figure du protestantisme alsacien.

– H. ZWINGLE : Ulrich (ou Huldrych) Zwingli (1484-1531), Réformateur suisse, est le seul de ce groupe à ne pas appartenir au luthéranisme.

Tout en bas, à droite, se tient le benjamin des membres de cette pieuse et sérieuse assemblée. L’inscription qui le concerne est peinte en blanc, à la différence des autres en noir, et écrite en français : I. DO… /AGE DE 48 / 1618 ; elle en recouvre une plus ancienne mais les strates se mélangent au point que le nom de ce mystérieux modèle reste malheureusement indéchiffrable

Donateur anonyme


Les inscriptions sur le haut du cadre Pour la plupart surpeintes, difficiles à lire, elles désignent apparemment dix personnage (dont ceux debout, à l’arrière-plan ?) : sont indiqués le patronyme, avec l’initiale du prénom, et l’âge de chacun, parfois accompagnés d’une date :

Détail des inscriptions sur le cadre

 

Parmi les noms déchiffrés, citons ceux de Jean Œcolampade, Réformateur de Bâle, de Frédéric III le Sage, Électeur de Saxe, de Philippe, Landgrave de Hesse, et de Frédéric III, Électeur palatin, tous trois des princes allemands s’étant rangés du côté de la Réforme, d’Albert de Brandebourg, converti au protestantisme et, de Juan Diaz, un Réformé d’origine espagnole.

 

 

Le texte imprimé du revers

 

Étiquette collée au revers du panneau.  Il a été brillamment identifié en 2007 par Marianne Carbonnier-Burkard, doyen de la faculté de Théologie protestante (information communiquée par Christiane Guttinger) comme tiré de l’édition française de 1581 des Icônes de Théodore de Bèze (première édition en latin :
Icones, id est Veræ imagines virorum doctrina simul et pietate illustrium…, Genève, 1580).

Malheureusement, les portraits gravés dans cet ouvrage n’ont rien à voir avec ceux de notre tableau…

Cette page découpée ne vaut pas cher non plus du point de vue de l’ancienneté de sa pose : elle est en effet collée à même le bois, à un endroit où l’enduit peint qui recouvrait à l’origine la totalité du revers du panneau a disparu ; peut-être l’a-t-on même soigneusement gratté pour qu’il y ait meilleure adhérence !

 

 

L’exemple d’un authentique tableau protestant du XVIIe siècle


Force est de constater qu’il n’y a guère de ressemblance entre les pseudo-protestants du tableau et leurs représentations gravées (souvent de profil, à la manière des médailles antiques) ou peintes, notamment par les Cranach père et fils, s’agissant de Luther

(a

Lucas Cranach le Jeune (1515-1586)                           Portrait
Portrait posthume de Martin Luther. 1559                  du pseudo-Luther

et de Melanchthon

(f

Lucas Cranach le Jeune (1515-1586)                               Portrait
                 Portrait de Philippe Melanchton. 1559                      du pseudo-Melanchton

 

Les compositions rétrospectives mettant en scène des protestants sont du reste assez rares. Citons ainsi un tableau anglais du XVIIe siècle

 

École anglaise du XVIIe siècle
Les Réformateurs

 

montrant un aréopage de Réformateurs face à des figures satiriques évoquant la papauté et ses alliés. Chacun est désigné par son nom : au centre Luther ; à droite Melanchthon et Jan Hus, le précurseur tchèque de la Réforme ; à gauche Calvin et Théodore de Bèze ; derrière eux, Zwingli, Bucer, Bullinger, Perkins, Fox… Un tel tableau, bien davantage que nos orants un peu impersonnels, illustre l’un des aspects fondamentaux de la Réforme, la réflexion et la discussion à partir des Écritures.

 

 

Un vrai tableau catholique du XVIe siècle protestantisé à outrance

 

À notre avis, le panneau du Louvre est un tableau classiquement catholique comme il y en a eu des centaines, probablement de l’école allemande du XVIe siècle, complété jusqu’au XVIIe siècle (pour les besoins de la confrérie ?) et provenant en ce cas d’une contrée non touchée par le luthéranisme (sud de l’Allemagne ou Rhénanie ?).
Les diverses encoches sur la tranche du cadre, lequel, dans sa structure, est ancien, permettent de supposer que ce panneau était le volet droit d’un retable (diptyque ou triptyque ?), ce qui explique que les cinq personnages avec le saint qui les accompagne étaient tournés vers la gauche, l’objet de leur dévotion pouvant être un Christ en croix ou, ironie du sort pour un tableau « prédestiné » à devenir protestant, une représentation de la Vierge à l’Enfant !
Selon toute vraisemblance, on est en présence d’une habile supercherie, les inscriptions comme l’étiquette ayant été ajoutées tardivement, dans le but de « protestantiser » sans vergogne ce modeste tableau, son origine germanique étant ingénieusement confortée par la citation de Théodore de Bèze.
Le but d’un tel maquillage (du début du XIXe siècle ?) devait être d’ordre commercial, pour faire vendre une œuvre dépareillée, ayant un air ancien, et unique en son genre.
Et le zélé Edmond Du Sommerard (on lui doit quantité d’acquisitions dont la prestigieuse tenture de la Dame à la licorne) de s’y laisser prendre !

 

 

Œuvre exposée

École allemande du XVIe siècle
Complété à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle

Confrérie en prière, dit autrefois Les Réformateurs
Bois (chêne). H. 0,615 ; L. 0,875 m (avec le cadre : H. 0,77 ; L. 1,02 m).

Acquis le 31 décembre 1865 du marchand de curiosités Toussaint-Joseph Baur (1816-1885), Paris, par Edmond Du Sommerard (1817-1885), conservateur du musée de l’Hôtel de Cluny, comme « portrait des chefs calvinistes » ; transféré du musée de Cluny au Louvre en 1896. R.F. 1005

 

 

Illustrations :


Étiquette collée au revers du panneau du tableau
 : « LES PRINCIPAUX INSTRUMENS DESQUELS DIEU S’EST SERVI DU TEMPS DE NOUS ET DE NOS PERES, POUR REMETTRE SUS LA VRAYE RELIGION EN ALLEMAGNE » (Théodore de Bèze, Icônes, édition française, 1581, p. 21).

Pseudo Mélanchton
Détail du visage du pseudo-Melanchthon. Photographie en réflectographie infrarouge mettant en évidence le dessin sous-jacent (C2RMF, Elsa Lambert, 2007).

Les cinq pseudo réformateurs
De gauche à droite, Martin Luther, Justus Jonas, Philippe Melanchthon, Martin Bucer et Ulrich Zwingli.

M. LUTHER ÆTATIS SUÆ, 60 1543
Détail de l’inscription désignant le pseudo-Luther : « M. LUTHER ÆTATIS SUÆ / 60 1543 » (C2RMF, Elsa Lambert, 2007).

Donateur anonyme
Détail du donateur anonyme dans l’angle inférieur droit, avec son inscription : « I. DO… /AGE DE 48 / 1618 ».

Détail des inscriptions sur le cadre
(C2RMF, Elsa Lambert, 2007).

Lucas Cranach le Jeune (1515-1586)
Portrait posthume de Martin Luther
. 1559

Ancienne collection Goudstikker (Vente à New York, Sotheby’s, 28 janvier 2000, n° 24).

Portrait du pseudo-Luther
Détail du pseudo-Luther.

Lucas Cranach le Jeune (1515-1586) Portrait de Philippe Melanchthon. 1559
Francfort-sur-le-Main, Städel Museum.

Portrait du pseudo-Melanchton
Détail

École anglaise du XVIIe siècle
Les Réformateurs

(Vente à Londres, Sotheby Parke Bernet, 17 février 1982, n° 34).

 

 

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