Protestants dans la Ville

Page d'accueil    Liens    

 

Gilles Castelnau

Images et spiritualité

Libres opinions

Spiritualité

Dialogue interreligieux

Hébreu biblique

Généalogie

 

Claudine Castelnau

Nouvelles

Articles

Émissions de radio

Généalogie

 

Libéralisme théologique

Des pasteurs

Des laïcs

 

Roger Parmentier

Articles

La Bible « actualisée »

 

Réseau libéral anglophone

Renseignements

John S. Spong

 

JULIAN MELLADO

Textos en español

Textes en français

 

Giacomo Tessaro

Testi italiani

Textes en français

 

 


L’homme qui riait avec les dieux

 

Lucien Jerphagnon

 

Albin Michel

264 pages – 6,90 €

 

 

Recension Gilles Castelnau

 

Voir aussi
Lucien Jerphagnon : Julien dit l'apostat

 

1er mars 2015

La connaissance qu'a Lucien Jerphagnon du monde antique est infinie.
La profondeur et le sérieux de sa réflexion spirituelle sont impressionnants.
Son style est vivant, coulant, brillant.

Quel dommage qu’il nous ait quittés et que nous ne puissions donc plus attendre de lui encore d’autres livres aussi captivants !

Celui nous donne une vingtaine d’articles relativement courts et faciles à lire qui nous font pénétrer dans l’Empire romain et remettent en question nos idées toutes faites et nos préjugés. Plusieurs concernent les premiers chrétiens et leur foi.

En voici des passages.

 

.

 

page 163

Sur les mythes, Rome et les chrétiens

 

Les premiers chrétiens, du cirque à la pourpre

Au tout début, les chrétiens, venant de l'Orient, étaient perçus comme une secte dissidente juive, du reste en mauvais termes avec les vrais Juifs, qui, de leur côté, faisaient tout pour se démarquer d'eux. Dans l'Empire, les Juifs avaient un certain statut. Ils n'étaient pas très bien vus, mais enfin, on les admettait. Leur dieu était le dieu d'un peuple ; c'était « le dieu des Juifs », comme il y avait les dieux des Gaulois, les dieux africains, etc. Simplement, les Juifs n'en avaient qu'un, et ne voulaient adorer que celui-là.

Pour les païens, c'était une bizarrerie de plus, s'ajoutant à leurs histoires de circoncision, de sabbat, de nourriture. Mais enfin, du moment qu'ils payaient la redevance, qu'ils ne causaient pas de troubles, ça les regardait, d'autant plus qu'ils restaient toujours entre eux.

Avec ces chrétiens, comme on les appelait, c'était beaucoup moins clair. D'abord, ce n'était pas une nation ; ils venaient de partout, et pourtant, ils avaient l'air de se raccrocher aux Juifs. Ce Chrestos, Christos, Christus, qu'ils adoraient, c'était, paraît-il, le fils que le dieu des Juifs aurait eu d'une vierge juive. Ça pouvait passer, à la rigueur : la mythologie était pleine de ces histoires.

Mais, d'une part, les Juifs ne voulaient rien savoir : leur dieu était resté sans enfants. Alors, finalement, ce Christus était le dieu de qui ? D’autre part, la carrière de ce Christos n'avait rien de reluisant. Un artisan juif, appréhendé et remis aux autorités romaines de l'époque, parce que, selon les Juifs de Jérusalem, il mettait la pagaille en se faisant passer pour roi. Finalement, on l'avait crucifié. Ça, ça faisait mauvais effet. Si encore il avait été décapité ! Mais cela indiquait la pire condition sociale : on pensait à Spartacus, à la révolte des esclaves.

De plus, il courait de mauvais bruits sur la secte et sur ses mystères : adoration d'un individu crucifié à tête d'âne, orgies nocturnes, cultes anthropophagiques, où l'on mangeait de la chair, où l'on buvait du sang... La chair et le sang d'un enfant divin ; disait-on. Pas étonnant si la secte recrutait parmi les basses couches sociales, mais des notables s'y encanaillaient, disait-on, et cela même était louche : on subodorait un vaste complot.

[...]

Or, précisément, ils se signalent, et là, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase : comme les Juifs (mais les Juifs ont l'autorisation comme peuple), ils refusent d'adorer les autres dieux. On ne les voit jamais aux cérémonies ; jamais ils ne prennent part aux banquets sacrés, où l'on mange la viande des sacrifices. Et si on les y oblige, ils préfèrent généralement endurer mille morts plutôt que de céder. C'est stupide, et ce n'est pas poli. Qui sont ces gens ? Pour qui se prennent-ils, pour mépriser les divinités protectrices de Rome et de l'Empire ? Qu'est-ce que ça coûte de faire griller deux ou trois grains d'encens sur des braises, devant une statue vénérée depuis des siècles ? En quoi est-ce que cela peut déranger leur foutu dieu ? Il n'est quand même pas le seul ! Au fond, cela nous fait penser aux libertaires d'aujourd'hui, qui refusent de se lever et d'ôter leur chapeau quand on joue La Marseillaise.

 

 

page 201

Dieu, chemin faisant

De la foi

Donc. je ne peux pas ne pas croire, et croire en un Dieu dont la seule chose que je connaisse est précisément qu'il est inconnaissable. On m'a déjà dit :
« Mais alors, votre bon Dieu, à quoi vous sert-il ? - À rien, bien sûr. On ne se sert pas de Dieu : ce sont des mœurs de sauvages. - Mais alors ? - Alors, si je crois en ce Dieu dont je ne puis rien dire d'autre sinon qu'il est au-delà de tout et même de l'être, c'est parce que, depuis toujours, je vois littéralement, à tout instant, le monde procéder de cet Au-delà dont je n'ai pas l’idée et qu'il me faut bien désigner, comme tout le monde, par ce vocable de "Dieu" qui recouvre tant de choses disparates.
Pour moi, l'existence des choses, de chacune des choses comme de leur ensemble, ne va pas de soi. Rien n'est "tout naturel" , tout a toujours un drôle d'air. C'est comme une affirmation têtue, incessante, assourdissante, aveuglante, qui ne connaît d'autre pôle que le rien, le néant - encore une idée purement fabriquée, par commodité, comme le zéro. »

[…]

Justement, vous allez me dire : et la religion ? Le christianisme ? - Désolé : de ce point de vue, j'ai perdu la foi. Non pas dans le Dieu vers qui nous oriente le christianisme, mais (comment dire ?) dans la « chose-Dieu », l'« objet-Dieu » à quoi les dogmes l'ont réduit, à partir de tout un enchaînement, de toute une dialectique à quoi je ne puis adhérer. Je sais bien que, si Dieu veut se faire connaître, il lui faut bien parler la langue des hommes, autrement dit se révéler par des mythes, des fables parlantes, des images suggestives. Jusque-là, cela va.
Mais, là où je ne suis plus, c'est quand on m'oblige à prendre les mythes au pied de la lettre, quand on veut absolument en faire un système rationnel, mis en formules. Là, je décroche. En effet, si je saisis bien la visée du mythe, je connais aussi la portée de la raison, sa spécificité. Les deux ne sont pas du même ordre. On le répète, mais on n'en tient pas compte. Cela dit, je suis heureux que des gens trouvent là leur bonheur, leur paix, leur joie.

À chacun son chemin ; il y a plus d'une demeure dans la maison du Père. Je voudrais même qu'il y eût davantage de croyants, dès lors qu'ils ne seraient pas fanatiques, bien sûr. Pour tout dire, je les envie même un peu... Et je voudrais finir sur un mot d'un chrétien incontestable (il est cardinal de l'Église romaine), que j'ai trouvé dans l'un de ses livres : « La foi est l'espérance dans l'amour » (Paul Poupard, Le Pape, p.29). Je n'ai jamais trouvé mieux comme définition de la foi, et je la fais mienne, même si de cet Amour je ne sais dire le nom. Au reste, cette ignorance-là - « ce savoir non-sachant », este saber no sabiendo, dit Jean de la Croix - me comble.

Bienheureuse éternité, dont j'espère tout depuis que je n'en sais plus rien...

 

 

page 208

De amicitia

Sur Aurelius Augustinus

Je sais bien qu'il existe des chrétiens pour qui tout va de soi - et cela je le dis, croyez-le bien, sans l'ombre d'un reproche - et l'homme que je suis, recru de travaux, d'études, de recherches, arrive à regarder avec une sorte de tendresse, mais aussi avec une pointe d'envie, vers ceux pour qui tout va de soi dans la foi, vers ceux pour qui il est naturel que Dieu - Dieu... - ait parlé, qu'il ait choisi de parler comme il l'a fait, dans un canton obscur du monde antique, de parler par ce livre fait de pièces et de morceaux, bourré de superpositions, de redites, et d'un style composite, tantôt sublime, tantôt simplet, tantôt franchement bizarre, que nous appelons la Bible.

Et là il faut avoir le courage de regarder la Bible telle qu'elle nous arrive. La Bible pleine de traits splendides, qui font honneur à l'humanité, et d'histoires pas tellement édifiantes, voire de sentiments parfaitement inadmissibles. La Bible où l'on magnifie des héros qui parfois ne valaient pas cher. La Bible pleine de tendresse humaine et d'appels au meurtre, où l'on rêve de saisir par les pieds les enfants d'Édom pour leur écraser la tête contre la pierre...
La Bible pleine d'anthropomorphismes, où l'on voit Dieu se mettre en colère comme un émir, flanquer les gens à l'eau, les en retirer s'il le juge utile, respirer délicieusement la graisse brûlée des sacrifices...
La Bible, ne tenant compte que d'une infime partie du monde antique, donnant à des histoires de Bédouins, à des guerres de tribus, une importance épique - alors qu'autour, le reste du monde méditerranéen s'en fichait éperdument, si l'on en juge par l'absence d'échos de ces prétendus hauts faits dans l'histoire générale.
La Bible, le livre d'une peuplade farouche qui se prétend la préférée de Dieu, la Bible Parole de Dieu... Mystère insondable de la foi !

[...]

Plus précisément, l'idée philosophique de Dieu - j'insiste : la représentation conceptuelle de Dieu qui a fini par s'imposer au cours des siècles - vient faire écran, vient s'interposer entre le Dieu de la Bible et nous. Et cela Pascal l'avait bien vu, il y a trois cents ans, Pascal qui, dans le fameux Mémorial cousu dans ses poches en souvenir d'une nuit de ferveur, avait écrit fiévreusement : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants... Dieu de Jésus-Christ... » Lui, Pascal le savant, lui avait fait son choix, si j'ose dire.

Mais nous ? Avons-nous fait notre choix ? N'y a-t-il point des parties de nous-mêmes, des secteurs de notre esprit qui ne sont pas encore tout à fait évangélisés ? Et ne pensons-nous pas, quelquefois, à la Bible comme à un monument plus très à la mode, qu'on peut, bien sûr, visiter, mais où l'on ne tient pas tellement à être surpris, où l'on ne tient pas tellement à être photographié... ? Dans nos milieux chrétiens, tout va bien : c'est un point de rencontre. Mais pour les gens du dehors ? Pour les collègues et amis incroyants ? Et peut-être la pensée nous vient-elle que la Bible est inadéquate à la grandeur incommensurable, à la pureté totale de ce Dieu dont on a aujourd'hui une « meilleure » idée..., une idée plus moderne, marquée par vingt et quelques siècles de controverses savantes, de controverses de philosophes et de savants...
Certains - je ne dis pas tous - certains en viennent peut-être à regretter que la Bible ne soit pas à la hauteur de ce développement ultérieur de la conscience, et alors ils la lisent, cette Bible, vaguement gênés - ils la lisent parce que cela se fait, cela doit se faire. Je n'ose ajouter : et que, finalement, cela n'a pas une telle importance. L'important étant la bonne conscience...

[...]

Je voudrais terminer par quelques mots d'Augustin, d'un Augustin mûri, devenu évêque d'Hippone et réfléchissant sur l'aventure biblique de sa jeunesse, sur ce rendez-vous manqué avec le Dieu qu’il devait chérir le reste de ses jours, déplorant seulement de l'avoir aimé trop tard. Voici comment il apprécie son attitude d'alors : « Mon orgueil dédaignait la simplicité de ce livre, ma vue n'en pénétrait point les profondeurs. Il était fait cependant, ce livre, pour grandir en même temps que les petits, mais je dédaignais d'être petit et je prenais l'enflure de ma vanité pour de la vraie grandeur... »

Sur un pareil sujet, quoi dire de plus, sinon : Amen !

 


Retour vers la page d'accueil
Retour vers "libres opinions"
Vos commentaires et réactions

 

 

haut de la page

 

 

Les internautes qui souhaitent être directement informés des nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que voici : Gilles Castelnau
Ils recevront alors, deux fois par mois, le lien « nouveautés »
Ce service est gratuit. Les adresses e-mail ne seront jamais communiquées à quiconque.