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Dieu est dé-coïncidence

 François Jullien

Ed. Labor et Fides

112 pages – 9 €


23 décembre 2023

François Jullien est professeur à l'Université Paris Diderot. Il lit parfaitement le grec du Nouveau Testament et nous montre que dans l’Évangile de Jean et contrairement aux Évangiles synoptiques, le mystère de la présence de Dieu n’est pas présenté par de simples images désignant l’invisible – comme par exemple les « miracles » manifestant la puissance divine – mais qu’elle apparaît directement dans les « signes » qu’accomplit Jésus suggérant que la réalité salutaire donnée se différencie du langage employé en ne « coïncidant » plus vraiment avec lui.

Ainsi la mention du « pain de vie » donné par Jésus n’est pas une simple allégorie du salut éternel mais représente une vérité vitale nourrissante qui ne « coïncide » évidemment pas avec du pain matériel tout en étant aussi réelle que lui.

Il est spécialisé dans la connaissance de la culture chinoise et s’efforce de ne pas considérer celle-ci ni comme totalement différente de notre monde occidental, ni d’y chercher des points communs mais de maintenir une tension entre chacun de ces éléments de sorte qu’un élément commun puisse apparaître.

 

François Jullien se désole du fait que le langage courant dans nos églises n’est plus compris par nos contemporains qui s’en détournent avec indifférence. Il pense que le vocabulaire qu’il propose et cette conception de la « dé-coïncidence » pourrait pénétrer davantage nos structures de pensée actuelles.

 

En voici quelques passages.

 


Pis que la mort, l’indifférence

 

En une génération, la nôtre, l'idée de Dieu, du moins du Dieu chrétien, connaît pire destin qu'on pouvait lui imaginer: sans bruit elle est tombée dans l'indifférence. Ce qu'elle contenait de « scandale » contre la raison n'inquiète même plus la raison. Non seulement on n'en a plus besoin (la réponse classique qu'a faite à « Dieu » la science), mais elle ne suscite même plus de rejet, plus même d'animosité. L'idée chrétienne ne parle plus ou disons qu'elle ne porte plus.

Sauf à devenir tristement identitaire, à se figer dans quelque fondamentalisme, elle n'engage plus. Du moins de façon collective. On voit d'ailleurs l'Église se borner prudemment de nos jours à la pastorale, ainsi qu'au prêche des bons sentiments comme à la cause écologique, quand elle n'est pas occupée à laver sa honte.

[…]

Au point que, si l'on a décrit le christianisme comme la religion « de la sortie de la religion », on constate plutôt en retour, aujourd'hui, que c'est en sortant du christianisme que la religion réinvestit désormais la société. Au mieux visite-t-on encore nos églises comme des musées.

 


 

La dé-coïncidence au travail dans la Bible

 

Le judaïsme de l’époque de Jésus s’est immobilisé, sous l’occupation romaine, dans une coïncidence à la fois dogmatique et morale qui sombre dans une rétraction de la tradition, à la fois se ferme et se fige, et par conséquent ne vit plus. Coïncidence qui se satisfait d'elle-même dans son adéquation et sa vérité — celle du rituel, de la loi, de la lettre, du sabbat… Sa codification est d'autant plus scrupuleuse, vétilleuse, qu'elle se conforte de son blocage. Or Jésus est Juif, il n'imagine pas ne pas l'être, mais il est porté à ouvrir un écart d'avec ce qu'une telle Coïncidence a de figé et de sclérosé ; et, ce faisant, y rouvre des possibles jusqu'alors in-envisagés : celui de l'Amour se dissociant généreusement de la Loi ou de l'« esprit » qui, se dissociant de la « lettre qui tue », est ce qui « vivifie » à l'infini. Par là même, Jésus défait l'horizon particulier d'un peuple, des pratiques qui le définissent défensivement par coïncidence identitaire ; et, en s'en dissociant, fait du même coup apparaître la possibilité d'un universel des sujets, en tant que tous « enfants de Dieu ».

 


Pédagogie de la dé-coïncidence : de l’abstrait à l’intime

 

D'une étape à l'autre, le sens ne devient pas plus abstrait, mais au contraire incarné, la pente du sens figuré est ostensiblement déjouée. « Je suis le pain qui fait vivre », dit enfin Jésus. Qu'il faille non seulement manger, mais « mâcher » ce pain de vie (ce que veut se garder prudemment de « surévaluer » le commentateur) fait signe vers un ancrage au sein du plus concret et du plus physique, plutôt que de verser dans l'interprétation figurée et l'idéalisme. Aussi, au travers du travail de dé-coïncidence engagé, émerge enfin cet énoncé le plus simple en même temps que le plus inouï qui pourra jamais se dire entre deux personnes : « je demeure en toi et toi en moi ». Sens non pas « figuré », mais le plus intime entre deux sujets.

 

Sans doute est-ce là, dans cette découverte et ce creusement de l'intime, entre des sujets, au plus « concret » d'eux-mêmes, à l'antipode par conséquent d'un creusement de l'« idée », qu'est l'invention la plus singulière du christianisme, sa ressource la plus précieuse par sa radicalité. Jusqu'à pouvoir aboutir à cette formulation extrême en même temps que la plus directe, qu'il fallait toutes les dé-coïncidences précédentes pour préparer et « accommoder », que rien ne devra ni réduire ni abîmer, dépassant ou plutôt débordant d'un coup toute opposition du littéral et du figuré, la laissant en arrière ou la faisant imploser : « tu vis à travers moi ». Que peut-on dire, imaginer, en effet, qui puisse être dit de plus puissant en même temps qu'élémentaire ? À travers moi tu vis : invoquer ici la « métaphore eucharistique », un jeu d'allusions « pascales » ou la « médiation du salut », comme le fait à la suite Zumstein, en perd, me semble-t-il, la puissance comme la radicalité, surcharge et fait inévitablement écran. C'est même peut-être sous toutes ces couches de lecture faisant rentrer dans la coïncidence d'un sens déjà entendu, attendu, que le christianisme, je le crains, s'est fossilisé et perdu.

 

[…]

 

Quand Jean écrit « je me retire et viens vers vous » (14,28 : plus de futur ni d'« à nouveau ») — s’ouvre discrètement, par décoïncidence d'avec l'énoncé précédent, une autre ressource, plus radicale, plus osée et jusqu'ici in-envisagée : c'est en me retirant, dit alors Jésus, que je viens à vous.

 

[…]

Quand Je « colle » à l'Autre, que je coïncide avec lui, je ne le vois plus, ne le rencontre plus. Autrement dit, c'est à nouveau l'écart, mettant à nouveau en regard ce qui, étant trop à proximité, ne pouvait plus se regarder, qui de lui-même donne accès. Me détacher de l'Autre, de sa fréquentation continue, contiguë, me donne, de ce seul fait, à penser et à aspirer à lui, donc me met en chemin vers lui. Or le décalage subtilement introduit ici du futur au présent est bien, de fait, considérable : il libère à nouveau de tout report comme, précédemment, de tout dualisme. S'y signifie que la vie surabondante n'est plus pour « après », n'est plus à attendre de l'avenir, renvoyée dans un futur espéré. Elle est déjà actuelle, engagée dans ce présent même — et tel est l'inouï de vivre.

 

 

 

Re-coïncidence


On objectera que c'est bien néanmoins sur la coïncidence de son dogme que l'Église a dû de se bâtir, de demeurer inébranlable et de traverser les siècles. De fait, si l'Évangile est dé-coïncidant, l'Église, quant à elle, a re-coïncidé. Elle a même sur-coïncidé. Plus l'Évangile a ouvert d'écart d'avec la pensée installée, plus son message est paradoxal et scandaleux (la « folie » de la Croix), plus aussi l'Église a bétonné, en revanche, à coups d'exclusions et de condamnations, au cours des siècles, son catéchisme. Déjà le monument de sa théologie a abouti si souvent, par son appareil théorique, à instaurer une

adéquation intellectuelle faisant coïncider l'esprit avec une « vérité » qui par conséquent le satisfait, mais recouvre par là l'expérience : la théologie n'a-t-elle pas si souvent servi à déminer et trahir la dé-coïncidence que dit « Dieu » en inquiétant l'existence ?

Ce sont de ce fait les dissidences doctrinales et les « hérésies » tout au long de l'histoire de l'Église, qui, par leur dé-coïncidence courageuse et même si souvent héroïque, ont rappelé le christianisme à son exigence : autant d'écarts (les vaudois, la Réforme, Port-Royal…) qui l'ont ravivé.


[…]

Au point que l'Église a pu imposer son oppression sans pitié et de façon systématique, sans même en être inquiétée. La coïncidence idéologique imposée en France après la Révocation de l'Édit de Nantes — « une foi, une loi, un roi » : peut-on imaginer en effet formule plus coïncidante ? — s'est scellée politiquement dans la monarchie absolue. L'Alliance « du trône et de l'autel » marque le paroxysme de cette Coïncidence intronisée qui a soutenu l'Église, mais l'a perdue.

 

C'est d'ailleurs parce qu'elle a si fortement coïncidé avec elle-même que l'Église a pu, au cours des siècles, se dépraver sans plus s'en troubler et même en maintenant comme allant de soi la loi du silence : aujourd'hui encore, dans ce qu'on découvre d'abus sexuels tenus si longtemps à couvert et couramment acceptés, sans qu'on songe à s'en révolter, tant l'effet de coïncidence, en effet, se cimente de lui-même, s'auto-conforme et s'auto-confirme, devient compact et bien scellé.

 


[…]

« Dieu » déjà est dé-coïncidence dans le terrain de l'humain : fissurant ce qui bloque l'humain dans son adéquation trop humaine et rouvrant des possibles à l'humain et dans l'humain. Pourrait-il en aller de même dans l'Église ? Au risque, sinon, que son message de déborder l'humain dans l'humain soit perdu ; que l'inouï qu'a fait entendre un jour sa « Bonne Nouvelle » dans le monde ne soit plus entendu. Car ce n'est pas que le monde soit devenu laïque ou ne « croie » plus à « Dieu » qui fait problème, mais qu'on ne sache plus, en dé-coïncidant du monde, mais sans rejeter pour autant le monde, y percevoir de l'inouï.

 

 

 

 

 

 

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