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selon Manet



Le roman d’un chef d’œuvre

 


Alain Le Ninèze

 

Édition HD ateliers henry dougier

128 pages - 12,90 €

 

recension Gilles Castelnau


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15 mars 2021

Victorine Meurent qui fut longtemps le modèle attitré (et bien-aimé sans espoir) d’Edouard Manet prend la parole et nous livre le contenu de ses carnets secrets, la vie du peintre qu’elle a accompagné avec tant de fidélité et de passion. C’est du moins ce qu’écrit Alain Le Ninèze avec beaucoup de verve et d’enthousiasme.

Manifestement cet auteur, « romancier et féru d’histoire de l’art » comme le dit l’éditeur, a fait des recherches précises sur tous les aspects de la carrière mouvementée de Manet, ses relations avec Emile Zola, Charles Baudelaire, Edgar Degas, Auguste Renoir, Claude Monet, Henri Fantin-Latour, Berthe Morizot (surtout Berthe Morizot !). On revit les rencontre amicale qu’ils ont eues au café du Guerbois à Batignolles, les drames vécus à l’occasion du Salon et aussi bien sûr du Salon des Refusés.

La collection s’est fixée la règle de ne publier qu’un seul tableau (ainsi qu’un de ses détails). C’est ici la fameuse Olympia. Internet laisse davantage de liberté et nous avons reproduit ici d’autres tableaux qui sont mentionnés dans le livre.

En voici quelques passages typiques.

 


Le Salon des refusés

16 mai. J'ai continué à poser pour Édouard. Il m'avait fait m'allonger nue sur un canapé pour l'esquisse d'un tableau qui n'avait pas encore de titre et qu'il appelait simplement : Nu.

 

Le Titien : Vénus d’Urbino, 1538

Il avait en tête, me disait-il, la Vénus d'Urbino de Titien qu'il avait copiée autrefois aux Offices à Florence. Il n'était pas question pour lui, évidemment, d'imiter l'artiste vénitien. Imiter, disait-il, c'était bon pour un Cabanel qui, justement, présentait une Vénus au Salon officiel.

Non, il voulait, lui, réaliser une œuvre originale.

Mais il ne savait pas comment procéder. Il s'interrompait souvent pour réfléchir, cherchant le moyen de faire que sa Vénus soit « moderne », comme il disait, « résolument moderne »... Et le travail n'avançait pas. Je voyais bien, en fait, qu'il avait l'esprit ailleurs, il n'arrivait pas à se concentrer. De toute évidence, il attendait le Salon...

[...]

(Le Salon)
Mon attention fut attirée par une rumeur traversée de grands éclats de rire. Je m'approchai du groupe de spectateurs agglutinés autour d'un tableau et me frayai un passage. Et ce que je vis me glaça.

 

Édouard Manet : Le Déjeuner sur l’herbe

Ce tableau dont on riait, c'était Le Déjeuner sur l'herbe ! Oui, on riait, on se moquait de l'œuvre d'Édouard...

Les rires attiraient les curieux qui accouraient des quatre coins de la salle, et ce fut bientôt un troupeau de spectateurs qui s'esclaffaient en se poussant du coude. Certains riaient franchement, d'autres lançaient des exclamations indignées.

[...]

C’étaient les rires qui dominaient, surtout ceux des hommes, de bons gros bourgeois qui se plantaient devant le tableau, les mains croisées sur leur bedaines rebondies, examinant la toile avec des airs entendus. « La fille n'est même pas vraiment jolie, disait l'un, avec ses cuisses lourdes et ce bourrelet qu'elle a sur le ventre ! »
« Et cet imbécile assis dans l'herbe avec sa veste, sa canne et son chapeau ! disait un autre, qu'est-ce qu'il attend pour envoyer valser tout ça ? » Et de nouveau les rires jaillissaient, ils enflaient, montaient vers le plafond comme une vague, attirant de l'extérieur les visiteurs qui se précipitaient dans la salle pour voir ce qu'il y avait de si drôle. Et eux aussi se mettaient à rire, par imitation, avant même d'avoir aperçu le tableau. Ce fut bientôt un énorme charivari qui attirait de plus en plus de gens, on se pressait, on se bousculait pour entrer.
Le Déjeuner sur l'herbe était en train de devenir le clou de l'exposition. Mais de quelle façon !

[...]

Une œuvre, cependant, attirait l'attention d'un groupe de visiteurs. Elle était accrochée à un pan de mur nu bien éclairé par la lumière oblique qui tombait de la verrière.

 

Alexandre Cabane : La Naissance de Vénus

J'entendis le nom d'Alexandre Cabanel et le titre de son tableau, La Naissance de Vénus. Je m'approchai pour le regarder. La technique du peintre était impeccable, mais la scène représentée était d’une fadeur consternante. On y voyait une femme nue flottant sur les flots avec, dans le ciel, des angelots musiciens soufflant dans des conques marines. Le corps de cette Vénus était harmonieusement galbé, lisse, ferme, avec des teintes d'un rose crémeux se détachant sur le bleu-vert de la mer. C'était joli, oui, joli comme... un chromo de boîtes à dragées ! Voilà ce que dirait Édouard quand il verrait ce tableau, j'en étais sûre.

Cette œuvre, cependant, semblait susciter l'enthousiasme de la petite foule attroupée devant elle. J'entendais des commentaires où revenaient des mots tels que « merveilleux », « sublime », « d'une infinie grâce poétique », « un chef-d'œuvre digne de Botticelli ».

[...]

Mon corps était loin d’être aussi beau que celui de la Vénus de Cabanel, et les quolibets qui avaient été lancés par les spectateurs devant Le Déjeuner sur l'herbe avaient été pour moi comme autant de gifles.

 


Un nouveau venu au Guerbois

- Vous parliez du projet de Courbet ? Eh bien je vais suivre son exemple ! Je me ferai bâtir un pavillon dans le quartier de l'Alma, et j'ouvrirai mes portes en même temps que le Salon officiel.
- Vous risquez de vous ruiner dans cette affaire lança une voix.
L'homme qui venait de prononcer ces mots était apparemment un nouveau venu au Guerbois. Âgé d'environ vingt-cinq ans, petit, râblé, il avait un visage au teint mat encadré par une épaisse barbe noire. Il parlait avec un fort accent du Midi.
- Émile Zola, journaliste et romancier, dit-il en s'inclinant vers moi.
- Enchantée. Victorine Meurent.
- Dans L'Événement du mois de mai, reprit-il en se tournant vers Manet, j'ai écrit à propos d'Olympia…

 

Edouard Manet : Olympia

- Que ce tableau était un chef-d'œuvre ! Je vous en remercie infiniment, mon cher Zola. Je sais aussi que cet article vous a coûté votre place dans la revue.
- Ce n'est pas grave, j'en ai trouvé une autre. Il faut dire et redire ce que les critiques n'ont pas compris. Car c'est la réalité nue, n'est-ce pas, que vous avez traduite dans ce tableau d'une courtisane nue. Et c'est en cela que votre peinture inaugure une nouvelle manière. Nous sommes du même bord, mon cher Manet : vous êtes un réaliste, je dirais même un « naturaliste », comme je le suis dans le roman que je vais publier bientôt, Thérèse Raquin. À cela près que vous êtes un maître dans votre art, alors que je ne suis qu'un débutant dans le mien.
Édouard semblait un peu gêné de ces compliments.
- Réaliste, naturaliste... si vous voulez ! En fait, je peins ce que je vois, sans me soucier des règles académiques. Et cela même lorsque je prends un sujet emprunté à Titien ou Goya. Il y a des « duretés » dans Olympia, me dit-on. Peut-être, mais c'est parce qu'elles y étaient, je les ai vues. J'ai fait ce que j'ai vu.
[...]

 

Edouard Manet : Portrait d'Émile Zola, 1868

Degas vint au secours d'Édouard qui semblait de plus en plus mal à l'aise.
- N'essayez pas de ranger notre ami dans une école, murmura-t-il, il est rétif à ce genre de chose.
- Je vous l'ai dit, coupa Manet, il n'y aura pas de Salon pour moi l'an prochain ! Je présenterai mes œuvres dans mon pavillon, au nez et à la barbe des officiels de l'Exposition universelle. Et pour vous remercier de ce que vous avez fait pour moi, mon cher ZoIa, je peindrai un portrait de vous. Un portrait où l'on verra mon Olympia à l'arrière-plan.
- Je vous remercie, ce sera un honneur pour moi.

- A propos, reprit Edouard en me lançant un regard, vous avez reconnu mon Olympia en chair et en os ?

- Bien sûr ! mentit Zola en rougissant légèrement.

Sur quoi il se leva et nous salua, disant qu'il avait rendez-vous avec le directeur de rédaction de son journal.

 


Post-scriptum

- Raconte-moi ce que tu as fait à Paris pendant ces années terribles.
- Ce que j'ai fait ? Mon devoir de citoyen, Victorine ! Lorsque les Prussiens ont assiégé Paris, je me suis engagé dans la garde nationale. Degas a fait de même. Nous avons servi tous les deux dans l'artillerie. Renoir, mobilisé, est tombé malade et a été hospitalisé à Bordeaux. Le jeune Bazille a été tué sur le champ de bataille à Beaune-la-Rolande. Monet et Pissarro ont évité la conscription, ils s'étaient réfugiés à Londres. ZoIa, qui était dispensé de service, s'est installé à Marseille auprès de sa famille...

Le récit d'Édouard fut long et détaillé. Il me raconta le siège de Paris, les obus prussiens tombant sur la ville, le froid glacial d'un hiver rigoureux, la famine qui avait fini par pousser les Parisiens à manger d'abord les animaux du Jardin d'Acclimatation et ensuite des chiens, des chats et même des rats...

 


Postface

Olympia n'a pas quitté l'atelier de Manet jusqu'à sa mort, en 1883. Suzanne Manet, propriétaire du tableau après le décès du peintre, tenta de le vendre à un collectionneur américain. Mais le projet n'aboutit pas. En 1890, Claude Monet lança une souscription à laquelle répondirent favorablement, entre autres, Fantin-Latour, Degas, Renoir, Pissarro, Toulouse-Lautrec, Rodin, Mallarmé (mais pas Zola qui curieusement, refusa de participer). Les vingt mille francs qui furent rassemblés permirent d'acheter le tableau à Suzanne et d'en faire donation au Louvre qui le fit accrocher dans ce qui était alors son annexe ou son antichambre, le Musée du Luxembourg. Il ne franchit la grande porte du Louvre qu'en 1907, sur l'intervention de Clemenceau sollicité par Monet, inlassable défenseur de l'œuvre de son ami. En 1986, il quitta le Louvre pour le Musée d'Orsay, nouvellement créé pour conserver les œuvres du XIXe siècle.

 


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