Protestants dans la Ville

Page d'accueil    Liens    

 

Gilles Castelnau

Images et spiritualité

Libres opinions

Spiritualité

Dialogue interreligieux

Hébreu biblique

Généalogie

 

Claudine Castelnau

Nouvelles

Articles

Émissions de radio

Généalogie

 

Libéralisme théologique

Des pasteurs

Des laïcs

 

Roger Parmentier

Articles

La Bible « actualisée »

 

Réseau libéral anglophone

Renseignements

John S. Spong

 

JULIAN MELLADO

Textos en español

Textes en français

 

Giacomo Tessaro

Testi italiani

Textes en français

Libre opinion



Jean-Jacques Rousseau

et le protestantisme

 

 

pasteurs Gilles Castelnau et Laurent Gagnebin


Dialogue à la radio Fréquence Protestante
du 30 juin 2012

 


6 juillet 2012

Gilles Castelnau C’est maintenant le 3e centenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau qui est né le 28 juin 1712. Il a été un des membres des Lumières qui, au 18e siècle réunissaient Voltaire, Diderot, et tous les penseurs qui apportaient des idées nouvelles. Jusqu’alors la tradition intellectuelle et spirituelle de la France était celle des rois Louis (Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI)  qui avaient une pensée unique, un catholicisme conservateur et qui, politiquement, considéraient que l’État c’était eux, l’autorité était la leur. Les Lumières apportaient une pensée libératrice.

Laurent Gagnebin Nous avons l’intention de souligner dans ce cadre la très grande importance de la relation de Jean-Jacques Rousseau et du protestantisme et même plus largement de Rousseau et de la religion.
Il est surprenant de constater qu’en ce centenaire de Rousseau, on lui consacre beaucoup d’émissions, d’articles, de livres sans rien dire de son protestantisme qui n’est pourtant pas du tout marginal dans son œuvre. Le protestantisme est essentiel pour sa pensée.

GC. Le protestantisme de Rousseau ne se réduit pas à son appartenance à une Église ; c’est toute sa pensée qui est protestante. Après tout il est aussi des catholiques qui ont une mentalité tout à fait protestante, et c’est bien. Tout le monde peut adhérer à la pensée de Rousseau.
D’ailleurs il y a des statues de Jean-Jacques Rousseau, il y a des célébrations dans la ville de Genève qui ne sont pas suivies seulement par les protestants mais par tous les esprits avides de liberté intérieure, de libre examen.

LG. Rousseau a en effet une dimension universelle. Il n’est pas que le protestant libéral que l’on connaît. Ses œuvres les plus connues ne sont pas nécessairement celles où apparaissent le plus clairement ses idées religieuses. Je pense par exemple au « Contrat Social » qui est son œuvre majeure. On aime beaucoup « les Rêveries d’un Promeneur solitaire » et ses « Confessions ».

GC. Quant à l’« l’Émile » il est, lui, vraiment religieux.

LG. « l’Émile » est le scandale parmi les scandales puisqu’il a été condamné en 1762.

GC. Il a été condamné par le Parlement à être lacéré et brûlé. Rousseau s’est senti personnellement menacé et s’est sauvé à l’étranger. Les dirigeants de Genève avaient également jugé sous l’influence de la décision de Paris  que « l’Émile » était déstabilisant et l’avaient eux-mêmes aussi condamné. Et Rousseau pour protéger son intégrité personnelle s’est enfui à Neuchâtel qui appartenait alors à la Prusse.

LG. Genève n’était pas encore à l’époque dans la Confédération Helvétique. Le fait que Genève ait condamné « l’Émile » a été une des grandes tristesses, une grande blessure qui n’a jamais cicatrisé.
Il faut comprendre que ce qui a été condamné dans ce livre est le livre 4, la « Profession de foi du Vicaire savoyard ». C’est un texte important, de 100 à 150 pages, dans lequel Rousseau présente ses idées religieuses qui ont donc été condamnées aussi bien par le catholicisme officiel, la Sorbonne et les universitaires que par la République de Genève.

GC. Ce titre d’un « Vicaire savoyard » est ambigu car un vicaire savoyard est évidemment catholique. La Savoie était d’ailleurs une province catholique en opposition constante avec sa voisine la Genève protestante.
Ce « vicaire » exprime en fait les idées de Rousseau. Mais ce titre suggère que les catholiques, même prêtres, peuvent parfaitement penser ainsi.

LG. Rousseau définit dans ce chapitre 4 de « l’Émile » une religion qui ne satisfait personne : il n’est d’accord ni avec le rationalisme matérialiste et généralement athée des Encyclopédistes (comme Diderot ou Helvétius) ni avec les positions des Églises et notamment de Église romaine. Dans ce chemin très solitaire, il récuse chez les uns et chez les autres le dogmatisme ecclésial comme l’athéisme rationaliste.
Rousseau était un lecteur de la Bible. Il a dit avoir lu la Bible plusieurs fois en entier. A la fin de sa vie il disait qu’il n’y avait plus qu’un seul livre qu’il aimait lire et c’était la Bible.
Sous l’influence de madame de Warrens il avait été pendant une douzaine d’années catholique dans sa jeunesse. Mais c’est tout. Aucune de ses œuvres ne porte la marque d’une pensée catholique.

GC. Quand on dit que Genève était la ville de Calvin et que Rousseau en était citoyen, cela ne signifie pas que sa spiritualité était aussi rigoureuse, catégorique, raide et doctrinale que celle de Calvin, qui était lui aussi actif à Genève. Calvin vivait au 16e siècle et Rousseau deux siècle plus tard. Il avait conservé l’idée de Calvin qui est fondamentale du protestantisme, que chacun peut lire la Bible, que l’on ne doit pas nécessairement suivre ce que disent les papes mais que chacun est responsable devant Dieu. Mais Rousseau poussait davantage cette idée en disant que l’on n’est pas obligé de croire au péché originel, à Satan, à l’Incarnation et la Trinité : on peut avoir une pensée que nous  appelons aujourd’hui une pensée libérale.

LG. Le protestantisme français ne se rend pas compte aujourd'hui qu’il pense son protestantisme à travers le filtre de Rousseau. On ne peut pas comprendre la pensée protestante contemporaine en disant qu’on a sauté du 16e siècle de Jean Calvin à maintenant. Entre Calvin et nous il y a Rousseau qui joue dans nos pensées religieuses un rôle fondamentale. On reçoit aujourd’hui le calvinisme de Calvin à travers ce filtre de Rousseau qui le modifie considérablement.
Tu as cité à juste titre plusieurs dogmes avec lesquels Calvin n’aurait pas été d’accord. Il y a notamment la question du libre examen. Jamais ni Calvin ni Luther ne l’auraient acceptée.
Rousseau ne dit pas « libre examen » : cette expression arrivera plus tard chez le pasteur et théologien Samuel Vincent à la jointure des 18e et 19e siècles. Rousseau parle de « libre interprétation ». Cela signifie qu’il lit la Bible, l’histoire des religions, des Églises, en utlisant sa raison. Il se donne le droit d’interpeller, de faire une lecture historique et critique de la Bible grâce à l’instrument qu’est sa raison. Il ne vaut pas se soumettre intégralement à tout ce qui est dit ni dans la Bible ni dans la doctrine officielle de Église.
On est très loin de Calvin. En effet cette libre interprétation est humaine.

GC. Calvin avait fait condamner Michel Servet qui ne croyait pas à la Trinité. Rousseau ne croyait pas non plus à la Trinité et n’a jamais voulu que personne soit condamné ni pour cette question ni pour une autre.

LG. Rousseau a un esprit très critique à l’égard des dogmes traditionnels. A l’égard de la Trinité, à l’égard de l’idée de Révélation aussi. Les musulmans, les juifs, les chrétiens se réclament tous d’une révélation en disant que celle des autres est fausse.

GC. La Révélation est de croire  que Dieu a réussi à se faire entendre concrètement et de manière très claire, pour révéler des dogmes comme la Trinité, l’Incarnation, l’Immaculée conception de la Vierge, son Assomption au ciel, l’Infaillibilité du pape etc. Rousseau ne croit pas que ni la Bible, ni le Coran, ni la Bhagavad-gita ni les Upanishads soient directement inspirés par Dieu.

LG. Il montre aussi que l’exclusivisme de chaque religion prétendant qu’elle seule possède la vraie révélation et que les autres se trompent est une idée absurde. Il raille une telle prétention et s’en moque beaucoup, notamment dans la Profession de foi du Vicaire savoyard.
Il parle beaucoup de cette question de la libre interprétation dans sa Lettre à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, ainsi que dans ses Lettres de la Montagne, qui est un texte fondamental pour comprendre ses conceptions religieuses : « Voici donc l’esprit établi pour unique interprétation de l’Écriture.Voilà l’autorité de Église rejetée. Voilà chacun mis sous sa propre juridiction. » Tels sont les deux points fondamentaux de la Réforme : Reconnaître la Bible pour seule règle de sa croyance et n’admettre d’autre interprète du sens de la Bible que soi.
La première partie de cette affirmation qui dit de reconnaître la Bible comme l’unique règle,  correspond tout à fait aux idées de Calvin et de Luther. Mais dire que j’ai droit à l’interprétation qui est la mienne  même si elle n’est pas celle des prêtres, est quelque chose de très particulier.

GC. J’ai droit à mon interprétation et j’accepte que vous ayez la vôtre. Cela provoque naturellement un débat, une polémique, ce que les protestants aiment beaucoup. Mais cela ne signifie évidemment pas que la Bible est dictée par Dieu comme les musulmans disent que le Coran l’est par Dieu.

LG. On dit parfois que cette libre interprétation de chacune et de chacun provoque l’anarchie. Les protestants ont l’habitude de répondre : « Nous préférons les risque de la liberté à ceux de l’autorité ».
D’autre part Rousseau disait  que les limites de la tolérance est que nous refusons l’interdiction de la tolérance. Nous refusons l’interdiction de la liberté. C’est ainsi que les protestants se sentent cohérents les uns avec les autres : Nous formons une famille qui accepte la liberté de l’autre. Mais chacune et chacun doit accepter réciproquement celle de l’autre. Il écrit : « Je n’ai cessé d’insister sur l’autorité de la raison en matière de foi sur la libre interprétation des Écritures. »

GC. Les protestants se sont donc éparpillés en 36 000 dénominations différentes. Mais chacune reconnaît chez les autres qu’elle fait partie de la même famille. Il y  une grande unité dans la mentalité protestante.

LG. J’utilise volontiers l’image que voici : Les catholiques  représentent plusieurs familles très différentes et même opposées les unes aux autres. Et ces familles demeurent dans une seule maison visible qui est celle de Église romaine avec le pape, le Vatican, les évêques. Alors que les protestants ont une unité fondamentale entre eux. Ils sont une seule famille répartie dans des maisons différentes. Cette union est intérieure et profonde mais pas nécessairement visible. Alors que chez les catholiques elle est très visible mais n’est pas forcément commune à chacun des membres de la famille.

GC. Nous allons maintenant entrer dans l’idée de Rousseau qui dit que l’homme est bon, qu’il n’y a pas de péché originel ni de Diable.

LG. Cette thèse de la bonté originelle de l’homme est la grande thèse de Rousseau qu’on découvre notamment dans la « Profession de foi du Vicaire savoyard » au livre 4 de Émile, mais aussi ailleurs. On dit sans cesse, cela s’enseigne même dans les lycées, qu’à cause de cette idée Rousseau est un rêveur impénitent et naïf. Dire que l’homme n’est pas corrompu serait une vaticination irréaliste.
Mais Rousseau savait très bien l’importance du mal qui nous habite. L’important est de comprendre la raison pour laquelle il s’attache tant à l’idée que l’homme est bon. Dans le Discours sur l’Origine de l’inégalité et dans les autres Discours qui ont précédé la publication de « l’Émile », Rousseau dit en parlant de la bonté originelle de l’homme qu’il s’agit d’une hypothèse. Il parle d’une « histoire hypothétique ». C’est comme un grand mythe qu’il façonne. Il dit même qu’il a « hasardé quelques conjectures ». Il dit même que la bonté originelle de l’homme « n’a peut-être point existé ».

GC. En quoi est-ce important de récuser la doctrine du péché originelle élaborées par saint augustin et reprise sans discussion par Calvin : L’homme est pécheur depuis Adam et Ève.

LG. Rousseau utilise la thèse de la bonté originelle de l’homme comme un postulat. En mathématique un postulat est une proposition indémontrable mais indispensable. Il existe plusieurs postulats.

GC. Il y a le postulat du péché originel : parce qu’Adam et Ève nos premiers ancêtres ont désobéi et mangé le fruit défendu, c’est la Chute, « l’homme travaille à la sueur de son front » et doit finalement mourir. On est damné à moins que le sacrifice sanglant du Christ apaise la colère de Dieu fou de rage de sentir l’humanité lui échapper.

LG. En effet, le péché originel est effectivement un postulat. Il est très contradictoire d’ailleurs, puisque sans cesse on nous condamne pour notre péché tout en nous disant sans cesse que nous n’en sommes pas responsables puisque l’origine ne dépend pas de nous.

GC. GC. On ajoute même que c’est Satan qui est responsable du mal que nous faisons.

LG. Rousseau veut un autre postulat. Il trouve que le danger d’attribuer l’origine du mal au péché originel, à Dieu, à Satan ou à la Providence, a comme conséquence de nous rendre passifs et irresponsables. « Je plaide coupable mais je ne peux rien y changer ».
Rousseau estime que cette doctrine du péché originel entraîne une manière irresponsable et passive de se comporter à l’égard du mal.Dire que l’homme est bon lui semble la seule manière de dire que nous sommes seuls responsables du mal que nous pouvons combattre, surmonter et juguler. Et que notre devoir est de combattre.
C’est là qu’intervient la fameuse histoire du tremblement de terre de 1756 qui a détruit la ville de Lisbonne.

GC. Cette terrible catastrophe a déstabilisé ceux qui croyaient que Dieu conduit le monde de manière toute puissante et aussi bonne que possible.

LG. Rousseau a affirmé qu’on ne pouvait pas rendre Dieu responsable de cet horrible cataclysme. On ne peut pas voir partout la Providence de Dieu. Ce tremblement de terre n’était pas ne punition de Dieu.

GC. Un auditeur téléphone pour dire que la Trinité à laquelle Rousseau ne croyait pas est pourtant mentionnée dans le dernier verset de l’Évangile de Matthieu où Jésus dit de baptiser « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ».
Il me semble que ce n’est pas parce qu’on parle du Fils, du saint Esprit et du Père qu’on adhère à ce dogme du 4e siècle des théologiens byzantins qui parlaient des trois hypostases, des trois personnes de la sainte Trinité qui n’en font qu’une, avec la divinité du Christ.  Ce dogme de la Trinité est très compliqué, très précis et n’a rien à voir avec le fait que nous parlons avec intérêt et plaisir du Fils, du Père et du saint-Esprit.

LG. Les doctrines de la Trinité : il y en a plusieurs. De laquelle se réclame-t-on ? La plupart des gens disent que le Père se découvre dans la nature, le Fils dans l’histoire et les vies des hommes et le saint-Esprit en nous. Et ils croient qu’ils sont trinitaires. C’est une manière parfaitement compréhensible et acceptable mais ce n’est pas cela la doctrine de la Trinité ! C’est là au contraire, une forme tout à fait « hérétique » de la Trinité ; c’est la forme appelée traditionnellement le « modalisme ». Faisons attention ! Reconnaître le Père, le Fils et le saint Esprit n’est pas la reconnaissance de la doctrine de la Trinité.

GC. Quelqu’un demande aussi jusqu’à quand il a été interdit aux catholiques de lire la Bible en français.
Je crois qu’on ne peut pas dire que la Bible a été interdite jusqu’à une certaine date.Aux 16e siècle et même au 17e, des éditions catholiques de la Bible en langue française ont été publiées ; notamment à Louvain.A la fin du 19e siècle le modernisme est né dans Église catholique sous l’influence des Lumières, en même temps que le libéralisme protestant. Il y a eu dans Église catholique de grands biblistes comme Loisy ou Renan. C’est alors que les papes ont pris peur.En 1907, le pape a interdit aux catholiques de lire personnellement la Bible en langue française. Mais cette interdiction n’a pas vraiment duré. Plusieurs traductions catholiques ont été publiées au 20e siècle en français : celle du cardinal Liénart, celle des moines de Maredsous, celle de l’abbé Crampon et surtout la Bible de l’École biblique dominicaine de Jérusalem en 1956, contenant d’excellentes introductions historico-critiques et des notes en bas de page historiques et géographiques. La Bible était ainsi rendue au peuple catholique.

LG. La question est plutôt de la traduction de la Bible à partir des textes originaux hébreu et grec. En effet pendant des siècles on n’avait pas le droit d’accéder à la Bible autrement que par la traduction latine de la Vulgate, faite par saint Jérôme en l’an 400.

GC. Encore récemment les catholiques citaient instinctivement la Bible dans cette traduction latine, qui n’est d’ailleurs pas au-dessus de tout soupçon. C’est Luther qui est revenu aux textes originaux et qui a lui-même traduit la Bible en allemand.

LG. C’est la grande réforme du protestantisme de revenir aux textes originaux. Hébreu et grec.

GC. Quelqu’un téléphone aussi pour dire que puisque Rousseau a lu plusieurs fois lui-même la Bible, comme nous l’avons dit tout à l’heure, comment a-t-il pu dire que le diable n’existe pas, alors qu’il est écrit que Jésus a été tenté par le diable.

LG. Rousseau n’a pas dit que le diable n’existe pas. Il n’entre pas dans ce genre de débats théoriques. Il dit que pour lui l’essentiel n’est pas de savoir d’où vient le mal mais comment faire pour le surmonter. Ce n’est pas en disant que le mal vient de Dieu, du diable ou d’Adam et Ève qu’on pourra aider les gens à sortir d’une attitude passive et irresponsable pour les conduire à une attitude responsable.
Il dit que l’homme est né bon pour que...

GC. Rousseau n’admet pas que le problème du mal se passe dans le ciel dans un conflit entre Dieu et le diable avec aussi la présence de Jésus-Christ et de son sacrifice « expiatoire ». Lorsqu’on dit que Jésus-Christ a donné sa vie en rançon pour le péché, on demande alors à qui cette rançon a-t-elle donc pu être payée : qui était donc le propriétaire du mal qui acceptait de s’en dessaisir lors du paiement de cette fameuse rançon.

LG. Rousseau veut que l’homme soit responsable devant le mal et qu’il ne cherche pas des excuses au nom des dogmes d’une religion.

GC. D’ailleurs ce n’est pas parce qu’il est raconté dans les évangiles que Jésus a été tenté par le diable que cela signifie qu’il existe une personnalité dans le ciel  qui serait capable d’arriver sur la terre, de s’incarner, de faire du mal, de faire alliance avec des hommes pour leur voler leur âme.
Dans la Bible il n’y a qu’un seul Dieu, c’est Dieu. Le mot diable, dans le Nouveau Testament est un mot grec, diabolos, qui ne désigne pas une personne. C’est un titre qui signifie le diviseur, le tentateur, le séparateur. Celui qui tente les hommes et les sépare les uns des autres et de Dieu. Jésus a entendu, comme nous tous d’ailleurs, une petite voix intérieure qui le tentait. Mais contrairement à ce que nous faisons trop souvent, il n’a pas écouté cette voix.
Si vous entendez la voix de la tentation, n’ayez pas peur du diable, mais ne lui obéissez pas !

LG. Tu parles d’intériorité et c’est très important : la religion de Rousseau est une religion d’intériorité. Dans la Profession de foi du vicaire savoyard, il récuse l’idée qu’on puisse accéder à Dieu par notre raison, mettre la main sur lui. Dieu est plus que nous, plus que tout ce que nous pouvons en dire, il est insaisissable par notre raison. Mais Dieu se fait connaître à nous à travers notre cœur, notre intériorité. C’est ce qu’on a appelé le sentiment religieux. Il parle du cœur, du sentiment, de la voix intérieure. La religion de Rousseau est celle de l’accueil d’un Dieu en nous. On en trouve un reflet dans la nature (le même reflet que celui qui est en nous).Il ne s’agit pas de la conquête de Dieu par la raison comme le dit un certain déisme rationaliste qu’il récuse.

Pour Rousseau, Dieu est une « voix intérieure », un « sentiment intérieur »,une « lumière intérieure », une « présence qui parle à mon cœur ». Toutes ces expressions sont de Rousseau lui-même.

GC. GC. Donc Dieu n’est ni une être surnaturel accessible par la raison, ni un juge auquel il faudrait se soumettre dans une obéissance passive, ni le Dieu révélé par les autorités de Église, qu’elles catholiques comme les évêques conservateurs qu’il y avait en France à l’époque ou qu’elles soient protestantes comme celles des pasteurs de Genève eux aussi conservateurs, quoique d’un tout autre conservatisme. Il y a un témoignage intérieur du saint Esprit, une présence divine qui monte en nous.

LG. Calvin parlait déjà du témoignage intérieur du saint Esprit qui est la voix de Dieu parlant en nous. Rousseau veut dépasser cette idée qui limiterait au chrétiens la connaissance de Dieu.

GC. Un auditeur trouve que lorsque nous parlons du Dieu intérieur sensible au cœur nous devrions citer Pascal.

LG. Cet auditeur a absolument raison. On a souvent parlé d’une proximité existant entre la démarche de Pascal et Rousseau.

GC. Pascal était janséniste et les jansénistes étaient des catholiques qui ont été abominablement persécutés par Louis XIV. Rendons-nous compte que les squelettes des jansénistes enterrés dans leur cimetière de Port-Royal, près de Versailles, ont été exhumés sur l’ordre du roi et brûlés ! Ont-ils été ainsi persécutés parce qu’ils croyaient justement au Dieu du cœur plus qu’au Dieu des autorités catholiques ?

LG. Il y a certainement de cela. Les fameuses Lettres écrites de la Montagne de Rousseau ont été comparées comme importance religieuse contestatrice et novatrice aux Provinciales de Pascal.
Revenons à Rousseau : cette idée du Dieu qui n’est pas atteint par la raison mais par le sentiment religieux intériorisé se retrouve en Allemagne avec la pensée de Schleiermacher. Il parle ainsi de la « voix intérieure », du « sentiment intérieur », d’une « lumière intérieure », du « cœur ». Tous ces mots que nous pouvons faire nôtres aujourd’hui. On accède à Dieu à l’intérieur de nous-mêmes.
Sur le plan éthique, il parle de la « conscience » qui est comme un juge qu’il dit même être infaillible, même si nous ne pensons pas forcément qu’elle le soit ! Un juge en nous du bien et du mal.

GC. Tu parlais d’un déisme modéré. Était-ce de cela que tu parlais ?

LG. Absolument. J’en ferai quelques citations prises dans la Profession de foi du vicaire savoyard.
« J’aperçois Dieu partout dans ses œuvres. Je le sens en moi. Je le vois tout autour de moi. »
Il y a donc un aller-retour du Dieu que l’on perçoit dans la nature et celui que l’on perçoit en soi.Il s’agit du même Dieu : le Dieu de l’intériorité.

GC. Ce n’est donc pas le Dieu créateur extérieur au monde.

LG. Rousseau continue : « Sitôt que je veux le contempler, sitôt que je veux le chercher en utilisant ma raison, il m’échappe et mon esprit troublé l’a perdu. »

GC. C’est évidemment très différent de la manière dont on entend parler de Dieu parfois autour de nous, comme d’un être surnaturel, à côté et en plus des autres êtres, tout puissant, extérieur au monde demeurant dans un au-delà lointain.

LG. Absolument.
Dans sa Profession de foi d’un Vicaire savoyard il affirme encore :
« Plus je m’efforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois. Plus je l’adore, plus je m’humilie et lui dis ‘être des êtres je suis parce que tu es’, c’est m’élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s’anéantir devant toi. C’est un ravissement d’esprit, c’est le charme de ma faiblesse que de me sentir accablé de ta grandeur ».

GC . Plutôt que de chercher Dieu au ciel comme un créateur lointain et peut-être menaçant, Rousseau cherche Dieu en lui-même  comme la source de sa vie. C’est le Dieu de la vie, la vie qui monte en moi comme elle monte aussi pareillement dans la nature.

LG. Disons aussi quelques mots de la fameuse Lettre à Christophe de Beaumont.

GC. C’était l’archevêque de Paris qui a fait condamner Émile à être lacéré et brûlé en place de Grève et qui voulait aussi faire condamner Rousseau lui-même qui s’est enfui de France pour sauver sa vie. De sa retraite à Neuchâtel il a écrit à l’archevêque de Paris.

LG. Cette lettre est un de ses plus beaux livres qui compte dans l’édition de la Pléiade une centaine de pages. Dans cette Lettre il ne défend pas seulement la religion, un déisme de l’intériorité comme dans la Profession de foi d’un Vicaire savoyard. Il y défend le protestantisme. Il dit « Je suis protestant, je me réclame du protestantisme ».

GC. Il faut préciser qu’à ce moment–là le protestantisme était tout à fait interdit en France. Même si les persécutions étaient un peu moins violentes que dans les décennies précédentes, les pasteurs étaient encore roués et brûlés vifs lorsqu’il étaient arrêtés. Les protestants envoyés aux galères, les femmes emprisonnées, les enfants séparés de leur mère. C’est dans ce cadre-là qu’il écrit à l’archevêque de Paris.

LG. J’en lis un passage :
Monseigneur je suis chrétien et sincèrement chrétien, selon la doctrine de l’Évangile. Je suis chrétien non comme un disciple des prêtres mais comme un disciple de Jésus-Christ.
Mon maître n’a guère insisté sur les dogmes mais beaucoup sur les devoirs. Il prescrivait moins d’articles de foi que de bonnes œuvres. Il n’ordonnait de croire que ce qui était nécessaire pour être bon. Quand il résumait la Loi et les Prophètes c’était bien plus dans des actes de vertu que dans des formules de croyance. Et il a dit par lui-même et par ses apôtres que celui qui aime son frère a accompli la Loi.
Moi, de mon côté, très convaincu des vérités essentielles du christianisme, lesquelles servent de fondement à la morale, cherchant au surplus à nourrir mon cœur de l’esprit de l’Évangile, sans tourmenter ma raison de ce qui m’y paraît obscur, enfin persuadé que quiconque aime Dieu par dessus toute chose et son prochain comme soi-même est un vrai chrétien, je m’efforce de l’être, laissant à part toutes les subtilités de doctrines, tous ces importants galimatias dont les pharisiens embrouillent nos devoirs et offusquent notre foi et mettant avec saint Paul la foi au-dessous de la charité.
Heureux d’être né dans la religion la plus raisonnable et la plus simple qui soit sur la terre, je reste inviolablement attaché au culte de mes pères. Comme eux je prends l’Écriture et la raison pour les uniques règles de ma croyance.Comme eux, je récuse l’autorité des hommes et n’entends me soumettre à leurs formules qu’autant que j’en aperçois la vérité.
Comme eux je me réunis du cœur avec les vrais serviteurs de Jésus-Christ et les vrais adorateurs de Dieu, pour lui offrir dans la communion des fidèles les hommages de son Église. Il m’est consolant et doux de m’être compté parmi ses membres, de participer au culte public qu’ils rendent à la divinité et de me dire au milieu d’eux : ‘je suis avec mes frères’. »

GC. Une vingtaine d’années seulement plus tard, le premier président de l’Assemblée Nationale française, le pasteur Rabaud a déclaré : « ce n’est pas la tolérance que nous voulons, c’est la liberté ».
Au fond le libre examen est un des points les plus importants de Rousseau comme du protestantisme libéral d’aujourd’hui.

LG. Pour bien entrer dans la démarche de Rousseau, il faut voir qu’il refuse tous les fondamentalismes, tous les littéralismes au nom du libre examen et de la raison. Mais qu’en même temps il limite les pouvoirs de la raison dans l’accession qu’elle aurait à Dieu. Dans le domaine qui est le nôtre, historique et biblique, la raison doit être utilisée mais pour connaître Dieu elle est tout à fait insuffisante et même elle peut être pernicieuse car le vrai Dieu est celui qui parle à mon cœur et non pas que je saisis par la raison.


Retour vers Jean-Jacques Rousseau
Retour vers "libres opinions"
Vos commentaires et réactions

 

haut de la page

 

 

Les internautes qui souhaitent être directement informés des nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que voici : Gilles Castelnau
Ils recevront alors, deux fois par mois, le lien « nouveautés »
Ce service est gratuit. Les adresses e-mail ne seront jamais communiquées à quiconque.