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La mystique, une religion épurée ?

Le mystère de la mystique

 

 

 

 

Alain Houziaux

 

26 septembre 2005
La mystique, une religion épurée ? Peut-être ! Mais, d'abord, qu'est-ce que la mystique ? Pour tenter de le savoir, nous nous laisserons conduire tout simplement par la résonance du mot. La mystique, c'est d'abord le sentiment du mystère. Et, au fond, c'est peut-être là la meilleure définition et la plus universelle car elle permet d'englober à la fois les mystiques profanes et religieuses. Il faut en effet rappeler qu'il y a eu bien des mystiques athées (Paul Valéry, Henri Michaux, Georges Bataille, etc...). Ils avaient pourtant « le sens du mystère ».

 

Henri Michaux écrivait déjà dans son premier livre, Ecuador (1929) : « Je ne peux me reposer, ma vie est une insomnie... car, cherchant et cherchant, c'est dans tout indifféremment que j'ai la chance de trouver ce que je cherche, puisque ce que je cherche je ne le sais ».

 

Valéry (1871-1945) s'abîmait dans la contemplation de sa table de travail. Il chantait le mystère et l'étrange beauté de la réalité pure, des choses qui nous apparaissent tout d'un coup dans la simplicité absolue et irréductible de leur existence. Il y a chez Valéry un mysticisme du réel pur : « Voir vrai, c'est, si l'on peut, voir l'être pur caché derrière toute chose. La chose en soi n'a que l'être ».

 

Le romancier italien Italo Calvino (1923-1985) parle également de la contemplation d'une simple goutte de rosée qui permet d'oublier le reste du monde et de sortir de soi jusqu'à l'extase.

 

On connaît aussi le vers célèbre de William Blake (1757-1827) : « Voir un univers dans un grain de sable et un paradis dans une fleur sauvage ; tenir l'infini dans la paume de la main et l'éternité en une heure ».

 

Voir le réel dans sa réalité pure arrête en nous l'infini jeu du désir et de l'imagination, des idées et de la réflexion. La chose la plus simple, l'objet le plus fréquenté émerge comme pour la première fois. Ils sont là d'une présence vierge et étrange. La contemplation est silence devant ce qui est et silence de ce qui est. Le temps devient immobile.

 

Ainsi, la mystique, c'est d'abord une sensibilité au mystère. C'est une forme de regard, proche de la contemplation, sur les choses, le réel et le monde. Et certains (ceux qui « croient en Dieu ») ajoutent qu'en contemplant ce mystère, en se perdant en lui, ils rejoignent le mystère même de Dieu. Mais d'autres, plus pudiques et moins affirmatifs, se refusent à ce « saut ». Georges Bataille écrit « Je désignerai par le mot "mystère" ce que d'ordinaire on appelle Dieu. »

 

Le sens du mystère, qu'est-ce que c'est ?

On dira par exemple que les enfants ont le sens du mystère. Ils perçoivent immédiatement et intuitivement l'atmosphère de mystère qu'il peut y avoir dans un conte. Le sens du mystère est alors assez proche du sens du merveilleux et de l'enchantement.

 

Certains adultes, les poètes, ceux qui sont sensibles à la beauté et peut-être aussi certains esprits religieux ont également le sens du mystère. Ils sont sensibles à ce qui ressort de tel ou tel poème de Rilke, de tel ou tel andante de Mozart... Ils peuvent ainsi entrer dans une forme de contemplation devant le frémissement d'une feuille, un soir d'automne. « La plus belle chose que nous puissions éprouver, dit Albert Einstein, c'est le mystère des choses ».

 

Mais comment analyser cette impression de « mystère » ? Ainsi, devant le mystère de la voûte étoilée du ciel, nous avons l'impression et même la sensation d'un « à perte de vue ». Nous sommes tenus en arrêt et comme stupéfiés devant un infini au-delà même de l'infini. De fait, le mystère a à voir avec le « sublime ». Le sublime, selon Kant, renvoie à un au-delà. Il s'ouvre à un au-dessus de lui-même, vers un infini et vers l'Infini. « La nature, dit Kant, est sublime dans ceux de ses phénomènes dont l'intuition suscite l'idée de son infinité ». Le mystère appelle à l'élévation.

 

Le mystère a aussi, en lui-même, une forme de « profondeur ». Ainsi on peut parler de la « profondeur » d'une icône. Et dans ce cas, l'infini est à l'intérieur du phénomène, et non pas au-delà (comme pour le sublime). Il y a comme un effet d'infini et de à l'intérieur même du phénomène.

 

Ainsi le mystère, que ce soit celui du « sublime » ou celui de la « profondeur », renvoie à quelque chose de « divin » et de « sacré ». Il y a une continuité entre le sens du mystère et le sens mystique.

 

Mais, peut-on se demander, d'où nous vient ce sens du mystère ? Est-ce une qualité de l'imagination ? Ce n'est pas sûr. Saisir le mystère d'un visage, celui de la Joconde, par exemple, ce n'est pas être enclin à se faire tout un roman sur Mona Lisa. Est-ce une forme de sens psychologique ? C'est bien possible, mais ce n'est pas entièrement satisfaisant. Le sens du mystère relèverait-il alors d'une certaine qualité d'attention ? Nous sommes là sans doute plus près de la vérité. Mais c'est sans doute la notion de « contemplation » qui est la plus appropriée.

 

La contemplation

 

La contemplation est l'attitude mystique par excellence. L'étymologie du mot « contemplation » est très significative. Contempler vient de cum (comme dans communion) et templum au sens ancien de « espace carré délimité dans le ciel et sur la terre où se disent les augures ». Celui qui contemple voit ce qu'il contemple comme relevant à la fois de la terre et du ciel et il le reçoit comme un message des dieux.

 

Contempler, c'est voir le réel transfiguré dans une lumière divine. En ce sens, le regard de Moïse sur le buisson ardent (Exode 3) et celui des disciples sur le Christ transfiguré (Mat 17,1-9) peuvent être considérés comme une forme de contemplation. Moïse voit le buisson comme une source inépuisable de mystère et de lumière. Les disciples voient le Christ dans sa gloire. Le « buisson ardent », tout comme le Christ transfiguré, sont ressentis comme des « temples » participant à la fois de la terre et du ciel, du visible et de l'invisible, du naturel et du surnaturel, du réel et du divin.

 

Albert Schweitzer écrit : « nous sommes en présence d'une mystique, chaque fois qu'un homme considère comme aboli la distinction entre le terrestre et le supra terrestre, le temporel et l'éternel, et qu'il a le sentiment, tout en restant encore dans le domaine du terrestre et temporel, d'appartenir déjà au domaine supraterrestre et éternel. »

 

Celui qui contemple communie avec ce qu'il contemple. Il se perd dans sa contemplation, il s'oublie, il se décentre de lui-même. Il est plongé dans ce qu'il contemple avec une forme de sérénité et d'abandon. La contemplation est « l'état de l'esprit qui s'absorbe dans ce qu'il contemple au point d'oublier les autres choses et sa propre individualité ». Celui qui contemple est lui-même transformé et « transfiguré » par sa contemplation. Il entre dans le mystère de ce qu'il contemple. L'apôtre Paul écrit (2 Cor 3,18) : « Et nous tous qui, le visage découvert, contemplons la gloire du Seigneur, nous sommes transformés à son image ».

 

La contemplation est vertige, fascination et aussi communion. Ce que l'on contemple bascule en lui-même dans un « fond sans fond », pour parler comme Maître Eckhart . Et celui qui contemple est lui-même pris d'une sorte de vertige. Le regard est entraîné, absorbé, englouti. Le mystère est un gouffre qui entraîne et aspire. Il est une forme d'aimantation sans fin. Et ainsi le mystique « communie » au mystère. Il se perd en lui. Il s'abîme en lui. Il est dans le mystère et le mystère est en lui. Celui qui croit en Dieu dira « je suis en Dieu et Dieu est en moi ».

 

Le sentiment mystique, c'est le sentiment que, dans tout ce qui existe, il y a de l'Être, c'est-à-dire une forme de profondeur sublime. C'est aussi le sentiment qu'il y a de l'« invisible » dans le visible et de l'« infini » dans le fini.

 

Ce sentiment de l'infini ou de l'invisible relève de ce que Kant appelle l'« intuition supra-sensible ». Qu'est-ce qu'on entend par là ? Le « sensible », c'est ce qui est accessible aux sens et qui peut être effectivement vu (dans le cas d'un spectacle) ou entendu (dans le cas d'un morceau de musique). Mais le mystère, lui, est de l'ordre du « suprasensible ». Il est un « effet » ou une « impression » que donne le phénomène sensible. De même que l'on parle d'un « effet » de contraste ou d'un « effet » de profondeur ou de sublime, on peut parler d'un « effet » de mystère. Cet effet n'est pas directement perceptible par les sens. Il est perçu par l'« intuition » suprasensible. Le mystère est donc un « effet », tout comme la « sublimité » ou la « profondeur ». Et il est bien difficile de savoir si cet effet est subjectif ou objectif .

 

Donc, le mystère, c'est un effet d'infini. Le sublime du mystère nous élève vers l'au-delà d'un ailleurs toujours infiniment plus élevé. La profondeur du mystère nous attrait vers l'abîme d'un fondement ultime toujours infiniment plus profond.

 

Nous voulons maintenant approcher le sentiment mystique de quatre manières différentes. D'abord, en nous aidant de la préhistoire du sentiment religieux, nous tenterons d'élucider la naissance du sentiment mystique. Puis nous rapprocherons la notion de mystère de celle d'« inquiétante étrangeté » chez Freud et enfin de celle du « sentiment océanique » par lequel Freud caractérise ce sentiment mystique et même la religion en général. Enfin nous montrerons que le regard mystique est à la fois aveuglé et illuminé.

 

L'étonnement et le merveilleux

Le sentiment du mystère est à l'origine du sentiment religieux dans les religions archaïques. La religion commence par l'étonnement et la crainte devant ce qui est à la fois merveilleux, inquiétant et incompréhensible : la germination des blés, le processus de l'enfantement, la puissance du vent qui, bien qu'invisible, peut déraciner les arbres, l'ascendant charismatique d'un chef, le pouvoir du chaman, la force qui guérit les malades, etc.

 

Tout ce qui étonne et déconcerte, tout ce qui est incompréhensible et merveilleux surprend, suscite un élan d'admiration et de crainte, et donne à penser à une intervention des esprits et des dieux. C'est d'ailleurs précisément ce que dit Aristote à propos du merveilleux, le thaumaston. Les dieux, ou le dieu, dit-il, apparaissent comme des explications de ce qui est inexplicable.

 

Mais, dans le sentiment mystique, la crainte se transforme en sérénité, en un sentiment de « pur amour ». et aussi une forme de contemplation.

 

Aujourd'hui, objectera-t-on, tout devient explicable et cette notion de mystère devrait donc disparaître. Il n'en est rien. De fait, ce qui est démontré avec clarté par la science et la logique ne perd pas pour autant son mystère.

 

Newton, pour avoir découvert le concept de « force à distance », avait cependant du mal à l'admettre. Les notions de champ électrique et de champ magnétique continuent à nous étonner quand bien même nous surfons sur Internet. Il en est de même pour l'idée de relativité dans le temps (rendue manifeste par le paradoxe des jumeaux de Langevin) et dans l'espace (puisqu'un même objet peut, en mécanique quantique, se trouver à deux endroits différents). De fait, on peut tout à fait s'étonner de ce que l'on démontre au moins autant et même plus encore que de ce que l'on ne peut démontrer.

 

Ainsi, on le voit, l'esprit scientifique n'est en rien aux antipodes de l'attitude mystique. Bien au contraire ! De nombreux scientifiques (Newton, Pascal, Hubert Reeves...) et la plupart des grands mathématiciens (Cantor, Gödel, Whitehead) ont été des mystiques.

 

L'inquiétante étrangeté du réel

Venons-en à une deuxième approche du mystère et du mysticisme. C'est ici le concept freudien d'« inquiétante étrangeté » qui nous paraît opérant. Ce qui est pourtant bien connu et familier est ressenti comme inconnu, étrange, étranger et mystérieux. De fait, pour le mystique, le « mystère » n'est pas forcément lié à l'exceptionnel et au prodige ; n'importe quel objet quotidien et n'importe quelle pâquerette peuvent être ressentis comme « mystère ».

 

Le mystique a le sentiment de l'étrangeté du monde et du réel. Comment se fait-il, se demande-t-il, qu'il y ait quelque chose plutôt que rien ? Pour lui, le choc à rencontrer « qu'il y a du réel » est intense. « Oh ! terrible est le choc - intense la stupeur - quand l'oreille commence d'entendre et l'oeil de voir ». Il en devient muet devant ce qui « n'a pas de nom ». Il est frappé de stupéfaction.

 

Chaque matin, le mystique découvre toute chose dans la lumière du premier jour. Il voit le monde pour la première fois. Pour lui, le monde émerge du rien, ex nihilo. Le mystique a sur lui le regard de l'enfant, un regard innocent, stupéfait et vaguement inquiet.

 

Selon Heidegger, l'étonnement et l'angoisse sont deux manières différentes de ressentir la question « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». L'étonnement s'étonne qu'il y ait quelque chose, alors que l'angoisse s'angoisse de la fragilité de ce quelque chose.

 

« Tout se peint sur du néant frais », dit Valéry et cela rend l'existence déconcertante, précaire, fragile et mystérieuse. « L'univers n'est qu'un défaut dans la pureté du non-être ». Le mystère est ressenti comme le mystère d'un quelque chose où « le rien perce ». « Dieu a fait tout de rien » dit Valéry, « mais le rien perce ».

 

On comprend ainsi l'importance que prennent pour le mystique les notions de Nuit, d'Abîme, de Néant, de « sans fond ».

 

La mystique et le « sentiment océanique »

Venons-en maintenant à une autre caractéristique de l'expérience mystique : le sentiment d'être inclus dans..., inclus dans la houle du monde qui à la fois berce, porte et noie ; et aussi inclus en Dieu comme dans un océan sans rivage au sein duquel on perd les limites de son moi.

 

Ce sentiment mystique d'être « porté par », Romain Rolland et Sigmund Freud l'ont clairement analysé. Romain Rolland, en 1929, alors qu'il se consacrait à la philosophie védantique, caractérise l'expérience mystique comme un « sentiment océanique ». Freud reprendra cette conception dans son ouvrage Malaise dans la civilisation (PUF 1971). Pour Romain Rolland, l'âme individuelle est à l'âme universelle (brahman dans la pensée védantique) ce que la vague est à l'océan. Pour l'homme ignorant, la vague de l'âme individuelle se croit indépendante des autres. Mais chez l'homme éveillé, elle aspire à se résorber avec la masse liquide avec laquelle elle fait corps, car le salut est pour elle de consentir à s'écouler sans cesse dans les autres vagues et à s'enfler d'elles en retour, car toutes les vagues sont pareillement traversées par le perpétuel flux et influx d'un même soulèvement.

 

Ce « sentiment océanique » est ressenti par beaucoup. Proust écrit : « Ma vie m'apparaît comme quelque chose dépourvu du support d'un moi permanent ». Simone Weil dit aussi : « Ce que nous croyons être notre moi est le produit aussi fugitif et aussi automatique des circonstances extérieures que la forme d'une vague de la mer ».

 

Le sentiment mystique consisterait ainsi à être une goutte d'eau qui conserverait juste assez de conscience pour maintenir son existence individuelle au milieu même de l'océan et jouir ainsi des délices de l'unité et de l'immersion dans le tout. « La goutte pleure : comme je suis loin de la mer ! La vaste mer rit : superflu ton chagrin ! Ne sommes-nous pas tous un, tous Dieu ». Un autre mystique dit aussi : « Depuis que j'ai ainsi été perdu dans l'abîme, Je ne puis continuer à parler, Je deviens muet, Ainsi la divinité m'a clairement englouti en elle ». ( Texte de la mystique allemande, cité par G. Van der Leeuw, op cit, Payot 1955, page 301.)

 

Pour Freud, ce « sentiment océanique »" est la trace mnésique, chez l'adulte, de l'expérience du nouveau né, ou même de la vie intra-utérine, avant que l'enfant ouvre les yeux sur le monde et qu'il découvre la distinction entre le Moi et ce qui n'est pas lui.

 

Le psychanalyste J.M. Masson insiste sur l'importance de l'angoisse et du sentiment d'« inquiétante étrangeté » dans ce sentiment océanique, et le met en relation, lui aussi, avec une nostalgie mélancolique de la mère. Dans l'expérience mystique, dit-il, on se retrouve sans point d'appui sur le monde et on peut même cesser de savoir qui on est. Le psychanalyste Winnicott évoque également à ce sujet le sentiment d'effondrement dans une chute illimitée qui ne rencontrerait jamais de fond.

 

On comprend ainsi que, pour le mystique, l'une des images les plus profondes de Dieu, c'est celle de l'abîme. Ruysbroeck parle de « vide éternel » et il l'invoque ainsi :

« Je t'en prie, appelle-nous tous à coeur ouvert,
O puissante gorge, sans bouche aucunement,
Et conduis-nous dans ton abîme,
Et annonce-nous ton amour »
.

 

La nuit et sa lumière

Pour le mystique, le mystère des choses est comme le reflet du mystère de Dieu. Toute créature est comme une « empreinte » du divin, et c'est ce qui lui donne son élévation et sa profondeur. « Le mystique le plus authentique, dit le philosophe Emile Boutroux, est peut-être celui qui transfigure ce qu'il y a de plus naturel et de plus quotidien en le voyant comme surnaturel, transfiguré, illuminé, et par là même, pour certains, divin ».

 

Moïse, devant le buisson ardent, cache son visage. La lumière le rend aveugle, le mystère le rend myope. De même, les trois disciples, devant le Christ transfiguré, tombent le visage contre terre. De même que la chouette est rendue aveugle par un excès de lumière à laquelle son organe visuel n'est pas adapté, de même le mystique voit dans l'ombre du mystère des choses l'éclat d'une forme de surnaturel.

 

Par cette image de la chouette, on voit donc que l'approche mystique relève de deux notions théologiques apparemment opposées : celle d'un Dieu qui se révèle et celle d'un Dieu qui reste caché. Le mystère montre non pas la lumière de Dieu, mais l'ombre de Dieu. Dans le mystère, la lumière de Dieu se fait ombre ou plutôt obombration (obombrer, c'est recouvrir de son ombre). Dans la tradition juive, il y a une sorte d'équivalence entre la lumière et l'ombre. La colonne de nuée qui manifestait la présence de Dieu au-dessus de l'arche de l'alliance était à la fois lumière et ombre (Ex 13,21).

 

Ainsi le mystique voit le réel même le plus anodin comme un mystère et ressent ce mystère comme l'ombre d'un autre Mystère. Il le voit comme le voile, le reflet et le réceptacle d'un Ailleurs. Certains cadrans solaires du Moyen Age portaient cette inscription « la lumière est l'ombre de Dieu ». Mais, a contrario, on peut aussi dire que ce qui est ombre pour nous et en fait une lumière de Dieu. Dans ce sens, saint Jean de la Croix disait que, pour le débutant sur le chemin de la foi, la nuit (la noche obscura) est nuit. Mais, pour le mystique, elle est l'envers de la lumière divine. Elle est une obscurité irradiante (Victor Hugo dirait un « gouffre de lumière ») que l'on ne peut regarder en face.

 

Pour le mystique, le « fond » de toute chose est à la fois ombre, abîme et aussi splendeur.

 

Le mystérieux, le mystère et la mystique

Tentons de lier la gerbe à propos de ce regard et de ce sentiment mystique. Comment peut-on définir le mysticisme ? Plotin dit que c'est voir, les yeux fermés, avec les yeux de l'âme. L'expression peut surprendre mais elle rappelle que « mystique » tout comme « mystère » et « myope » font partie des dérivés du verbe muein, « se fermer ».

 

En nous rappelant que nous avons défini le mystère comme un « effet suprasensible », nous caractériserons le mystique comme celui qui ne voit que le mystère suprasensible lui-même et n'est plus sensible à l'élément (que l'on peut qualifier de mystérieux) qui est le porteur du mystère. Le mystique ne voit que le mystère et non plus le mystérieux. Il voit le mystère par delà le mystérieux et au-delà du mystérieux. Dans la contemplation, le regard en oublie l'objet enfermé dans les catégories du visible, de l'espace et du temps et se porte sur l'au-delà du visible. Pascal le dit avec des mots d'une grande simplicité : « Toutes choses couvrent quelque mystère ; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu ». On comprend que le mystique n'ait pas besoin du support du sacrement et ne soit sensible qu'au sacré en tant que tel. Son regard est perdu dans un au-delà. De la même manière, le regard, ou un objectif photographique, peut traverser un objet et se porter vers son au-delà, à l'infini.

 

On peut dire que le mystique ne voit que l'infini et l'invisible. Pour parler comme Rilke, nous dirons qu'il ne voit que l'Ouvert. Le monde du mystique est un monde ouvert à un au-delà de lui-même. L'espace, le temps, le visible sont relatifs à la vision sensible, alors que l'Ouvert (par delà le visible inscrit dans l'espace et le temps) est l'objet de la contemplation mystique.

 

Lorsque le mystique contemple un paysage de montagne, ce qu'il contemple reste dans l'ombre et il ne voit que la « gloire » divine. Ainsi le psalmiste (Psaume 27,4) chante la contemplation de la magnificence du Seigneur. Il est toujours, dit-il dans le « Temple » de Dieu. Saint Jean (Jean 1,16) évoque la contemplation de la gloire du Christ venue d'auprès du Père.

 

L'intuitus mysticus, pour parler comme Rudolph Otto, cesse d'être arrêté par le voile de l'espace et du temps et ne porte que sur l'éternité qui est au-delà de toutes choses inscrites dans les catégories du sensible, de l'espace et du temps.

 

Maître Eckhart (1260-1327) dit tout ceci clairement. Il distingue d'une part la « connaissance du soir » qui voit toutes sortes d'images séparées par l'espace et le temps et d'autre part de la « connaissance du matin » (dans la lumière transfigurante de la vision mystique). « On contemple alors sans aucune espèce de distinction, sans aucune image sensible, l'Un qui est Dieu lui-même ». « L'âme a quelque chose en elle, une étincelle de connaissance suprasensible, qui ne s'éteint jamais. Elle diffère de la connaissance qui porte sur les objets extérieurs et qui est la connaissance sensible et rationnelle. Et cette connaissance sensible nous dérobe la première ». « La connaissance suprasensible n'est ni dans l'espace ni dans le temps, sans hic et nunc ».

 

Pour le mystique, le Mystère premier (Dieu ou la déité) embrasse tout en lui. Il enveloppe toute chose, c'est-à-dire tout ce qui, en ce monde, est inscrit dans l'espace et le temps. Le mystique ne voit que le Mystère et s'unit à ce mystère. Il s'unit à ce que Karl Jaspers appelle l'Englobant suprême.

 

Pour Maître Eckhart, voir les choses dans l'espace et le temps, c'est les voir au premier degré, « en énigme » (I Cor 13,13), d'une connaissance fallacieuse. En revanche, le regard mystique voit « au-dessus de l'espace et du temps ». L'espace et le temps sont comparables à un prisme qui décompose la lumière invisible et vraie en des couleurs visibles et différentes. Le regard mystique, lui, ne voit que la lumière invisible sans passer par le prisme fallacieux de la décomposition spatio-temporelle. Il contemple alors la Lumière, l'Éternité et l'Unité de toutes choses par-delà l'anamorphose (le miroir déformant) de sa décomposition dans l'espace et le temps.

 

Hasardons-nous à proposer une image proche de celle de la « caverne » du mythe de Platon. Lorsque l'on est à l'intérieur d'une grotte souterraine, éclairée à l'aide de lumignons de fortune, on voit, d'une vision imparfaite et « en énigme », les rochers, les peintures... Mais au fur et à mesure que, par le couloir de sortie, on se rapproche de la clarté du grand soleil, toutes ces images deviennent indifférenciées, et elles disparaissent, envahies par la lumière qui éblouit et aveugle. On voit alors, ébloui, l'Ouvert et l'Invisible.

 

Maître Eckhart écrit : « Dieu contient toutes choses cachées en lui, mais non pas de telle sorte que ceci ou cela soit distinct, mais toutes choses ne font qu'un en son Unité. Et si l'âme trouve l'Unité ou tout est un, elle demeure aussi dans cette unité. »

 

L'athée et le mystique

Après cette approche de la mystique, nous voulons enfin aborder la question « la mystique est-elle une religion épurée ? ». Epurée, jusqu'où ? Telle est la question. La mystique serait-elle une religion épurée jusqu'à l'agnosticisme et l'athéisme ? Nous voudrions montrer une corrélation, qui peut paraître paradoxale, entre mystique et agnosticisme, scepticisme et même athéisme.

 

Ainsi, par exemple, la philosophe et mystique Simone Weil (1909-1943) écrit « Dieu ne peut être présent dans la création que sous la forme de son absence ». Elle écrit aussi « Je suis tout à fait sûre qu'il n'y a pas de Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que rien de réel ne peut ressembler à ce que je peux concevoir lorsque je prononce son nom ». Et c'est pourquoi elle conçoit l'athéisme comme une forme de purification. « Je dois être athée, dit-elle, avec la partie de moi-même qui n'est pas faite pour Dieu ».

 

De même, saint Jean de la Croix refuse toute idée d'un Dieu tel que le croyant pourrait se croire autorisé à l'élaborer. Dans l'expérience de la « nuit obscure », le mystique s'éprouve comme privé de Dieu. Tout comme une chouette qui, aveuglée, ne voit que la nuit alors qu'il fait grand jour, le mystique fait l'expérience de la nuit et de l'absence de Dieu comme étant l'envers de sa Lumière.

 

Ainsi pour saint Jean de la Croix comme pour Simone Weil, il importe d'accepter la « nuit obscure » et c'est cela qui est surnaturel. Il faut accepter une certaine ignorance, à la limite de l'agnosticisme. On pourrait multiplier les citations en ce sens.

 

Pour Maître Eckhart, « Dieu est néant... Il est ni ceci ni cela que l'on puisse exprimer, il est un être au-dessus de tout l'être. Il est un être sans être ». Ainsi, le mystique dit Dieu comme absence et comme néant.

 

Dieu ne peut être défini que négativement, c'est-à-dire par ce qu'il n'est pas. Il est tout autre que ce que nous pouvons dire de lui et concevoir à son sujet. Et c'est pourquoi le mystique ne peut rien dire de Dieu, même pas qu'il est. Il ne peut même pas dire que Dieu est une vérité, parce que Dieu est au-delà et tout autre que ce que nous pouvons penser comme vérité et erreur.

 

On peut bien sûr être troublé par cette place de l'agnosticisme dans la mystique. Le mystique confesse qu'une seule chose est nécessaire (pour reprendre le propos de Jésus dans Luc 10, 42), mais puisque cet unique nécessaire est inconnaissable et tout autre, il a pour seule fonction pratique de conduire à un détachement.

 

La différence entre les mystiques « sans Dieu » et les mystiques « avec Dieu » est quelquefois difficile à faire. Prenons deux propos, l'un d'un « croyant », saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), l'autre d'un agnostique, Victor Ségalen (1878-1919). Quelle différence ont-ils ? Saint Bernard écrit : « Nous cherchons ce que l'oeil ne voit pas, ce que l'oreille n'entend pas, ce qui n'est pas monté jusqu'au c�ur de l'homme. C'est cette chose là, quelle qu'elle soit, qui nous plaît, nous attire et que nous désirons atteindre ». Et Victor Ségalen, quant à lui, se dit « attentif à ce qui n'a pas été dit, soumis à ce qui n'est point promulgué, prosterné devant ce qui ne fut pas encore ». Il est « en attente », attentif à ce qui ne peut se dire ni s'entendre.

 

Bien plus, bien des mystiques qui continuent à user du mot « Dieu » insistent sur le fait qu'ils sont libérés de Dieu, détachés de Dieu, désencombrés de Dieu. Maître Eckhart dit que la « pauvreté en esprit », c'est être libéré de soi-même et de tout ce qui vous fait exister en tant qu'« ego » qui veut, qui sait et qui possède. Ce à quoi il aspire, c'est : ne plus vouloir, pas même accomplir la volonté de Dieu ; ne rien savoir, pas même que Dieu agit en soi ; ne rien avoir, pas même un lieu en soi où Dieu puisse opérer. Il écrit : « Le détachement ultime de l'homme consiste à se détacher de Dieu par Dieu » et aussi « Je prie Dieu pour qu'il me rende quitte de Dieu ».

 

Bien sûr ces propos sont exceptionnels et leurs auteurs ont été condamnés par l'Église. Mais ils n'en sont pas moins significatifs. En fait, il faut reconnaître que Dieu peut (quand même !) être le point d'ancrage de l'expérience mystique. Mais la même expérience, avec les mêmes caractéristiques, peut se faire sans Dieu. L'expérience mystique peut se vivre sans aucun support autre que le sentiment de l'être, du vide, de l'infini, du néant. Paul Valéry, Henri Michaux et peut-être André Comte-Sponville (sur un autre registre) en témoignent.

 

Conclusion

Quelques mots de conclusion et de bilan.

Le sentiment mystique est, à mon sens, éprouvé par tout le monde ou presque. Il exprime des sentiments « premiers » (on pourrait dire aussi primitifs et archaïques) : le vertige, l'étonnement, la stupeur et l'angoisse devant le monde et aussi le sentiment d'être porté, bercé et englouti dans le monde.

 

Est-il de nature religieuse ? Oui et non. Il peut incontestablement rester non religieux et s'exprimer, comme chez Henri Michaux par exemple, sous forme uniquement poétique. Mais il peut aussi devenir un sentiment de « Dieu » ou plutôt du « divin ». Et, dans ce cas, c'est sans doute le sentiment de « mystère » qui porte le mystique à s'ouvrir à un au-delà du monde. De même que Georges Bataille appelle « mystère » ce que l'on nomme généralement « Dieu », certains mystiques nomment « Dieu » ce que l'on peut se contenter d'appeler « mystère ».

 

Pour le mystique croyant, « Dieu » a un sens tout autre que celui que lui donne la foi. Le Dieu de la foi est un Dieu personnel alors que le Dieu du mystique est un Dieu impersonnel. Même s'il use du mot « Dieu », ce Dieu désigne, selon le cas, seulement l'infini, le vide ou l'Être qui est le fondement de toutes choses. Peut-on dire que le Dieu des mystiques est plus vrai que le Dieu de la foi ? C'est possible. Il est en tout cas plus près de ce que nous ressentons spontanément. Il est plus près de notre expérience spirituelle, psychologique et poétique.

Il faut reconnaître que cette notion de Dieu personnel est bien problématique pour tout le monde. Lorsque l'on parle « Dieu personnel », cela signifie-t-il un Dieu qui prend en considération la personne humaine et même un individu en particulier (comme on dit un ami personnel) ? Ou cela signifie-t-il que Dieu a au moins certains attributs de la personne humaine. Notamment la capacité de comprendre, de parler et de se faire comprendre ? Autant la première hypothèse peut-être compréhensible, autant la seconde reste énigmatique.

 

La mystique met clairement à jour la fragilité de la distinction entre les croyants et les athées. Elle montre clairement que l'origine du sentiment religieux est dans un étonnement devant le mystère de phénomènes simples et quotidiens.

 

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