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Robinson Crusoé


Le ciel
vue de mon île déserte

 

(p.c.c. Bernard Reymond)

professeur émérite à la Faculté de théologie protestante de Lausanne

 

Ed. van Dieren
64 pages – 14 €

 

recension Gilles Castelnau

 


6 avril 2020

Bernard Reymond, professeur émérite de la faculté de théologie protestante de Lausanne relit le chef d’œuvre de Daniel Defoe publié en 1719. Il est attentif à tous les passages de spiritualité et de réflexion théologique que l'auteur protestant Daniel Defoe avait élaborés en réaction contre le conformisme ramolli qu’il jugeait être celui de l’Église anglicane officielle.

Ces réflexions ont, en effet, été omises dans les éditions destinées à la jeunesse. Bernard Reymond, en théologie averti, les reprend, les explique et les commente. Il pense que malgré leur nature et leur style dépassés aujourd’hui, elles pourront néanmoins donner à penser, par delà trois siècles, au lecteur actuel.

En voici des passages. (En italique bleue les citations authentiques du livre de Daniel Defoe.)

 

.

 

1

Bonjour


Bonjour – ou bonsoir, c’est selon ! Eh oui, c’est moi, Robinson Crusoé. Personnage imaginaire, je le sais, mais tellement connu et si présent à l’esprit de tant de gens ! Je peux bien me permettre de reprendre la plume, même par porte-plume interposé ! Ce fut déjà le cas en 1719, quand Daniel Defoe, l’auteur auquel je dois mon existence, entreprit à l’âge de cinquante-neuf ans de raconter mes aventures comme si c’était moi qui les avais écrites.
[...]

La plupart d’entre vous ne connaît probablement que la première partie de mon récit, qui plus est dans une édition abrégée pour la jeunesse. On l’a pour ainsi dire expurgée de tout ce qui semblait n’être pas de nature à tenir de jeunes lecteurs en haleine. On ne pouvait mieux trahir mon intention. En écrivant, j’ai pensé d’abord à des adultes ou pour le moins à de jeunes adultes qui ont besoin de réfléchir à la conduite de leur vie et de se préparer à faire face aux aléas de l’existence.
[...]

Relisez donc cette phrase de la préface de mon deuxième volume : « L’abrégé qui a été fait de l’ouvrage est un scandale en même temps qu’une coquinerie ridicule, puisque, en raccourcissant le livre pour pouvoir en réduire le prix, on l’a dépouillé de toutes ces réflexions, tant pieuses que morales, qui ne font pas seulement la plus grande beauté du volume, mais ont été calculées pour l’immense profit du lecteur. »

 


2

Une personnalité d’emprunt

 

James Foe [le père de Daniel Defoe] était un non-conformiste modéré. Avec la plupart des protestants presbytériens, il se dressait contre le pouvoir et les privilèges de l’Église établie, c’est-à-dire de l’Église d’Angleterre que vous, les Continentaux, désignez aussi du nom d’Église anglicane. Avec ses coreligionnaires, il lui reprochait ses cérémonies trop fastueuses, sa hiérarchie trop semblable à celle de l’Église catholique et ses nombreuses compromissions avec le pouvoir royal.
[...]

 

7

Le ciel s’entrouvre

 

« Dieu, par un prodige, a envoyé le vaisseau assez près du rivage pour que je pusse en tirer tout ce qui m’était nécessaire... » Les puristes diront que ce n’était pas encore la foi, que c’était seulement un souvenir de catéchisme ou un effet de mon éducation familiale, que je me disais à moi-même « Dieu » comme d’autres pourraient dire « la Nature » ou « le Hasard ». Je veux bien. Cependant c’est tout de même à ces restes de catéchisme ou à ces vestiges d’éducation religieuse que je dois d’avoir pensé « Dieu » ou « la divine Providence », et pas autre chose.
[...]

Nombre de vos critiques littéraires sont portés à parler de mon œuvre en faisant quasiment abstraction de ce que j’y dis sur Dieu, ou comme si tout ce que j’y dis de mon cheminement spirituel n’avait pas d’importance. Dieu serait-il de trop pour eux, ou soupçonneraient-ils tout propos sur lui de n’être qu’une superstructure idéologique dissimulant mal des partis pris plus terre à terre ? Qu’ils se passent pour leur propre compte de toute religion, c’est leur affaire et je ne vais pas le leur reprocher. J’ai cependant envie de leur dire : Et vous, être-vous bien certains de ne pas accorder trop peu de place à Dieu ?
[...]

Comme je l’ai raconté, c’est la découverte de quelques épis d’orge en train de croître qui a mis ma réflexion en branle. Souvenez-vous de ce que j’ai écrit à cet égard : « Après que j’eus vu croître de l’orge dans un climat que je savais n’être pas propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était venu là, je fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre dans l’esprit que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge sans le concours d’aucune semence, uniquement pour me faire subsister dans ce misérable désert. »
Était-ce un miracle ? Je n’aime guère ce mot chargé de malentendus. Une fois passé ce premier étonnement, je me souvins d’avoir secoué en cet endroit un sac contenant encore de la nourriture pour la volaille et, comme je l’ai encore écrit, « ma religieuse reconnaissance s’évanouit aussitôt que j’eus découvert qu’il n’y avait rien que de naturel dans cet événement. » Il n’empêche que, poursuivant ma réflexion, j’en vins alors à penser que cette présence de quelques grains dans ce que j’avais récupéré de l’épave et leur germination avaient quand même de quoi me rendre reconnaissant : « N’était-ce pas tout aussi bien l’œuvre de la Providence que s’ils étaient tombés du ciel ? »
[...]

La Providence. Ce mot, très présent dans le parler de mon temps n’appartient plus tellement à votre langage le plus courant, et vos théologiens, je l’ai remarqué, se gardent presque de l’utiliser. C’est qu’il implique pour eux des questions auxquelles ils auraient de la peine à apporter des réponses, ou qu’il les entrainerait dans des spéculations tellement acrobatiques et sujettes à caution qu’ils y perdraient non seulement leur latin, mais aussi leur crédit. Pour le dire en bref, le mot Providence devient vite encombrant si on le prend au pied de la lettre et en déduit que Dieu aurait « tout prévu », que tout serait donc prédestiné ou programmé d’avance.
[...]

Après la découverte des épis d’orge, l’étape suivante fut une grave indisposition. Tomber malade, seul sur une île déserte, ce n’est pas une mince affaire. Comment dans une telle situation, ne pas penser à la mort ? Comme je l’ai raconté, « ma conscience, si longtemps endormie, se réveilla. » Non sans un certain sentiment de culpabilité : les mises en garde de mon père me revenaient à l’esprit et je ne pouvais éviter de me demander si ce qui m’arrivait n’était pas une punition d’origine divine. C’est alors que je dis à Dieu, oui, à Dieu : « Seigneur, viens à mon aide, car je suis dans une grande détresse. » C’était bien « la première prière, si je puis l’appeler ainsi, que j’eusse faite depuis des années. » Et quand l’appétit me revint, je demandait encore à Dieu de bénir ce que j’allais manger. Retour à de vieilles habitudes familiales ? peut-être, mais pour une part seulement. Ceux de mes lecteurs qui sont passés par une expérience semblable savent que le retour, même partiel, à de vieilles habitudes peut s’avérer fort salutaire, mais surtout que cela correspond d’ordinaire à quelque chose de plus décisif, de plus profond, de plus prometteur.

 

 

8

Une affaire de cœur

 

Quand on se met à réfléchir, c’est presque sans fin, surtout si l’on est seul. Assis à contempler la mer je me suis mis à penser à tout ce qui m’arrivait.
« Sûrement nous avons tous été faits par quelque secrète puissance, qui a formé la terre et l’océan, l’air et les cieux ; mais quelle est-elle ? »
« J’inférai donc naturellement de ces propositions que c’est Dieu qui a créé tout cela. – Bien ! Mais aussi Dieu a fait toutes ces choses, il les guide et les gouverne toutes ainsi que tout ce qui les concerne ; car l’Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la puissance de les conduire et de les diriger.
« S’il en est ainsi, rien ne peut arriver sans qu’il le sache, il sait que je suis ici dans une affreuse condition ; et si rien n’arrive sans son ordre, il a ordonné que tout ceci m’advint. »

Déjà je vous vois réagir : cela sent à plein nez son dix-septième ou son dix-huitième siècle ! Eh oui, c’est ainsi : je raisonne comme un philosophe déiste de cette époque. Raisonnement classique, d’ailleurs : je remonte des effets, la création, à la cause, Dieu ou l’Être suprême, et j’impute à la cause ce dont je suis le bénéficiaire ou le jouet. J’ai appris de vos philosophes et de vos théologiens que de tels raisonnements n’expliquent ni ne justifient rien. Ils n’expliquent rien, surtout pas Dieu, car Dieu ne saurait se trouver au terme d’un raisonnement , ou alors il ne s’agit pas de lui, mais d’une idole, d’une fabrication de l’intelligence humaine. Et ils ne justifient rien, parce qu’un dieu dont tout dépend devient alors responsable du mal autant que du bien, et c’est trop facile de ne le créditer que de ce qui va bien.
[...]
Mais le Ciel, si je puis dire, veillait. Il profita d’un retour en force de mon indisposition pour m’inciter à chercher dans un coffre de quoi me préparer une décoction de tabac et pour m’y faire trouver parmi quelques livres sauvés du naufrage une Bible. C’est un moment crucial dans tout ce qui m’est arrivé. Comme il se doit quand une telle situation se présente dans un roman, quelque chose de providentiel se produisit. Un peu comme saint Augustin qui au moment de sa conversion ouvrit une bible après avoir entendu un enfant chanter « Prends et lis », j’ouvrir au hasard celle que j’avais entre les mains et j’y trouvai ces paroles : « Invoque-moi au jour de ton affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras. » Pas étonnant que je sois tombé sur ce verset-là, diront les connaisseurs : il se trouve dans les pages du milieu de la Bible ! Mais je n’en ai cure. Ce verset m’a touché en plein cœur.
[...]

Le premier soir, avant de me coucher, « je fis ce que je n’avais fait de ma vie, je m’agenouillai et je priai Dieu d’accomplir pour moi la promesse de me délivrer si je l’invoquais au jour de ma détresse. »
Je me mis à lire régulièrement la Bible, en commençant bien sûr par le Nouveau Testament. J’en vins, « dans une sorte d’extase de joie », à implorer Jésus lui-même de m’accorder la repentance – une prière faite « avec le sentiment de ma misère et avec une espérance toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu. » Il vous faut relire ces pages où j’évoque les différents aspects de cette expérience spirituelle.

Ainsi libéré de mes servitudes intérieures, ma solitude s’en trouva allégée et j’en vins à la considérer comme une réelle bénédiction. J’en devins presque mystique.

 

 

10

Vendredi

 

La Providence, je l’ai vue doublement à l’œuvre en rencontrant Vendredi : ce fut providentiel, pour lui, que je me trouve là au bon moment pout le faire échapper à ceux qui s’apprêtaient à le tuer et à le manger, et ce fut providentiel, pour moi, de rencontrer quelqu’un au moment où j’en avais le plus besoin, ce qui permettait d’échapper enfin à ma solitude. En fait, j’en avais rêvé, mais d’une bien curieuse manière, me figurant que « si je m’emparais de deux ou trois sauvages, j’étais capable de les gouverner de façon à m’en faire des esclaves, à me les assujettir complètement et à leur ôter à jamais tout moyen de me nuire. »
J’allais même jusqu’à imaginer que, avec leur science de la navigation, ils me mettraient en mesure de quitter enfin mon île. Il me suffit aujourd’hui de relire ces lignes avec votre regard pour comprendre le critique littéraire qui, récemment, me traitait de colonialiste et d’esclavagiste. Considéré sous cet angle, eh oui, je l’étais, mais tout mon siècle l’était avec moi. Et si voua y regardez bien, vous constaterez que, somme toute, la Providence, avec Vendredi, a bien fait les choses : je n’ai cessé de parler de lui comme de mon « serviteur », mais un serviteur qui est vite devenu un compagnon et même un ami dont la présence m’était chère.
[...]

Cela dit, je reconnais combien l’ensemble de mon attitude a de quoi vous étonner. Non seulement, avec tout mon siècle je n’ai jamais envisagé qu’un « sauvage » puisse être pour nous, les Anglais ou les Européens, autre chose qu’un esclave ou un serviteur, mais en plus je n’ai pas fait le moindre effort pour tenter de comprendre la langue de mon nouveau compagnon ou pour me conformer à ses mœurs. Pour moi, il allait de soi que je devais le « civiliser », c’est-à-dire le déshabituer de son goût pour la chair humaine, et puis lui apprendre l’anglais et le contraindre à porter des habits, pour le moins un pantalon. Dans mon récit, je prétends qu’il fut « on ne peut plus ravi de se voir presque aussi bien vêtu que son maitre », mais peut-être ai-je alors pris mes désirs pour des réalités, tout simplement parce que je n’imaginais pas que les choses dussent se passer autrement.

Au début du dix-huitième siècle, en effet, les protestants n’en étaient pas encore à envoyer des missionnaires au-delà des mers. Quand ils ont commencé à le faire, à l’extrême fin de ce siècle-là, ils se sont distinguées des simples colons par leur effort de toujours et d’abord apprendre la langue des peuplades qu’ils se proposaient d’évangéliser. Souvent ils se sont même ingéniés à doter ces langues d’une écriture et d’une grammaire, reconnaissant ainsi la valeur d’une civilisation qui n’était pas la leur. Mais eux aussi avaient un problème avec la nudité et, au lieu de se conformer à celle de ces peuplades, ils se sont empressés, tout comme moi, de leur apprendre à porter des robes et des pantalons, comme si c’était une exigence de la foi chrétienne ! Ah ! qu’il est donc difficile, quand on est chez les autres, de se défaire de ses propres habitudes et préjugés !
[...]

Vendredi ne tarda pas à me poser des questions qui, non contentes de me rendre perplexe, me mirent carrément dans l’embarras. J’en fus si frappé que je n’ai pas hésité, dans mon récit, à reproduire pour l’essentiel le dialogue qui eut lieu entre nous. Souvenez-vous : Vendredi m’a demandé en substance pour quoi Dieu, dans sa toute-puissance, n’avais pas tout simplement supprimé le diable, ou pourquoi il ne l’avais pas défait de sa méchanceté, ce qui aurait rendu inutile tout le processus de la rédemption offerte en Jésus-Christ. Ne sachant que répondre, je me dérobai et interrompis purement et simplement la conversation.

 

 

11

Des effluves calviniens

 

D’être isolé sur mon île et de n’y avoir d’autre interlocuteur que Vendredi m’a aussi rendu d’autant plus attentif à la vanité et au caractère superflu de toutes les disputes, controverses, pointilleries, contestations et autres subtilités de doctrine qui si souvent encombrent le mode de la religion. Bible en main, l’Évangile de Jésus-Christ m’est apparu à la fois plus simple et plus essentiel que bien des dogmes ayant perdu tout sens ou toute vertu dans la situation où je me trouvais. Je remercie la Providence de m’avoir ainsi donné l’occasion de faire nettement le départ, dans la foi chrétienne, entre le nécessaire et le superflu.

 

 

12

A l’écoute de la Providence

Je me sens de plus en plus en accord avec les théologiens de votre temps – on les appelle les théologiens du process selon lesquels la création n’est pas achevée et Dieu se comporte envers l’ensemble de l’Univers comme envers les individus : la destinée des humains n’est ni déterminée ni entièrement fixée, mais Dieu veille par ses propositions sans cesse renouvelées à les conduire à bonne fin, comme il fait pour l’ensemble de l’Univers.

 



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