Spiritualité des images
La Vierge à
l'œillet
de Johann
König
1586-1642
L'insertion d'un motif
luthérien dans une copie d'après Léonard de
Vinci
Musée du Louvre
aile Richelieu, 2e étage,
salle 8
.
Gilles
Castelnau
25 janvier 2007
Ce nouveau tableau vient d'entrer dans cette
salle de peinture allemande du 16e siècle. Il s'agit de la copie,
réalisée aux environs de 1614, d'un tableau de
Léonard de Vinci par le
peintre allemand, Johann
König.

Vierge à
l'oeillet de Léonard de Vinci
Peut-être le protestant Johann
König aimait-il particulièrement ce tableau
- peut-être aussi son commanditaire, s'il y en eut un. En
tout cas il le copie en le « protestantisant ».
Ce n'est pas tous les jours que l'on rencontre ainsi une « Vierge Marie
luthérienne » !
On remarque, en effet, que si la copie est fidèle jusque
dans les détails, König apporte deux petites
modifications au tableau de Léonard de Vinci qui ne sont pas
sans signification.
- - Le bouquet
qui est à droite n'est plus composé des mêmes
fleurs. Léonard de Vinci semble avoir suivi l'habitude
médiévale d'accompagner la Vierge des fleurs
traditionnelles et notamment des lys. König peint librement des
fleurs fraîches et des prairies.
- Les montagnes
que l'on aperçoit derrière les fenêtres sont
devenues arrondies et douces, mais surtout on aperçoit sur la
montagne de gauche une forteresse rayonnant d'une immense
lumière qui semble surnaturelle.

Détail de La
Vierge à l'oeillet, de Johann König
Il s'agit d'une évidente « citation » du fameux
cantique composé à partir du Psaume 46 en son
temps (en 1529) par Martin Luther et qui était devenu
dans toute l'Europe un hymne traditionnel du protestantisme.
En France on le chante fréquemment aujourd'hui sous le
titre « C'est un rempart que notre
Dieu ».
A Amsterdam, une plaque sculptée d'une forteresse et
portant le titre du Psaume en hollandais signale la foi de son ancien
propriétaire...
Amsterdam, Oudezijds
Achterburgwal 52
A Strasbourg, un recueil de cantiques luthériens reprend ce
symbole sur sa première page.
Recueil de cantiques
protestants pour l'Alsace et la Lorraine
.
Élisabeth
Foucart-Walter
conservateur en chef au
Département des peintures au musée du Louvre
Au-dessus de la Vierge à l'oeillet est accroché
Saint
Jérôme de Pencz,
artiste de Nuremberg qui a adhéré aux idées de
Luther ; de plus, il a travaillé en Italie et son tableau
ne cohabite pas trop mal avec la copie d'après
Léonard.
A côté se trouve le Christ
et la femme adultère de
Harrich, un peintre lui aussi de Nuremberg qui a
réalisé beaucoup de copies d'après Dürer et
Cranach. Je en crois pas qu'on sache quelle était sa
confession mais il y a de fortes chance pour qu'il ait
été également protestant.
La Pinacothèque de
Munich vient d'organiser une exposition sur la Vierge à l'oeillet de
Léonard de Vinci, un remarquable tableau de la jeunesse du
peintre (vers 1475) et, qui plus est, sa seule peinture dans un
musée allemand. Le prêt de la belle copie du Louvre n'a
malheureusement pu être accordé en raison de
l'extrême fragilité de son support de bois. Grâce
à un examen préliminaire pratiqué à cette
occasion, un détail iconographique demeuré
jusque-là inaperçu nous est apparu dans toute son
évidence.
D'un disciple de Van Orley à
Johann König
Frédéric Villot, dans son inventaire du
fonds des peintures du Louvre rédigé à partir
de 1850, puis dans son catalogue (1852), classe notre
Vierge à l'oeillet dans
l'École flamande du XVIe siècle, comme
l'oeuvre de « quelque disciple de
Van Orley », preuve que son caractère
nordique ne lui avait pas échappé. Après
l'apparition de l'original de Léonard et son achat par Munich
en 1889, le tableau parisien devient une simple copie flamande
avec variantes d'après cette oeuvre.
En 1943, Roberto Longhi avance le nom du peintre allemand
Adam Elsheimer (1578-1610) établi à Rome à
partir de 1600, en raison du paysage lumineux et assez
naturaliste de l'arrière-plan, et y voit un travail
de 1604 environ.
C'est en 1967 qu'est proposé concomitamment par Kurt
Bauch (Kunstchronik) et Jacques Foucart (dossier du tableau), le nom
d'un des excellents disciples d'Elsheimer, Johann König,
présent à Rome dès 1610 où il n'a pu
manquer de rencontrer Elsheimer (qui va mourir en
décembre) : la facture plus précise et dure que
celle d'Elsheimer (voir le traitement minutieux des feuillages) est,
en effet, caractéristique de sa manière. Cette
attribution, entérinée dans le Catalogue sommaire
illustré de 1981, est à présent admise de
tous, et König doit même être
considéré comme l'auteur du tableau dans sa
totalité.
Des variantes dont une essentielle
Le motif du vase à droite, encore tributaire de
l'influence de Verrocchio dans le tableau du jeune Léonard,
est devenu ici plus présent, comme une nature morte
indépendante, dans la manière de Brueghel de Velours,
avec des fleurs peintes d'après nature et bien identifiables
(notamment des narcisses, jonquilles, tulipes, myosotis avec, au
sommet, une superbe fritillaire).
Les montagnes, étrangement découpées et
déjà si furieusement léonardesques, sont
remplacées par un calme paysage boisé, véritable
« signature »
de König. Dans l'échappée de droite, on distingue
deux cigognes (avec pattes et bec rouges) en vol et, de l'autre
coté de Marie, une ferme, enfin, tout au sommet de la colline,
à gauche, une forteresse d'où s'échappent de
singuliers rayons de lumière.
Nous proposons de voir dans cette illumination quasi surnaturelle
une allusion à peine voilée au célèbre
cantique de Luther de 1529 « Eine feste Burg ist unser
Gott » (Dieu est notre citadelle),
inspiré du Psaume 46 (Dieu est pour nous refuge et
force), si populaire dans l'Allemagne protestante.
Qui était Johann
König ?
Mais que sait-on des convictions religieuses de
König ? Il est effectivement né dans une famille
luthérienne à Nuremberg, où il est
baptisé le 21 octobre 1586 (son père
était orfèvre). Il travailla d'abord à
Augsbourg, fit le voyage de Venise où il copia en 1607
les Noces de Cana de
Véronèse (aujourd'hui au Louvre).
On le sait à Rome en 1610. Il est de retour à
Augsbourg au printemps 1614, où il poursuit son
activité de peintre, participant au décor du nouvel
hôtel de ville de 1622 à 1626. Cette
carrière augsbourgeoise devait être interrompue par un
épisode de la guerre de Trente ans : la proclamation,
le 6 mars 1629, de l'Édit de restitution aux catholiques
des biens ecclésiastiques passés aux mains des
protestants.
La présence de König devint vite difficile dans
l'impériale cité d'Augsbourg, au point qu'il en partit
définitivement en 1630 pour retourner dans sa ville
natale, Nuremberg, bastion de la Réforme, où il mourut
le 4 mars 1642.
Tableau de Léonard de Vinci
copié par König
Quand König réalisa-t-il sa copie ? Le
fait qu'elle soit peinte sur peuplier, un bois souvent utilisé
outre-monts, pourrait en un sens plaider en faveur d'une
exécution en Italie, et cela avant le printemps 1614.
Il est vrai qu'on ignore où se trouvait l'original de
Léonard en ce début du
XVIIe siècle ; la date de son
arrivée en Allemagne n'est pas connue. Il serait tout aussi
imaginable que König ait peint son tableau de retour en
Allemagne, le peuplier étant un support également
utilisé en terre germanique.
Autre question : à qui destinait-il une telle
oeuvre ? Peut-être à lui-même ou à un
client manifestement luthérien. On notera qu'il existe au
moins une copie de la composition de König, avec la même
forteresse resplendissante, ce qui laisse entendre que l'oeuvre
rencontra un certain succès.
De l'oeillet de la Passion au cantique de
Luther
König a réalisé une prouesse
iconographique en introduisant ce motif qui peut résonner
comme un manifeste luthérien dans une Vierge à l'Enfant d'esprit tout
italien et catholique.
Quant à l'oeillet rouge que le petit Jésus,
insouciant, veut saisir des mains de sa mère, il est un des
symboles traditionnels de la Passion du Christ, à la suite
d'une confusion entre l'oeillet, couleur du sang, et le giroflier,
dont le fruit, le clou de girofle, évoque les clous de la
Passion.
Par deux fois, Raphaël a
illustré lui aussi ce thème.
Que penser de l'audace de ce peintre allemand qui, tout en
respectant son illustre modèle, à inséré
un détail qui ne pouvait pas échapper à ses
contemporains en ces temps encore troublés par les conflits
religieux ?
.
Oeuvre
exposée
Johann König
(Nuremberg, 1586 - Nuremberg, 1642)
La Vierge à l'oeillet
Bois (peuplier). H. 0,604 ; L. 0,569 (0,470 sans
les agrandissements verticaux de chaque côté)
« Ancienne
collection », selon Villot : sans doute
saisi à la Révolution chez un émigré,
dans une église ou un couvent (peut-être « La Vierge et l'Enfant Jésus, de
Léonard de Vinci » qui figure dans une
liste de tableaux remis le 24 juillet 1793 par
Alexandre Lenoir à la Commission du Muséum)
Paris, musée du Louvre, INV. 1988
Oeuvre
copiée (photo reproduite
ci-dessus)
Léonard de Vinci
(Vinci, près de Florence, 1452 - Amboise, 1519
Vierge à l'oeillet,
vers 1475
Bois (peuplier). H. 0,620 ; L. 0,485
Apparu en 1886 dans la succession de Therese Wetzler dont la
famille tenait depuis des générations une pharmacie
à Günzburg, petite ville entre Ulm et Augsbourg ;
acquis par le Dr. Alfred Haug qui le revend en 1889 au
musée de Munich. Assez vite contesté, le tableau est
à présent réhabilité
Munich, Alte Pinakothek, Inv. Nr. 7779
Voir aussi
Gilles Castelnau et Élisabeth
Foucart-Walter Magdalena fille de Martin Luther
Gilles Castelnau et Élisabeth
Foucart-Walter Lucas
Cranach l'Ancien
Gilles Castelnau et Élisabeth
Foucart-Walter la Vierge à l'œillet
Gilles Castelnau Le portrait d'Anton
Fugger
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