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Comment parler des faits

qui ne se sont pas produits ?


 

 

Pierre Bayard

professeur de littérature française à l'Université Paris 8 et psychanalyste

 

Les Éditions de Minuit
176 pages – 16,50 €

 


recension Gilles Castelnau


2 décembre 2020

Pierre Bayard écrit de manière très claire et agréable. Il intéresse le lecteur en narrant des faits saisissants qui semblent d’abord indiscutables, puis en présentant les critiques de « chicaneurs » qui en ont démontré l’inexactitude et enfin en démontrant que ces faits révélaient une « vérité » bien plus profonde et importante qu’on n’aurait tout d’abord pensé.

Chaque exemple ainsi étudié passionne l’amateur des « faits » bibliques que je suis. Ceux-ci sont, en effet à la fois importants par la vérité qui est la leur dans la révélation du Dynamisme créateur de Dieu et incroyables par leurs transgression des lois de la nature : les réflexions de Pierre Bayard sont parfaitement convaincantes. Elles révèlent, si on les transpose dans le domaine biblique, l’inanité du fondamentalisme évangélique et proposent une compréhension intelligente et relevante de ce qu’est la « vérité ».

Le premier exemple qu’étudie Pierre Bayard est le récit de la visite de l’Amérique par John Steinbeck (« Mon caniche l’Amérique et moi », 1962) dont plus tard Bill Steigerwald prouva que de nombreux détails avaient été « inventés » (« Pittsburgh Post-Gazette », 2010).

En voici des passages.

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Il est tout à fait vraisemblable que Steinbeck ait remanié certaines conversations avec des Américains de rencontre ou ait inventé certains dialogues, voire, comme le pense Steigerwald , ait créé ces personnages de toutes pièces. Ce qui est clair est que nous avons affaire à des montages, c’est-à-dire à ce qu'il conviendrait d’appeler des personnages composites.
Or c'est évidemment ainsi que procède tout écrivain en prélevant un certain nombre de pièces dans la réalité et d’autres dans son imagination, en les associant et en fabriquant une autre réalité plus proche de celle qu'il veut transmettre à ses lecteurs. C'est cette catégorie du composite que n’accepte pas Steigerwald, alors qu'elle se situe au cœur de l’alchimie littéraire.

Ce que ne peut comprendre un rabat-joie comme Steigerwald est qu'il existe une forme de vérité littéraire irréductible à la vérité factuelle et qui possède sa propre légitimité.
Être vrai sur un plan littéraire n'implique pas d'être fidèle à la vérité factuelle et contraint même parfois à s'en éloigner. On ne voit pas bien d'ailleurs, dans le cas de Steinbeck, ce que rester fidèle aux faits signifierait au juste. Aurait-ii fallu qu'il enregistre au magnétophone ses conversations avec les personnes de rencontre ? Mais en quoi une version exacte des propos tenus, nécessairement sélectionnés parmi des heures de dialogue, aurait-elle été plus vraie ?
Pour essayer de comprendre ce qui s'est passé il convient de revenir au projet de Steinbeck. Il s'agissait pour lui de décrire l’Amérique des années soixante, et surtout de la décrire telle qu'il la voyait. L’objet de son récit n'est donc pas une hypothétique réalité factuelle, mais un sentiment personnel. Or rien n'est plus difficile à exprimer qu'un sentiment personnel et une approche scientifique n'y serait pas parvenue.
[...]
Ces quatre personnages n’ont peut-être pas existé, mais ils sont en tous cas plus vrais, du point de vue de l’optique dans laquelle Steinbeck construit son récit, que ne le seraient les véritables habitants de La Nouvelle-Orléans si l'écrivain les avait mis en scène en restituant leurs propos à la lettre.

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Pierre Bayard montre ensuite comment Saint-John Perse « améliore » ses souvenirs personnels dans la publication de ses œuvres complètes dans la Pléiade, Monique De Wael s'inspirait de Kipling et des contes de fées pour rêver son enfance parmi les loups, que Chateaubriand retrouvait Cincinnatus en la personne de Washington et que Freud puisait dans la figure du peintre de Zola son invention d'un Léonard de Vinci imaginaire.

Voici deux autres exemples

« De la Chine » par Maria-Antonietta Macciocchi (1971)
La Chine a été longtemps fermée aux étrangers et cette femme politique italienne appartenant au Parti Communiste, est l’une des premières à obtenir un visa. Son témoignage sur ce pays méconnu, objet des rumeurs les plus contradictoires, est donc attendu avec le plus grand intérêt. Le récit enthousiaste qu’elle fait de la Révolution de Mao-Tse-Toung obtient un succès considérable.

 

La question véritable porte moins sur le livre de Macciocchi que sur sa réception et sur le point de savoir comment il a pu se trouver autant de lecteurs avisés pour prendre une telle fable au sérieux.
Pour qu'un tel aveuglement général puisse se produire, il faut supposer chez l'être humain une disposition psychique suffisamment puissante pour balayer chez lui toute forme de bon sens.

Quand se produit ce qu'il est difficile de qualifier autrement que de délire collectif, la classe intellectuelle et politique française commence à faire le dur apprentissage de la désillusion vis-à-vis du communisme. Les intellectuels désireux de changer une société qui leur paraît injuste et qui ont découvert l'horreur du stalinisme se retrouvent sans modèle auquel ils puissent se référer. L’expérience maoïste - et ce d'autant plus qu'elle se présente comme antistalinienne - leur offre une proposition politique de substitution leur évitant le moment dépressif que connaissent ceux qui se heurtent à la perte de leurs illusions.

[...]

La question se pose alors de savoir dans quelle mesure Macciocchi et tous les intellectuels pris dans ce délire collectif croyaient dans la réalité de ce pays féérique où la pensée de Mao permet de multiplier par soixante-dix la production de thé et rend la parole aux sourds-muets.
Macciocchi y croyait-elle ? La question est en fait insoluble dès lors que l’on s'enferme à l’intérieur du pronom personnel « elle », qui contraint à répondre de manière positive ou négative. Or la logique aristotélicienne convient mal à ces croyances intermédiaires entre le vrai et le faux qui structurent notre relation au monde.

Il est plus vraisemblable, comme la logique freudienne permet de le concevoir, que Macciocchi croyait et ne croyait pas dans ce pays imaginaire. Elle y croyait en tant qu'intellectuelle, et ce d'autant plus que la fiction de ce pays était à la fois nécessaire à sa carrière politique er à la poursuite de son œuvre.

Mais il est probable dans le même temps qu'elle n'y croyait pas et qu'elle avait conscience, au moins en certains moments de lucidité, que le décor avait un envers et qu'elle participait, avec l'aide des dirigeants chinois qui l'avaient invitée, à la mise en scène d une fiction.

Il n’est nullement anodin que Macciocchi, après s’être éloignée du communisme, soit tombée en fascination pour la figure de Jean-Paul II, auquel elle a consacré un livre. L’objet du besoin de croire est aléatoire et un autre objet quelconque peut lui être aisément substitué si le premier fait défaut.

 

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« Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal », 1991 par Hannah Arendt
Le livre qu’Hannah Arendt a publié à propos du procès d’Eichmann va populariser une des plus célèbres notions de la science politique contemporaine, celle de banalité du mal.
Pour elle on commet une erreur en faisant d’Eichmann un monstre et en l’assimilant aux grands criminels souffrant de troubles psychologiques.

Le rabbin Murmelstein décrit en particulier une scène qui se déroule à Vienne pendant la Nuit de Cristal, où il est appelé en urgence par le gardien de la synagogue de la Seitenstettengasse. Il se rappelle alors avoir vu Eichmann, une barre de fer à la main, diriger personnellement la mise à sac du lieu de culte par des SS et la destruction des objets sacrés à coups de marteaux et de haches.
Le témoignage de Murmelstein n'est pas isolé. Les recherches des historiens ont montré que, loin d'être le petit bureaucrate obéissant dont il avait joué le rôle de composition à Jérusalem, Eichmann était un nazi fanatique et l’un des organisateurs consciencieux de l'extermination des Juifs, bref tout le contraire de ce qu’Arendt avait cru voir en lui.
Eichmann n'était en effet nullement dépourvu de pensée, comme le croyait naïvement Arendt. Il en avait bien une - certes délirante, mais parfaitement structurée -, qu'il avait pris soin de dissimuler pendant le procès de Jérusalem afin d’endosser son habit de théâtre : il était foncièrement nazi et viscéralement antisémite.

[...]

Construite comme une parabole, la vie fictive d'Eichmann implique d'autant plus le lecteur – d’où son immense succès - qu'elle suscite aisément l'identification et le conduit à se demander, en s'imaginant dans la situation de l'accusé, s'il aurait trouvé le courage de désobéir à des injonctions meurtrières. Une question que chacun est porté à se poser, alors que personne ne se demande jamais, faute d'identification possible avec des meurtriers de masse plus ostensibles, s'il aurait organisé la « solution finale ».

En réalité, Arendt n'était pas partie de rien pour écrire son roman théorique, et ce à un double niveau. Avant même qu’elle se produise, sa rencontre avec Eichmann était structurée par un système de pré-représentations qui tout à la fois l’ont permise et rendue impossible.

[...]

« De nombreux universitaires et intellectuels ont été profondément influencés par le portrait d'Eichmann dressé par Arendt. Ils ont été captivés par sa thèse sur le caractère ordinaire du personnage, résumée par la célèbre formule "la banalité du mal" »



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