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 Les heures suspendues
selon Hopper



Le roman d’un chef d’œuvre

 


Catherine Guennec

 

Édition HD ateliers henry dougier

128 pages - 12,90 €

 

recension Gilles Castelnau


voir aussi sur ce site
Gilles Castelnau : Edward Hopper

 


10 mars 2021

Dans cette collection, « mêlant récit romanesque et enquête historique, chaque auteur raconte l’histoire d’un tableau célèbre. »
L’auteure prend le rôle de Jo, l’épouse-muse d’Edward Hopper et nous entraîne dans le rêve, plausible et évidemment fantasmé, agréablement écrit,  de la vie tourbillonnante de ce couple improbable.
Le monde moderne et son histoire, parfois tragique, est en permanence présent, le passé d’antan aussi. Nous sommes dans le réalisme d’une vie quotidienne sans prétention mais toujours passionnée.
Catherine Guennec mentionne plusieurs tableaux de Hopper mais cet ouvrage n’est centré, selon la tradition de la collection, que sur un seul, « Cape Cod Evening » peint en 1939 et dont une reproduction et un détail sont reproduits en couverture.
Voici quelques passages de ce livre.


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Cape Cod Evening


Avant-propos


Hopper est un ensorceleur.
Ses peintures, baignées de grande solitude, de mélancolie « sourde », subliment la banalité et intriguent. Rêveries inquiètes qui nous entraînent dans un monde « intranquille » peuplé de fantômes esseulés, à la fois familiers et lointains. Des hommes, des femmes et le silence, leitmotiv cher à Hopper, le ténébreux, le taiseux, le « peintre de l'ordinaire singulier » et celui « du silence » dit-on. Hopper qu'on lit diféremment lorsque l'on découvre un de ses secrets : il était sourd. Partiellement sourd mais sourd. Un handicap transfiguré, explique le marchand d'art américain Bernard Danenberg dans lequel il a puisé « pour peindre la solitude dans la ville, dans le couple autiste, dans la nature immobile et ensoleillée. » …
Mélancolie, solitude, silence, des clichés, mais des clichés fondés.



2

1939. Il avait bien travaillé. Année noire chez nous et en Europe mais année fertile pour Edward.  Pas d'aquarelles mais cinq belles huiles. New York Movie (celle-là je l'adore), Pretty Penny (une commande), Bridle Path, Ground Swell et Cape Cod Evening. Beaucoup d'Européens commençaient à arriver. Des juifs allemands, des intellectuels, des artistes, des écrivains, des physiciens... Nous, nous vivions dans notre bulle, à la ville ou à la campagne, repliés sur nos disputes et nos peintures. Ed m'inquiétait parfois. Il me quittait la nuit pour d'interminables balades en ville. Mais quand il était content de son travail et si une valse de Strauss passait à la radio, il m'attrapait encore par la taille et nous tourbillonnions comme deux gosses. Heures exquises...

Je crois qu'il n'était pas mécontent de Cape Cod Evening.

Déclin du jour, déclin de l'été. Déclin.

La belle saison s'enfuit, le temps file. Le couple pétrifié ne se regarde plus, ne se parle pas. Enfermés au dehors, enfermés en eux-mêmes, étrangers I'un à l'autre. Mélancolie, désir perdu... Tombée du soir, bleue comme l'enfer. Même le chien est ailleurs, enfin, dans la version finale.

Ed a passé des heures à noircir des croquis, à préparer cette toile qui a connu plusieurs étapes. Au début, il n'y installe qu'un seul personnage, une femme - plus jeune, plus jolie - qu'il assied au seuil de la maison. Un grand chien, tout près d'elle, la regarde.

Puis, la femme va se lever et se tenir debout dans les hautes herbes, frémissantes sous le vent. Son chien, fidèle, toujours près d'elle. Elle se transforme ensuite en paysanne à chignon noir, vêtue d'une jupe sombre, d'un chemisier blanc. Elle a un tablier noué autour de la taille.

Au final, un homme vient s'asseoir, sur le seuil de la porte. Il porte le poids du monde sur les épaules, non ? Il est blond et encore joli garçon. Ses bras tannés jusqu'au pli du coude trahissent le travailleur des champs. Le redneck. Tabassé par le soleil, par la vie.

Penché vers le chien, il l'appelle en vain.

Près de lui, une femme blonde entre deux âges, un pauvre Rubens un peu usé. Debout, songeuse, dans sa robe verte, elle tient ses bras solidement croisés.

Je ne l'ai pas encore dit, j'ai été le seul et unique modèle d'Ed. Je l'avais exigé au lendemain de notre mariage. Par amour ou par faiblesse, il l'avait accepté et, loyal, n'était jamais revenu sur sa parole même si je suis sûre qu'il I'a souvent regretté. Moi jamais, ou presque. Ces longues heures d'hiver à grelotter de froid dans l'atelier...

Blonde, brune ou rousse, j’ai été toutes les femmes pour lui. Toutes celles qui se promènent dans ses œuvres. Toutes ou aucune en fait. J’ai prêté ma silhouette, mon visage, son imagination a fait le reste.

Quand je posais à la soixantaine pour Strip-Tease (Girlie Show), même si j’avais encore de beaux restes, je suppose qu’il avait fallu à Ed beaucoup d’imagination pour voir en moi cette petite bombe aguicheuse (vulgaire à la réflexion). Les seins arrogants, la cuisse ferme. Parée pour l’amour !




5

Regardez le colley de Cape Cod Evening. C'est rassurant, la présence familière et fidèle d'un chien. Pourtant, ici, l'animal, en alerte, se détourne de ses maîtres. Oreilles dressées, il perçoit un bruit, un chant… le chant du whippoorwill ! Sombre présage ou simple tristesse d'un soir d'été qui se meurt, d'un couple désuni, des années qui filent et conduisent à la nuit ?

Whippoorwill, petit dieu cruel. . .

Cet oiseau crépusculaire chantant près d'une maison serait présage de mort ou de malheur.

Ed avait cinquante-sept ans quand il a peint Cape Cod Evening. L'idée du grand départ le taraudait déjà.

Je  crois qu'elle n'a jamais cessé de le tarauder.

Cette toile, nous l'avions d'abord nommée Le « whippoorwill ». Comme I'oiseau qui chante ici... près de la maison.

Elle est belle cette vieille victorienne. Trop belle pour cette femme et cet homme fatigués, malmenés par Ia vie. Le grand krach de 1929 et ses effets désastreux... Des millions de chômeurs, comme sans doute ce pauvre Suédois assis au seuil de la maison. On disait que les tradeurs sautaient par les fenêtres de l'Empire State Building, que Wall Street sentait Ia cendre de billets...

Roosevelt aurait beau nous proposer son New Deal, le pays n'avait pas fini de souffrir.

[...]


L'industrialisation, le « progrès » ? Mirages, illusions. Ed l'a pressenti très tôt. Il avait adoré Les Temps modernes, de Chaplin. Vision déshumanisée de ce monde qui va comme il peut.

Ed est le « regretteur » d'hier, « l'oiseau qui crie dans la nuit ».

Le passé s'accroche et s'impose sur sa toile. Comme cette maison blanche qui se promène dans sa mémoire et revient hanter ses peintures. Elle apparaît, disparaît au fil des toiles.

Pourquoi aimait-il autant les maisons ? Et particulièrement celle-là ? J'ai mis du temps à la reconnaître. Une maison ressemble à une autre, après tout, et les américaines sont presque toutes du même bois joyeusement barbouillé de peinture.

Edward a grandi à Nyack (à quarante kilomètres de New York) dans Ia maison familiale, perchée au sommet d’une colline. Elle aussi offrait des coins et des recoins, des fenêtres aux volets volontiers fermés. Ed se souvient de volets toujours fermés… Cette maison blanche à ossature en bois, prêtée par la grand-mère Martha, avait deux étages et, posée en angle, une véranda.

Comme la maison de Cape Cod Evening...

Si je ferme les yeux, j'entends le cri du whippoorwill, les longs soupirs du chien, le vent dans les herbes.  J'entends respirer la campagne... ou le tableau.


7


L'été d'après l'ouragan, Ed et moi, fidèles à nos habitudes, revenions à Truro. C'est là qu'il a griffonné ses croquis, qu'il a peint Cape Cod Evening.

[...]

La pensée inquiète d'Edward filait vers la France, sa chère France, vers les vitraux et les voûtes de Notre-Dame, Ia colonnade du Louvre… toutes ces beautés qui allaient peut-être périr dans les flammes ou crever sous les bombes.

Il gardait un souvenir ému de Paris, cette ville presque trop belle, presque trop douce après « l'âpre et tumultueuse » New York. Paris habitée de merveilles et d'artistes fabuleux que notre professeur Henry nous avait tant vantés. Degas, Manet, Renoir...

[...]

À Paris, Ed a logé longtemps rue de Lille, une rue que je ne situe pas très bien, ce dont je suis sûre c'est qu'il était à quelques pas du Louvre, de l'autre côté de la Seine. Du coin de sa rue, il pouvait apercevoir le Sacré-Cœur, ce grand « vaisseau blanc » « flottant au-dessus de la ville » ou cette « grosse meringue » bouchant le ciel de Montmartre. À la vérité, une étrange église qui, moi, ne m'a jamais charmée plus que ça. Trop blanche, trop massive, trop tarabiscotée.


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Cape Cod Evening  (détail)




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