Protestants dans la Ville

Page d'accueil    Liens    

 

Gilles Castelnau

Images et spiritualité

Libres opinions

Spiritualité

Dialogue interreligieux

Hébreu biblique

Généalogie

 

Claudine Castelnau

Nouvelles

Articles

Émissions de radio

Généalogie

 

Libéralisme théologique

Des pasteurs

Des laïcs

 

Roger Parmentier

Articles

La Bible « actualisée »

 

Réseau libéral anglophone

Renseignements

John S. Spong

 

JULIAN MELLADO

Textos en español

Textes en français

 

Giacomo Tessaro

Testi italiani

Textes en français

Libre opinion



Maurice Leenhardt

Pour un « Destin commun » en Nouvelle-Calédonie

 

Frédéric Rognon


Édition Olivétan

216 pages - 16 €


 

recension Gilles Catelnau



28 mars 2018

Frédéric Rognon est professeur de philosophie à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg. Il nous offre ici une présentation extrêmement intéressante de la spiritualité et de la pensée en général des Kanaks avant l’arrivée des missionnaires catholiques et protestants, de la manière dont ceux-ci leur ont enseigné l’Évangile et de l’évolution qui s’en est suivie.

Le titre même de ce livre montre l’importance qu’a eue le pasteur missionnaire Maurice Leenhardt : Frédéric Rognon montre comment la capacité d’écoute et l’ouverture d’esprit dont il a fait preuve ont progressivement fait de lui un éminent représentant et soutien du peuple Kanak, ethnologue reconnu, devenu même professeur à la Sorbonne.

Ce livre est une mine de connaissance incontournable pour qui veut connaître la Nouvelle Calédonie et comprendre le sens de sa marche vers le référendum prochain.

En voici quelques passages montrant sa richesse et sa diversité.

 


La Nouvelle-Calédonie avant Maurice Leenhardt


« L’arrivée de l’Évangile »

page 30
En régime catholique, les médiations entre les hommes et Dieu (la Vierge et les Saints) peuvent assumer le statut des « ex-humains », que sont les ancêtres, et Jésus lui-même s'apparente à un ancêtre fondateur, antérieur et plus puissant que les autres. Le fait qu'ils soient dépourvus de toute descendance constitue néanmoins un problème considérable, qui ne trouvera sa solution que par la construction d'une généalogie symbolique : Jésus, la Vierge et les Saints sont considérés comme des ancêtres si lointains que les étapes de la filiation jusqu'aux vivants d’aujourd'hui ont été perdues.
Quant à la figure de Dieu lui-même, il est difficile de l'adopter comme une entité transcendante puisqu'il n'a jamais connu la condition humaine, et surtout d'en admettre la triple qualification d'unité, d'unicité et d'universalité. Comment accepter en effet que le divin soit homogène, qu'il soit unique, et qu'il soit le même que pour les « clans » voisins et ennemis, a fortiori qu'il doive être partagé avec les hommes à la peau blanche qui dévastent les cultures et volent les femmes indigènes ?
C'est le déracinement des « clans », éloignés de leurs terres d’origine, regroupés et protégés dans les Réductions maristes, qui contribuera largement à cette mutation conceptuelle. Le souci de différenciation se maintient néanmoins par l’adhésion des « clans » rivaux aux deux confessions en présence, catholique et protestante.

En régime protestant, la stratégie de tabula rasa des évangélistes polynésiens se heurte à la difficulté de répudier ses ancêtres et de les refouler hors du champ d'intervention dans le monde des vivants, comme si la mort n'était qu'un long sommeil. Cet obstacle ne sera surmonté que par le biais du principe traditionnel de l’« amnésie volontaire » pratiquée à l’encontre des ancêtres inefficaces : Dieu et Jésus se substitueront aux ancêtres incapables de conjurer les épidémies dévastatrices introduites par les Européens. De plus, la traduction de la Bible dans les langues vernaculaires facilitera des rapprochements de type syncrétique. Ainsi, dans certaines langues, « Dieu » est traduit par le terme local qui désigne l'ancêtre. Le Dieu unique est donc en quelque sorte la concentration des multiples ancêtres, la condensation de leurs attributs. Quant au Christ, il est là aussi le véritable ancêtre, à la fois mort et présent de manière invisible parmi les vivants.

Dans le cas catholique comme dans le cas protestant, la conciliation des deux systèmes de représentations religieuses consiste à nier la contradiction qui les oppose : du système traditionnel focalisé sur la figure de l'ancêtre, les Kanak conservent cette figure, en la fusionnant avec d'autres figures, et en l'universalisant. Et du système chrétien de représentations, ils adoptent la figure nouvelle d'une personne divine qui n'a jamais été humaine mais dont le fils est le véritable ancêtre, et ils en peuplent leur système traditionnel. Les figures de chacun des deux systèmes cessent ainsi d'être exclusives des autres.

 

Un génocide presque réussi

page 48
Lorsque Maurice Leenhardt arrive à Nouméa, le 13 novembre 1902, il est accueilli par ces propos du maire de la ville, Charles Loupias : « Que venez-vous faire ? Dans dix ans, il n’y aura plus un Canaque ».

 

 


Ethnologue, quoique missionnaire


Gens de la Grande Terre

page 112
L’entrée de Maurice Leenhardt en ethnologie se trouve perturbée par un scandale qui l'affectera durablement : l'affaire du Jardin d'acclimatation. À l'occasion de l'Exposition coloniale, qui se tient à Vincennes en 1931, cent vingt Kanak, hommes, femmes et enfants, tous chrétiens, dont des anciens combattants de la guerre de 14-18 et un croix de guerre se font piéger en signant un contrat avec la société « La vulgarisation ethnographique » qui agit par délégation de la Fédération des Anciens Coloniaux. Ils sont alors séquestrés, exhibés comme des singes savants, obligés de gesticuler de la manière la plus sauvage qui soit, avec interdiction de montrer qu'ils parlent français et mangent autre chose que de la chair humaine. Le programme vendu à l'entrée du Jardin d'acclimatation est éloquent :

Dans la maison du chef, la plus grande hutte du village, une douzaine d'hommes assis forment le cercle. Un foyer et des torches jettent sur eux des lueurs d'incendie, exagérant les ombres. Au milieu, sur de larges feuilles de bananier, s'élève un morceau de chair fumante. Le four est là béant... À présent de ce trou une acre odeur s'élève. Une joie farouche se peint sur la face bestiale des féroces convives. Le vieux chef à barbe blanche, à la poitrine ridée, aux membres étiques, est le plus horrible à voir. Il s'acharne sur une tête, dévore le nez, les joues. Avec un bois pointu, il fait sauter les yeux...

Ulcéré dès qu'il apprend la nouvelle, Maurice Leenhardt se précipite au Jardin d'acclimatation, où il retrouve des connaissances parmi les Kanak exhibés. Il mobilise alors la Ligue des droits de l'homme, mais aussi des milieux coloniaux auprès de qui joue une certaine solidarité entre anciens combattants. Il obtient le soutien de nombreuses personnalités, et réussit ainsi, dans un premier temps, à imposer une amélioration du sort des Kanak, puis l'annulation du contrat léonin. Celui-ci prévoyait qu'au terme de l'Exposition coloniale, le groupe aurait été présenté au public, dans les mêmes conditions, sous l'étiquette de « cannibales français » dans les parcs zoologiques de Hambourg, Leipzig, Berlin et Francfort. Les Kanak rentreront en Nouvelle-Calédonie en échappant à la tournée allemande, mais non à l’humiliation.

 

Do Kamo

page 129
Maurice Leenhardt, Do Kamo. La personne et le mythe dans le monde mélanésien, Paris, Gallimard, 1947. 3e édition en 1998

Mais c’est surtout l'étude des langues kanak qui va fournir à Maurice Leenhardt des arguments en faveur de sa thèse. Aucun terme ne peut recouvrir entièrement la personne, aucun vocable ne correspond à « un ». « Un » n'est qu'une fraction d'un ensemble, et dans la dualité, « un » n'est qu'une fraction de « deux ». On ne saurait dire « un homme » : dans une collectivité, chaque homme est toujours dit « l'autre homme », et dans un village, chaque maison est « l’autre maison ». Pas plus dans le sens d'article que de pronom indéfini, il n'existe de terme correspondant à « un » : on n'emploie que des duels, des triels, des quatriels…
[...]
Ainsi, d'une femme enceinte, on dira : « Elle et le bébé qu'elle porte », et d'un jeune homme : « Lui et ses frères ». Pour comprendre cela, il faut observer la vie quotidienne des Kanak : on ne rencontre jamais un jeune homme seul, mais toujours des groupes de « frères », faisant bloc et entretenant ensemble, et en masse, les mêmes relations avec les autres groupes. Même dans les aventures galantes, ils redoutent d'être seuls, et le rendez-vous se fixe entre deux ou trois femmes et deux ou trois hommes.

Ainsi, dit Maurice Leenhardt, chaque personne est interchangeable avec toutes celles qui occupent la même position sociale. La personne n'est qu'un lieu de relations. Et le processus d'individuation, engendré par la colonisation et l'acculturation, entraîne la dissolution de la société traditionnelle.

Le Kanak n'a donc pas d’existence propre, il est toujours élément d'une dualité (selon une relation organique : mère/enfant, frère/sœur, père/fils, mari/épouse) ou d'une parité (égalité en droits de deux êtres qui sont la réplique l'un de l’autre : oncle maternel / neveu utérin, grand-père / petit-fils, etc.). On ne nomme jamais un individu seul, on appelle plutôt deux individus en position de réciprocité, et dans ce cas un seul terme suffit : il s'agit d'un substantif duel, qui ne désigne ni l'un ni l’autre, mais l'entité indivisible qu'ils représentent tous les deux, ou plus exactement la relation sociale, la symétrie qui les unit. Là où nous voyons deux personnes, le Kanak voit un ensemble, une entité, une relation. La structure sociale peut donc être représentée par un schéma composé de cellules à deux noyaux qui se recoupent à l’infini, chaque noyau représentant une personne anonyme.

 

 

La Nouvelle-Calédonie après Maurice Leenhardt


L’utopie leenhardtienne

page 150
les Blancs ont introduit la civilisation et la vie politique, créé le port de Nouméa, et les industries de grande métallurgie ; mais les autochtones ont pour eux l'antériorité, et ont su mieux garder la terre calédonienne que les derniers arrivés : 

« [L’indigène] avait disposé en terrasses le flanc des montagnes, il avait installé une irrigation abondante qui verdissait les cultures, il laissait l'herbe tapisser le sol et amortir le courant des eaux de pluie, il avait justifié le tableau enchanteur que Cook a fait de ses jardins soignés. Mais, depuis ce temps, le bétail du blanc a rasé l'herbe, il a piétiné les conduites d'eau, et asséché le sol. Les prospecteurs ont brûlé les forêts pour voir le minerai (...).
De vieilles sources tarissent, l'érosion grandit, la terre maltraitée s'épuise et se délite. L’indigène souffre de la voir malade. Lui-même a été cantonné parfois, sur la côte Ouest, en des espaces restreints et pauvres où il ne peut relever les anciennes cultures. Mais il a lutté, il a vaincu les difficultés malgré de mauvaises conditions. Il est là, il a des enfants. Et on lui contesterait d'être membre authentique de la population calédonienne ?

Maurice Leenhardt retrace ensuite l'histoire de « l'effort indigène » en face de l'Européen. Or, il est bien obligé de constater que cette « acculturation » a été unilatérale. C'est pourquoi notre auteur plaide en faveur d'une « acculturation dans l'autre sens » :

À considérer cet ensemble, on comprend qu'à l'effort d'acculturation de l'indigène, il aurait fallu un effort correspondant d'acculturation inverse chez le Blanc. Cook a vanté la tenue des jardins irrigués. Pourquoi le Blanc après lui ne les a-t-il jamais vantés, et y a-t-il jeté son bétail ? Un effort d'acculturation lui eut montré dans les villages indigènes cette esthétique des grandes allées, ce soin des cultures, ce goût agricole, ce talent de l'irrigation. Il lui eut révélé dans le peuple ce lien de communauté si profond maintenant au sein de la société une cohésion qu'un siècle de colonisation n’a pu détruire.

Mais l'effort n'a pas été mutuel. Les Blancs ont préféré pousser leurs troupeaux dans les vallées habitées, exiger des contrats trop lourds pour la main-d'œuvre, et organiser une importation entravant le développement local. Les Européens ont péché par déficit d'ouverture à l'autre, d'écoute et de respect de la différence culturelle, de prise au sérieux de la pluralité des modes de vie et des mentalités, en fin de compte par déficit d’ethnologie :
[...]
Maurice Leenhardt choisit de terminer sa postface par une note d’optimisme, si ce n’est d'espérance. Il cite tout d'abord un vieux colon rencontré en 1939, qui lui disait au sujet des Kanak :
Je n'oserais plus penser aujourd'hui de ces gens ce que j'en pensais il y a quarante ans !

 

Comment peut-on être kanak ?

page 158
Les Kanak, quel que soit leur âge, entretiennent avec le personnage de Maurice Leenhardt une relation éminemment affective. La seule évocation de son nom arrache des larmes aux yeux des anciens, et impose aux jeunes le silence du respect.

 


Retour vers "libres opinions"
Vos commentaires et réactions

 

haut de la page

 

v it libérs du sacré

 

Les internautes qui souhaitent être directement informés des nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que voici : Gilles Castelnau
Ils recevront alors, deux fois par mois, le lien « nouveautés »
Ce service est gratuit. Les adresses e-mail ne seront jamais communiquées à quiconque.