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La ville de Riesi, Sicile

 

Croire et résister

en terre de Mafia


 

Un documentaire de Matthieu Salmeron et Théo Lombardo

 

Transcription de l’émission de « Présence protestante »
France 2, dimanche 20 décembre 2020
Vidéo

 


Voir aussi
M. Salmeron et T. Lombardo, Croire et résister en terre de Mafia
Confession de foi de l'Église de Palerme, Croire et résister à Palerme
Claudine Castelnau
, Le Service Chrétien de Riesi en Sicile


22 décembre 2020

En 2018, la mairie de Riesi, en Sicile, décidait de mettre à la disposition des associations de la ville, une série de biens confisqués à la Mafia par les autorités. Parmi ces biens se trouvait ce qu’on appellera plus tard la Maison bleue. Une grande maison du centre ville, ayant appartenu à un chef mafieux condamné à plusieurs peines de prison à perpétuité pour meurtre.
C’est le Servizio Cristiano, une œuvre protestante, connu pour être ouvertement opposé à la Mafia qui l’a obtenu. Ils étaient les seuls à en faire la demande.

 

Gianluca Fiusco

Gianluca Fiusco, directeur du Servizio Cristiano
Ce bâtiment se trouve dans une zone un peu morte de Riesi. Elle était encore, il y a quelques temps, une zone abandonnée. Elle a immédiatement attiré l’attention des habitants. Cette maison est tout de suite devenu le point de rassemblement des enfants du quartier. Des enfants qui, jusqu’à présent, jouaient dans la rue ou bien qu’on ne voyait jamais dehors.

Enfants

En très peu de temps nous avons vu quarante enfants de Riesi se rassembler autour de cette Maison bleue qui est devenue pour eux un lieu d’espérance. Pour le Servizio Cristiano, cette maison était une opportunité unique de sortir de nos murs et d’aller dans la ville pour établir le dialogue, recréer du lien.

 

Salvatore Chiantia

Salvatore Chiantia, maire de Riesi
C’est un signal important pour la ville que nous avons pu envoyer, grâce au Servizio Cristiano, qui montre qu’on peut lutter contre la Mafia, qu’on peut gagner, que l’État est en train de gagner et que ce n’est pas malin de devenir mafieux, parce qu’à la fin, les mafieux aussi finissent par tout perdre.

 

Le pasteur Tullio Vinay

Gianluca Fiusco
La Mafia, en Sicile, est quelque chose qui nous caractérise, même si on ne l’a pas voulu. C’est une organisation criminelle qui conditionne le développement des territoires. Ce conditionnement produit des avantages pour quelques uns et des problèmes pour beaucoup d’autres. C’est dans ce cadre-là que Tullio Vinay, un pasteur vaudois, originaire du nord de l’Italie, décide de s’installer à Riesi en 1961. Sur le pont du bateau qui l’emmène en Sicile, Tullio Vinay demande à Dieu d’être rendu capable d’aimer et donc de servir même dans la désillusion et l’opposition. C’était un visionnaire, une personne pour qui la parole de Dieu n’était pas une lettre à étudier dans les églises mais qui était faite pour être vécue avec les gens.

A peine arrivé, Tullio Vinay crée le Servizio Cristiano pour venir en aide à la population. On utilise une image pour décrire l’engagement de Tullio Vinay à Riesi et dans sa vie en général. C’était une personne, un chrétien qui parcourait le monde avec « ses bras grands ouverts ». Et quand vous marchez sur une place avec les bras grands ouverts, vous ne choisissez pas qui vous allez embrasser. Ce seront ceux qui passeront dans vos bras. C’est pareil avec l’amour de Dieu : il n’y a pas de préférence. Cet amour n’est pas quelque chose qui nous appartient. Ce n’est pas à nous de décider à qui le donner et à qui le refuser. Pour Tullio Vinay, la rencontre avec les autres, avec l’autre, était une grâce de Dieu. Et la rencontre avec un mafieux aussi est une grâce de Dieu.

 

rue de Riesi

Ville d’origine de Giuseppe Di Cristina, un des chefs historiques de Cosa Nostra, Riesi souffre encore aujourd'hui de sa culture mafieuse.

C’est un mode de pensée. Quelque chose de culturel. Moi, je suis sicilien. L’idée qu’on puisse progresser dans la vie grâce à des recommandations, des faveurs, des amitiés afin d’obtenir des privilèges au détriment de quelqu’un d’autre, est une idée ancrée dans notre culture.
Aujourd’hui on ne se bat plus contre les assassins de Cosa Nostra mais contre cette culture qui tient prisonnière notre Sicile et notre ville de Riesi.


Salvatore Chiantia

Grâce à la collaboration des citoyens et de volontaires comme le Servizio Cristiano, je pense que la lutte contre la Mafia pourra très vite apporter de très bons résultats et nous espérons voir disparaître cette organisation qui, à mo avis, a créé de gros problèmes à la Sicile.

 

Le Servizio Cristiano

 

Gianluca Fiusco
Aujourd’hui, Cosa Nostra n’est plus inattaquable. Elle reste pourtant très influente en Sicile, c’est pourquoi le Servizio Cristiano continue à s’y opposer et à la dénoncer malgré les risques. A Riesi en 2008, si je me souviens bien, il y avait les élections municipales. J’avais envoyé une lettre ouverte à un journal sicilien pour dire aux habitants de Riesi : « Méfiez-vous car parmi les candidats, il y a des personnes qui ont trempé récemment dans certaines affaires. Et au milieu de la nuit, j’ai reçu la visite inattendue de deux individus qui m’ont conseillé de m’occuper de mes affaires, c’est-à-dire de ne pas regarder ce qui se passait en dehors du Servizio Cristiano et qui ne me regardait pas. Je leur ai répondu que je continuerais à faire ce qui me semblait juste. Les pressions existent et il faut les affronter.

 

Eugenio Di Francesco (Association anti-mafia « Rete per la Legalita »)

Eugenio est une figure de la lutte anti-Mafia. Très actif, il se bat lui aussi pour briser la loi du silence
« les hommes se jugent à leur courage, leur volonté et leur liberté. N’ayez pas peur de dénoncer, n’ayez pas peur de vous rebeller ».

Pourtant si Gianluca et le Servizio Cristiano refusent de se taire, la culture de l’omerta, la loi du silence, règne encore sur l’île. C’est facile de parler de la Mafia d’autrefois, celle qui a disparu aujourd’hui. C’est plus difficile de parler des clans mafieux qui vivent et prospèrent encore ici. Ici nous vivons dans la culture de l’omerta, la loi du silence. C’est l’arme la plus puissante dont dispose la Mafia aujourd’hui. Ce ne sont pas les fusils ou les mitraillettes. Cette arme ce sont les citoyens, parce que grâce à leur silence, la Mafia peut continuer ses affaires illicites et compromettre l’économie de toute la région.

Le 9 janvier 2012 le corps de mon frère a été retrouvé à moitié carbonisé. La première conclusion a été la thèse du suicide, thèse à laquelle je n’ai jamais cru. J’ai commencé à chercher la vérité pour trouver l’assassin de mon frère. Et cet assassin était notre propre père. Je me suis révolté. Cette histoire a été pour moi le chemin de rédemption intérieure. La mort de mon frère a encore beau coup d’importance dans ma vie. Mais c’est une mort qui engendre la vie. Et cette vie est générée par la parole qui sort de nos bouches.
Je pense que le Servizio Cristiano a apporté une grande bouffée d’oxygène à Riesi. Par leur simple présence, ils sont pour nous tous un véritable laboratoire de créativité, de liberté, de connaissance et de conscience.

 

Gianluca Fiusco
Les gens peuvent changer et les territoires aussi. Mais une rue sale ne se nettoie pas toute seule. Il faut quelqu’un pour la nettoyer. Si tout le monde répète que la rue est sale, elle le restera. Elle continuera à se dégrader. Par contre, si on essaye de faire des choses, de se remettre en question, de se lever de nos fauteuils confortables pour s’y mettre vraiment, alors le changement ne sera plus une option, il deviendra une réalité que l’on portera.
Chaque jour, on se réveille le matin et on espère que tout va bien se passer. Et cet espoir, on le remet entre les mains du Seigneur. Car attendre l’aide de Dieu est une nécessité quotidienne, mais sans rester immobile et en se mettant en action.

 

Nuccia Burgio, référente scolaire (Servizio Cristiano)
Convaincu que le changement de mentalité se ferait sur le long terme, Tullio Vinay a mis dès le début l’accent sur l’éducation des plus jeunes. Il a créé une école maternelle et une école primaire. Aujourd'hui, le Gianluca Fiusco scolarise 25 % des enfants de Riesi.

Regarder les enfants dans les yeux chaque matin est voir en eux l’avenir de la société de Riesi. Nous continuons à y croire. Beaucoup de choses subsistent ici qui ne devraient pas exister : le crime organisé, la mentalité mafieuse. C’est pourquoi il faut apprendre aux nouvelles générations le respect de la loi. On doit l’apprendre aux enfants dès leur plus jeune âge. C’est s’informer, apprendre, comprendre qui rend libre.
Les enfants nous bombardent de mille questions. On les y encouragent. Ils doivent savoir. Ils doivent ainsi former leur propre pensée. Comprendre par eux-mêmes. Ne jamais rester fermé, coincé dans un système en suivant ce que les autres font et disent. L’instruction nous rend libres.

 

Gaetano Giordano, patron du café « San Marco », Riesi.
Je suis allé à l’école primaire au Servizio Cristiano. Ils sont très efficaces et ils font beaucoup de bien. La Mafia existe. C’est une pourriture qui a toujours existé en Sicile et peut-être qu’elle existera toujours. Mais la nouvelle génération s’y oppose plutôt bien. Elle n’a plus peur. Elle fait de moins en moins de compromis. Le Servizio Cristiano contribue à ce qu’on n’aie plus peur, il envoie un signal fort pour qu’on ne craigne pas d’être combatif, qu’on aille toujours de l’avant avec nos propres capacités.

 

Gianluca Fiusco
Les chrétiens, soit ils deviennent le sel de la terre, soit ils ne servent plus à grand chose. Nous essayons, dans notre petite ville de Riesi, d’être cette pincée de sel qui donne de la saveur à la région.

 

Laura Pasqualetto, bénévole
En ce moment on organise des activités pour les enfants du quartier. On leur fait faire des jeux pour qu’ils s’amusent, mais on en profite pour passer des messages positifs, comme le respect de l’autre ou savoir partager. Ils ont toujours joué dans la rue et nous cherchons à leur expliquer qu’il y a des règles lorsqu’on joue. Ils doivent, par exemple, partager cette maison et le matériel qu’on utilise pour les activités. Cette maison avait une image négative et nous voulons lui offrir une nouvelle vie.

 

Gianluca Fiusco
Nous ne voulons pas seulement organiser des jeux et une école pour les enfants. Nous apportons aussi un soutien social et médical à la population. Grâce à son centre de diagnostics et de soins inauguré en 2017. Mais, même ici, la culture mafieuse se fait ressentir et la lutte contre la corruption s’applique au quotidien.

 

Giada Perna, orthophoniste
C’est très difficile de se défaire de cette culture mafieuse. Par exemple nous avons une liste d’attente et si une famille demande que son enfant passe devant un autre simplement parce qu’elle porte le nom d’une famille importante, on ne l’accepte pas. On nous a même menacés. Mais on tient bon. On a une éthique différente de la leur. Cela nous demande du courage. Mais c’est notre mission et ce en quoi nous croyons.

 

Emanuele Madiona, cuisinier
Une éthique différente. Un combat qui doit être mené dans tous les domaines du Servizio Cristiano. Jusque dans les cuisines. Ici, on nous demande de ne pas travailler avec des fournisseurs qui sont en contact avec la Mafia. Pratiquement tout le monde m’a donné un certificat anti-Mafia. C’est ce que de nombreux fournisseurs font maintenant pour pouvoir travailler normalement. Et quand on a des doutes en ce qui concerne un de nos fournisseurs, on arrête notre collaboration.

 

Gianluca Fiusco
Tullio Vinay n’est jamais entré en guerre contre la Mafia. Il disait : « si Christ est venu pour tous, moi je m’oppose à la violence de la Mafia, mais je suis prêt à annoncer Christ aux mafieux. Pour lui, l’amour de Dieu devait se traduire en actes pour tout le monde.

 

Nunzio Consentino, membre historique du Servizio Cristiano
Cela, c’était la ligne directrice de Tullio Vinay : I Corinthiens 13, notre hymne à l’amour : « Celui qui aime n’est pas jaloux, celui qui aime le fait sans intérêt » etc. etc. Il voulait appliquer cette ligne directrice à tous les aspects de la société, religieux, économique, éducatif, environnemental, culturel.

 

Gianluca Fiusco
L’amour de Dieu devient concret dans l’accueil qu’on réserve aux enfants, lorsqu’on met en place un lieu de rééducation pour les enfants qui ont des difficultés de psychomotricité.
L’amour de Dieu c’est de payer nos salaires et de le faire correctement.
L’amour de Dieu c’est traiter nos collaborateurs et nos employés avec le respect qu’on leur doit.
L’amour de Dieu c’est de ne pas chercher des recommandations, ne pas chercher à obtenir des faveurs de la Mafia.
C’est payer les factures et essayer de respecter la loi ou plutôt d’être en règle avec la loi.
L’amour de Dieu c’est dire des paroles claires contre la violence.

 

Nunzio Consentino
Le Servizio Cristiano combat la Mafia, la mentalité mafieuse, en montrant l’exemple. Nous prouvons qu’il est possible de vivre différemment. Et cela, je peux le faire comprendre à la population et je peux aussi le faire comprendre aux mafieux. Dans l’histoire de notre école, il est arrivé que nous ayons des enfants de familles mafieuses, Pas des chefs mafieux mais des travailleurs de la Mafia. Et ici, ces enfants ont pu expérimenter une autre façon de vivre.

 

Gianluca Fiusco
Il y avait dans notre école une petite fille dont le père était en prison. Parce qu’il avait tué une autre personne au nom de la Mafia. Un jour, la petite fille répétait, pour un spectacle de l’école, une chanson contre la violence. Et d’un coup elle est devenue triste parce qu’elle pensait à son père qui n’était pas avec elle à un moment où elle aurait aimé qu’il le soit.
Alors nous avons tout fait pour faire écouter en direct à son père qui était en prison au loin, à Gênes, la chanson de sa fille. Après le spectacle, la petite fille est venue me remercier et m’a dit : « j’espère que ce que j’ai chanté, mon papa l’a compris. » C’est sans doute une anecdote toute banale mais ce sont ces petites banalités de tous les jours qui donnent du sens à l’engagement qui nous a été confié.

 

Le tremple protestant de Riesi

Nunzio Consentino
Le 23 mai 1992, près de Palerme, Cosa Nostra assassinait le juge Giovanni Falcone, figure emblématique de la lutte anti-Mafia. Un mois plus tard à Riesi, les églises protestantes de Sicile adoptaient leur confession de foi « Croire et résister » et l’affichaient sur les murs du Servizio Cristiano :

« Lui seul est notre guide !
Nous condamnons
ceux qui versent le sang et font la justice par eux-mêmes.
Nous accusons de culpabilité quiconque use de violence,
quiconque corrompt et quiconque se laisse corrompre.
Avec Lui, nous voulons résister aux justiciers de la mort
et nous croyons qu’il n’y a pas que le choix
entre la loi du silence et la mort,
mais qu’il est possible
de résister à la peur des chantages, au défi des armes à feu,
en persistant dans la justice.
Avec Lui nous voulons rêver
que les fleurs de nos champs
et les rues dans lesquelles jouent nos enfants
ne seront plus maculées
ni du sang innocent, ni du sang coupable
parce que l’ultime parole sera donnée à la vie. »

 

Gianluca Fiusco
Nous sommes appelés à résister à la violence car cela fait partie de notre vocation. On ne peut pas s’imaginer vivre à Riesi, ou ailleurs dans le monde, et détourner le regard de la violence. Ce n’est pas possible. Un jour on devra rendre des comptes. On ne pourra pas dire : « ce jour-là je faisais autre chose, je n’ai pas fait attention. Ce jour-là nous n’aurons pas d’excuse. »




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