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Perdre la foi, est-ce grave ?

Pourquoi perd-on la foi ?

 

 

Alain Houziaux

 

22 septembre 2005
Perdre la foi, c'est cesser de croire au bien-fondé de ce que l'on croit (ou a cru) ou de ce que l'on fait (ou a fait). Un professeur peut perdre la foi en ce qu'il fait, un médecin « sans frontière » aussi, et également le militant d'un parti politique.

 

Ainsi, perdre la foi est une expression très générale qui concerne autant ceux qui ont cru à l'idéal communiste, que les chrétiens eux-mêmes. On peut avoir foi en bien des idéaux différents. Il se peut même que la foi soit plus intense dans le domaine politique que dans celui de la religion. En effet, il n'est pas certain que tous les « chrétiens » aient la foi. Se dire « chrétiens » caractérise le rattachement à une culture, à une identité sociologique, à une pratique religieuse. Les révolutionnaires à l'aube du communisme, les instituteurs de la troisième république, les militantes féministes avaient sans doute davantage la foi dans leur mission et leur combat.

 

Pourtant nous évoquerons principalement la perte de la foi religieuse. Dans ce domaine, l'exemple le plus dramatique est sans doute celui de Judas, l'un des douze disciples de Jésus. Tous les disciples ont eu foi en Jésus et tous, sans doute, ont perdu cette foi lorsque Jésus a été mis à mort. Mais c'est Judas qui a eu le plus le sentiment de s'être trompé. Il avait foi en Jésus et en son rôle messianique. Il a certainement cru bien faire en acceptant de livrer Jésus aux Romains puisque c'est Jésus lui-même, semble-t-il qui le lui a demandé personnellement . Il pensait que Jésus voulait sa mort et que celle-ci inaugurerait la venue du Royaume de Dieu. Mais, le lendemain du Vendredi saint, il n'y avait pas de Royaume de Dieu. Il n'a trouvé que la désolation et le « sauve qui peut » des autres disciples. Judas n'a pas supporté de s'être trompé et d'être considéré comme un traître. Il s'est suicidé.

 

Perdre la foi que l'on n'a jamais eue

 

Mais, disons-le tout net, il est rare que l'on perde la foi c'est-à-dire que l'on passe d'une foi réelle et authentique à une perte de cette foi. Le plus souvent, on « perd la foi » quand on ne l'a jamais eu vraiment. On a fréquenté l'instruction religieuse, on a fait sa première communion, on a même été enfant de choeur, éventuellement on a même eu quelques élans mystiques. Par la suite, ce que l'on appelle la foi devient plutôt une forme d'adhésion à une tradition et à une éducation.

 

Pascal Boyer, dans son livre Et l'homme créa les dieux, fournit une analyse tout à fait intéressante à ce sujet. Il considère que la plupart des « croyants » n'attachent pas une grande importance à leurs croyances. En effet, celles-ci doivent être pensées comme des habitudes et non comme des convictions. Il y a une grande différence entre les deux. Les convictions peuvent être soumises à l'expérience du soupçon et du doute. En revanche les habitudes sont intégrées dans un tissu social de pratiques et de conformismes. Elles constituent le tissu sur lequel se brode la vie relationnelle et sociale. Elles sont rarement mises en cause tout simplement parce que cela n'en vaut pas la peine. On connaît le mot de Brunetière : « ce que je crois, allez le demander à Rome ». On suppose que Brunetière entendait par là qu'il se soumettait à l'autorité de Rome. Mais en fait, il n'en est rien, son propos signifie tout simplement : ce que je crois, je m'en fous, ce n'est pas mon affaire.

 

Et dans ce cas, la perte de la foi, n'est en aucune manière un divorce, une rupture, ni même une séparation. Elle est simplement l'expression ultime d'une forme de désintérêt et d'indifférence. On perd la foi sans même s'en rendre compte.

 

De fait, bien souvent, l'adhésion à une religion n'est pas un fait individuel. Elle est intégrée dans une structure sociale. Elle est portée par le groupe familial et social auquel on appartient. Et si, pour une raison ou pour une autre, on quitte ce groupe social, la pratique religieuse s'étiole et disparaît sans autre forme de procès.

 

Ainsi il faut souligner la différence entre l'indifférence religieuse (qui rend compte cette indifférence à la foi et à la non-foi), l'agnosticisme (le fait de considérer la question de l'existence de Dieu comme un indécidable) et l'athéisme (le fait de nier qu'il y ait un Dieu). L'indifférence religieuse est en fait une catégorie transversale qui concerne à la fois les « incroyants » et les « croyants ». Bien des « croyants » (ou considérés comme tels) vivent dans l'indifférence religieuse et lorsqu'ils passent à l'incroyance, ils restent de fait dans cette même indifférence religieuse. Et pour ces « indifférents » la question « perdre la foi, est-ce grave ? » est sans objet. Ce n'est ni grave, ni pas grave. C'est indifférent.

 

Perdre la foi, un processus de prise de conscience ?

 

Ainsi, la perte de la foi n'est pas toujours une épreuve. Mais le problème est tout différent quand ce que l'on perd, c'est une foi vraiment profonde, celle que l'on appelle « la foi du charbonnier ». Cependant, le cas est rare, surtout dans le contexte des religions traditionnelles. En effet, puisque cette « foi du charbonnier » est devenue rare, les cas de perte de cette foi le sont aussi. Ils sont en revanche plus fréquents dans les sectes où la foi est plus souvent une implication de toute la personne.

 

Quand on perd la foi, comment cela se passe-t-il et pourquoi ? Même si cela peut surprendre, on peut faire le parallèle entre le processus qui déclenche la perte de la foi et celui qui conduit à une conversion à la foi. En effet, dans les deux cas, c'est un « déclic » qui suscite le changement.

 

De fait, les conversions religieuses se font souvent à la suite d'un événement-déclic (un accident, un deuil, un échec d'amour-propre). Celui-ci suscite une forme d'illumination et de prise de conscience subite qui produit un retournement brutal. On se rend compte que l'on vivait jusque là dans l'erreur et l'égarement et, du coup, on se convertit à un chemin nouveau : la foi et quelquefois la recherche de la sainteté. La conversion de Clovis en donne un exemple. C'est après la mort de son fils qu'il s'est converti et a rejoint le culte de sa femme Clotilde.

 

Et, de même, la perte de la foi se fait souvent à la suite d'un déclic et d'une brusque prise de conscience. On peut donner des exemples dans le domaine de la foi religieuse mais peut-être encore plus dans celui de la foi politique.

 

La publication du rapport de Khrouchtchev sur Staline provoqua chez les militants communistes des réactions comparables à celles des croyants religieux lorsqu'ils reçoivent la révélation qu'il y a eu imposture à propos d'un soi-disant miracle par exemple. Harry Pollitt, alors secrétaire du Parti communiste britannique, commença par refuser catégoriquement de croire aux révélations de Khrouchtchev sur Staline. Le lendemain, il se réveilla aveugle. Sa cécité, devant laquelle les médecins restèrent perplexes, cessa au bout d'une quinzaine de jours. Pendant ce temps, il avait commencé à donner créance au rapport de Khrouchtchev et à réviser l'image qu'il s'était faite de Staline. Ainsi, la perte de la foi apparaît clairement comme une forme de dé-couverte, certains diront de des-aliénation. Un événement-déclic dessille les yeux de celui qui était obnubilé et aveuglé.

 

Perdre la foi, une crise de confiance ?

 

Revenons à la foi religieuse. Je distinguerai trois formes de foi et pour chacune d'entre elle, la perte de la foi se fait différemment.

 

La foi, quand elle est profonde et authentique, relève souvent d'un besoin intime et irrationnel : le besoin de croire. La foi s'alimente au besoin de croire. Ainsi le croyant, s'il a un réel besoin de croire, continue à prier et à demander une guérison même si sa prière ne produit aucun effet visible. Et pourtant, on considère souvent que les épreuves (la perte d'un enfant par exemple) peuvent faire perdre la foi. Mais en fait, ce n'est pas toujours le cas parce que c'est justement lorsque l'on traverse des épreuves que l'on éprouve le besoin de croire. S'il a la foi, le croyant trouvera toujours une explication pour justifier le fait que sa prière n'a pas été exaucée. Cela se vérifie en particulier à propos des miracles de Lourdes. Les millions d'échecs n'empêchent pas que des milliers de pèlerins continuer d'aller à Lourdes et y retournent tout simplement parce qu'ils ont en eux le besoin de croire. De même, on a pu constater que les soldats, en temps de guerre, découvraient la foi tout simplement parce que, au sein des épreuves qu'ils traversaient, ils avaient besoin de croire. Et cette foi meurt lorsque le besoin de croire n'est plus aussi vif. Bien souvent, la paix revenue, les soldats perdent leur foi parce qu'ils n'ont plus le besoin de croire. Dans ces conditions, peut-on dire que perdre la foi soit grave ? Pas tellement puisque la foi ne répond plus à un besoin.

 

La foi peut aussi être une confiance a priori et quasiment instinctive, de nature affective et foncièrement irrationnelle. C'est la « foi du charbonnier ». Ce « charbonnier » ne sait pas pourquoi il croit, mais il croit. Il ne sait pas non plus précisément ce qu'il croit, mais il croit. C'est la foi chevillée au corps et non pas chevillée à « ce que l'on croit ». Le meilleur exemple que l'on peut donner de cette foi, c'est celle de Pierre lorsqu'il marche sur les eaux (Mat 14,28). La foi le porte, comme on dit. Mais la foi en quoi ? On ne sait pas vraiment. Cette foi est donc tout à fait différente d'un savoir et même d'une conviction. On peut la caractériser comme une forme d'assurance, de confiance, ou plus précisément comme le sentiment d'être en confiance. Pierre peut marcher sur les eaux par la foi.

 

Pour reprendre la formule de Castodiaris, la foi est « un pont sur l'abîme », l'exemple de Pierre le montre bien. Elle fait l'impasse sur ce qui s'oppose à cette foi. Elle tient par elle-même sans avoir besoin d'être sous-tendue par quoi que ce soit. On croit parce qu'on croit, sans se poser de questions ni sur ce que l'on croit réellement, ni sur le fondement de ce que l'on croit. La foi, tout comme l'amour, est aveugle. Celui qui croit en Dieu sait très bien, au fond de lui-même, que ce Dieu peut être une illusion. Mais « il ne veut pas le savoir ».

 

Et c'est pourquoi, pour ne pas perdre la foi (du moins celle du charbonnier), il ne faut surtout pas réfléchir sur ce que l'on croit, ni même prendre conscience de ce que l'on croit. La foi est, par nature même, une foi dans l'incroyable (par exemple que l'on puisse marcher sur les eaux, qu'un mort puisse ressusciter, qu'il puisse y avoir des guérisons miraculeuses).

 

C'est lorsque le croyant prend conscience de ce en quoi il croit qu'il perd la foi. Pour reprendre l'exemple de Pierre, Pierre a pu, par la foi, marcher sur les eaux, tant qu'il n'avait pas vraiment conscience de ce qu'il faisait et de ce qu'il croyait (à savoir, justement, marcher sur les eaux). Et il s'est écroulé et a perdu la foi lorsqu'il a pris conscience que ce qu'il croyait était incroyable. Dès que le croyant en vient à vouloir préciser ce qu'il croit, il tombe dans le doute, ou bien il a l'impression de mentir. Ainsi, les études de théologie font quelquefois perdre la foi, du moins pour ceux qui ont cette foi du charbonnier, parce qu'elles élucident le contenu de la foi. En revanche ces études ne sont pas une épreuve mais bien plutôt une stimulation pour ceux dont la foi est une conviction de la légitimité de la prédication chrétienne. Pour ceux-là, la foi est en fait un « savoir » et une adhésion à ce qu'ils jugent vrai, juste et bon. Et cette foi ne se perd pas facilement.

 

Ainsi, on peut imputer la perte de la foi à un retour du refoulé. Ce qui était occulté et refoulé, c'était l'absence de fondement de la foi et son caractère « absurde » et incroyable. Et lorsque le refoulé remonte à la conscience, le pont (sur l'abîme) de la foi s'écroule. Le croyant disait « Je crois bien que cela soit absurde ou même parce que c'est absurde », et la perte de la foi se fait lorsque ce qui avait été refoulé (le caractère absurde de la foi) éclate pour lui au grand jour.

 

Dans ces conditions, perdre la foi est-ce grave ? On peut poser la question d'une autre manière : Perdre ses illusions, est-ce grave ? Nous y reviendrons.

 

A côté de cette forme de foi (plutôt protestante et luthérienne), il en existe une autre un peu différente (peut-être un peu plus du type « catholique »). Elle est elle aussi exclusivement fondée sur la confiance, mais cette confiance est plutôt une confiance en une autorité. Lorsque Brunetière dit « Ce que je crois, allez le demander à Rome », on peut aussi comprendre qu'il s'en remet, pour ce qui est du contenu de sa foi, à Rome et qu'il fait confiance à son autorité. L'autorité à laquelle on fait confiance peut aussi être celle de la Bible (que l'on considère comme la Vérité). Ce peut être aussi celle d'un maître spirituel ou d'un gourou. Et, dans ce cas, la foi n'est pas tant de l'ordre de l'acceptation de certaines vérités que d'une adhésion et d'une confiance en l'autorité qui les enseigne.

 

Et la foi disparaît lorsque la confiance dans le maître ou l'autorité est ébranlée ou même disparaît. Cette confiance peut disparaître pour des raisons aussi irrationnelles que celles qui ont présidé à son apparition. Là aussi, bien souvent, un déclic se fait. Et ce déclic, c'est l'ébranlement de la confiance. Que l'on nous permette à ce sujet de relater un souvenir personnel. L'un de nos amis, d'ailleurs exceptionnellement intelligent et cultivé, s'enticha pour un gourou qu'il suivit aveuglément pendant quatre ans sans jamais remettre en cause aucun élément de son enseignement, pourtant passablement farfelu. Il en fut ainsi jusqu'au jour, où, voyageant avec lui en voiture dans Paris, il se rendit compte que son maître pouvait se tromper sur la localisation d'un monument et sur la manière de s'y rendre. Du coup, cet ami perdit immédiatement confiance en son gourou et quitta la secte en disant « s'il peut se tromper sur un point, il peut se tromper sur tout ».

 

Mais la perte de la confiance peut aussi se manifester lorsque l'on découvre des vérités que, suppose-t-on à tort ou à raison, l'« autorité » vous aurait cachées. C'est ainsi que les « révélations » faites par certains ouvrages (ceux de Drewermann et Duquesne par exemple) ou certaines émissions de télévision (comme celle du cycle Corpus Christi) peuvent jeter le doute et ébranler la foi de manière quelquefois définitive. On découvre quelque chose qu'on ne savait pas jusque-là. En revanche, si on l'a toujours su, cela ne vous fait pas perdre la foi.

 

Le philosophe Jean-Toussaint Desanti, pour expliquer la perte de sa foi communiste insiste sur le même point. Il met en avant l'importance de ce qu'il appelle « la parole de maîtrise ». En effet, c'est l'autorité d'un maître (réel ou fantasmatique) qui fait tenir un univers de croyance, clos sur lui-même, protégé de remparts idéologiques : une sorte de château fort au-dessus du vide qui ne tient que lorsque l'on reste à l'intérieur, porté par l'autorité du maître, sans s'enquérir de ce qui se montre et se dit à l'extérieur. La foi, tant qu'elle est confiance en ce maître ou en cette autorité (que ce soit celle du PC, de l'Eglise, de la secte ou du gourou), accepte, par une forme d'aveuglement volontaire tout ce qui est enseigné même si cela est contraire au bon sens et même à la morale personnelle. La foi peut accepter les croyances les plus bizarres et les pratiques les plus discutables au nom d'un idéal qu'incarne un maître qui, lui, « sait ». Mais le château fort de cette croyance peut s'effondrer radicalement et immédiatement si la confiance dans le maître ou dans l'autorité de l'enseignement donné vient à disparaître. Et elle peut disparaître pour des raisons minimes et tout à fait étrangères au contenu de l'enseignement professé.

 

Perdre la foi, est-ce grave ?

 

Lorsqu'elle procède ainsi d'un effondrement de la confiance, peut-on dire que « perdre la foi, c'est grave » ? Assurément. Cette perte de confiance peut avoir des effets tragiques. Certains, allant jusqu'au bout de leur désenchantement, ont voulu disparaître avec lui. Le perte de la foi politique a d'ailleurs souvent des conséquences plus dramatiques que la perte de la foi religieuse. Faudrait-il en conclure qu'elle est plus profonde et fondamentale pour celui qui l'éprouve ? Jean-Claude Guillebaud cite plusieurs cas de suicides de militants politiques déçus qui n'ont pas pu surmonter leur désillusion. D'autres se « sauvent » par une haine féroce de ce qu'ils avaient adoré. Ce fut le cas entre autres de l'Abbé Meslier, curé de la paroisse rurale d'Etrepigny dans les Ardennes et décédé en juin 1729. Ce curé tout en continuant à administrer les sacrements de son Eglise a rédigé un Mémoire de 1200 pages imprimées accumulant les preuves de la vanité et de la fausseté des religions. Ses longues logorrhées sont une manifestation de ce que Jean-Claude Guillebaud appelle l'inversion du dogmatisme. Ce que l'on a professé avec une sorte d'intransigeance véhémente est combattu par un autre discours tout aussi totalitaire et sans nuance. D'autres changent simplement de chapelle. Ainsi, après l'effondrement de la confiance en Mao (après la chute de la bande des Quatre), certains ex-maoïstes quittèrent le culte de Mao pour celui de la Vierge Marie !

 

Ce qui fait mal quand on perd la foi, c'est qu'on a le sentiment de s'être trompé (de foi, de chemin, de combat) et, aussi, d'avoir été trompé (par ses parents, par l'Eglise, par ses maîtres). Au fond, c'est surtout cela qui est grave dans la perte de la foi. Si l'on n'a pas ce sentiment, c'est moins grave. Celui qui perd la foi pourrait continuer à respecter et à accepter le fait qu'il a été croyant. Mais le tragique, c'est qu'il n'en est pas ainsi puisqu'il se dit « Comment se fait-il que j'ai pu croire de telles absurdités ? ». Il renie sa foi, et bien plus, il se renie lui-même. En fait, la perte de la foi peut s'analyser comme une désillusion. Les yeux s'ouvrent et la vérité de ce que l'on croyait apparaît comme une illusion. L'abîme sur lequel était jeté le pont de la foi saute aux yeux. On s'en veut à soi-même.

 

La perte de la foi peut certes être conçue comme un processus de désaliénation, ce qui pourrait être considéré comme bénéfique, mais elle doit plutôt être vue comme une perte de confiance, ce qui l'est moins. La confiance est en effet nécessaire à la vie et à l'action. Ainsi, la désillusion n'a pas que du bon. Freud et Marx ont considéré la religion comme une aliénation, une illusion et un opium. Mais ni l'un ni l'autre n'ont contesté les effets bénéfiques et soulageants de cette « illusion » et de cet « opium ». Et ni l'un ni l'autre n'ont considéré que la désillusion était automatiquement bénéfique. Il faut en effet tenter d'évaluer les effets, positifs mais aussi négatifs, d'un sevrage de cette illusion. La foi que l'on a perdue est en effet quelquefois remplacée par des manifestations de crédulité bêtifiantes et dangereuses. Et la perte de la foi peut aussi conduire, a contrario, à un scepticisme cynique, cruel et violent. Marcel Gauchet a ironisé à juste titre sur les « illusions du désillusionnement ». Jean-Pierre Vernant, ancien communiste lui aussi, insiste sur le fait que la foi en une transcendance (lorsqu'elle est, non pas une doctrine, mais un mouvement infini) est une force de résistance aux malheurs, aux totalitarismes politiques et aux aliénations de toutes sortes. Même si la foi est une aliénation, elle est aussi, lorsqu'elle est profonde, une force de résistance à bien d'autres aliénations. Et si on perd cette foi, on devient fragile et vulnérable.

 

De fait, la perte de la confiance peut avoir pour corollaire la méfiance, l'absolutisme du soupçon, la tentation réactionnaire, la perte du goût de chercher, d'entreprendre et aussi de vivre. Même si « un homme averti en vaut deux », un homme qui n'a plus confiance n'a plus goût à rien. La désillusion peut être mortelle. Camus disait que lorsque l'on avait perdu ses convictions, il fallait au moins garder ses illusions. Ce propos, même s'il peut paraître étonnant, relève d'une profonde sagesse.

 

De plus, la perte de la foi peut avoir une autre conséquence tout à fait néfaste : la perte de son identité ou plutôt de son sentiment d'identité. Perdre la foi, c'est devenir un déraciné. On voit par exemple avec quelle difficulté les prêtres et les pasteurs défroqués se réinsèrent dans la société. Ils restent des « anciens prêtres » ou des « anciens pasteurs ». De la même manière des hommes comme Loisy ou Renan sont toujours restés des « anciens chrétiens » obsédés et hantés par leur ancienne foi et leur ancienne identité. Celui qui a perdu la foi garde souvent, peu ou prou, la nostalgie de ce qu'il croyait.

 

Ceci dit, rappelons que nous traitons là de la perte de la « foi du charbonnier ». Or celle-ci est devenue assez rare et, en conséquence, perdre la foi, au sens strict, l'est devenu aussi. En général, nous l'avons dit, on ne perd pas la foi tout simplement parce que l'on ne l'a jamais eue. On l'oublie, tout simplement. Et dans ce cas, perdre la foi n'a rien de grave. Et lorsque la foi est une conviction d'ordre idéologique, autrement dit lorsqu'elle est le choix d'une vérité et l'adhésion à une manière de voir, elle ne se perd que rarement. Elle ne se laisse pas ébranler par les analyses de Corpus Christi parce qu'elle ne porte pas sur l'histoire de Jésus mais plutôt sur la vérité de sa prédication.

 

Après avoir perdu la foi

 

Comment peut évoluer celui qui a perdu la foi ? Je ferai à ce sujet cinq remarques.

 

Nous avons dit que la perte de la foi peut susciter un traumatisme. Mais il faut non seulement le constater mais aussi l'admettre, la « perte de la foi » peut aussi être vécue de manière tout à fait positive comme une nouvelle naissance, comme une découverte de la vraie vie.

 

Un étude a été faite sur les « conversions » à l'athéisme. Ce phénomène touche essentiellement des adolescents et des jeunes adultes de sexe masculin. Et on a pu constater que ces jeunes gens avaient l'impression de retrouver une forme d'authenticité et de devenir enfin eux-mêmes. Ils en retiraient un sentiment de sérénité, de paix intérieure et de réelle libération. Ils avaient l'impression d'être libérés d'une hypocrisie ou d'une illusion et d'être débarrassés d'un carcan ou d'un mensonge. Ils avaient l'impression de cesser de se forcer et peut-être même de tricher.

 

On peut faire la comparaison avec une séparation entre deux conjoints. On s'acharne souvent (pour quelle raison d'ailleurs ?) a vouloir concevoir cette séparation comme un drame et un deuil. Mais beaucoup de personnes, les femmes en particulier, reconnaissent la considérer plutôt comme une libération et même une résurrection.

 

La « séparation » (que ce soit la séparation conjugale ou la séparation d'avec la foi ) ne fait pas forcément souffrir. Bien au contraire, elle est la séparation de ce qui fait souffrir. Etymologiquement « se séparer », c'est se placer à l'écart, comme l'indique « se » que l'on retrouve dans « se-duction » (conduire à l'écart) « se-cession » (aller à l'écart), « se-grégation » (s'écarter du troupeau). La séparation, c'est se placer à l'écart de se qui fait souffrir.

 

Le renoncement à la foi peut être vécu comme une séparation (dans ce sens positif), et mieux encore comme une illumination, c'est-à-dire comme une irruption de la vérité.

 

Le désenchantement peut être joyeux. Gilles Lipovetsky, dans son livre L'ère du vide (Gallimard 1983) considère les croyances comme des handicaps et, pour lui, la nouvelle ère du vide a quelque chose de jubilatoire .

 

Deuxième remarque. Les conversions franches et ouvertes à l'athéisme ne sont pas très fréquentes. La plupart de ceux qui perdent la foi ne peuvent se résoudre à l'accepter et à l'admettre. Ils tentent d'inventer ce que l'on pourrait appeler une « théologie sans la foi ». C'est particulièrement fréquent chez les ecclésiastiques et les théologiens. Il me semble que tout le courant des théologiens de la mort de Dieu qui est apparu au XXe siècle a été suscité par des chrétiens qui n'ont jamais pu ou voulu s'avouer clairement qu'ils n'avaient plus la foi en un Dieu digne de ce nom, c'est-à-dire personnel, puissant et créateur. En fait, ces théologies constituent une sorte d'athéisme déguisé. Elles retirent à Dieu tous ses attributs célestes et divins pour en faire le chiffre soit d'une transcendance un peu abstraite, soit de la dignité de l'homme, de son autonomie et de sa liberté. En fait elles constituent un agnosticisme de fait puisqu'elles ne veulent rien dire de Dieu.

 

On peut se demander pourquoi ces croyants saisis par le doute ou même par une perte tout à fait radicale de toute foi en Dieu n'ont pu se résoudre à affirmer leur athéisme. Les raisons sont sans doute multiples. Impossibilité de rompre le cordon ombilical avec la foi de l'enfance ? Persistance d'un vague sentiment religieux ? Persistance d'un attachement à la Bible et à Jésus-Christ ? Ou plus simplement refus de « cracher dans la soupe » qui continue à être pour eux un gagne-pain et un lieu d'insertion sociologique.

 

Troisième remarque. Il ne faut pas se hâter de dire que l'on a perdu la foi. La foi est polymorphe, elle peut prendre des formes différentes et l'Eglise tout à fait officielle le reconnaît elle-même. Puisqu'elle a promulgué le dogme de la Trinité, cela signifie que Dieu peut être reconnu de plusieurs manières : comme un Dieu transcendant (le Père), mais aussi incarné dans l'homme Jésus-Christ et enfin présent aussi sous la forme de l'« Esprit » qui anime les hommes de bonne volonté. Nul n'est obligé de croire en Dieu selon ses trois « hypostases » à la fois. Donc si l'on ne peut plus croire en Dieu le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, on peut néanmoins trouver un chemin grâce à Jésus-Christ, son enseignement, sa mort et sa résurrection, et à défaut dans l'Esprit qui appelle tout homme à avoir les ailes plus grandes que son nid.

 

Quatrième remarque. Même lorsque l'on a perdu la foi en Dieu, il nous reste le manque de Dieu, l'obsession de l'absence de Dieu, l'angoisse de l'absence de Dieu. Et ce que nous ressentons là peut être, me semble-t-il, aussi fort, aussi vrai, aussi mobilisateur que la foi en Dieu. L'obsession de l'absence de Dieu, c'est le sentiment du tragique et de l'absurde de la vie. Et celui-ci nous fait chercher Dieu, attendre Dieu, appeler Dieu, en son absence. C'est la mort des enfants, l'inacceptable des suicides et le désespoir du monde qui nous font griller toutes nos allumettes jusqu'à la dernière pour voir s'il n'y a pas quand même, ici-bas, un signe de la présence d'un Dieu. Cette obsession de Dieu, en l'absence de Dieu, est une forme de quête angoissée. C'est courir le monde, la clé de son obsession à la main, en l'essayant sur toutes les portes que l'on rencontre pour tenter de les ouvrir, pour savoir si Dieu n'est pas caché derrière. C'est refuser de se résigner. Et c'est aussi une forme de fidélité - fidélité à l'espérance de Dieu en l'absence de Dieu. De fait, c'est souvent le désespoir qui est le moteur de l'espérance.

 

La parabole des dix vierges (Mat 25) me paraît une illustration de cette force d'obsession qui peut nous propulser dans une quête inquiète. Les dix jeunes filles attendent la venue de l'Epoux qui représente Dieu. Or il ne vient pas. Pendant la première partie de la nuit, elles l'attendent mais elles perdent la foi, toutes. Les lampes à huile qui symbolisent cette foi s'éteignent. C'est alors que cinq d'entre elles trouvent une deuxième ration d'huile pour rallumer leur lampe : celle de l'obsession de l'absence de Dieu. Elles ne croient plus en sa venue mais elles refusent d'accepter son absence. Et tout est bien qui finit bien puisque l'Epoux arrive enfin ! L'obsession de l'absence de Dieu est une « foi après la foi ».

 

Et pour terminer, une cinquième possibilité d'attitude après avoir perdu la foi. Je la donne sous la forme d'une anecdote. Je me souviens d'une visite que j'ai rendue, il y a quelques années, à une vieille religieuse catholique. Au cours de notre entretien, elle m'a dit :
« Je vais vous faire un aveu terrible. J'ai perdu la foi. Mais, voyez-vous, je continue quand même à dire mes prières et à communier à la messe. Oui, je le fais par fidélité aux convictions de ma jeunesse. C'est vrai, maintenant je ne crois plus en Dieu. Mais je sais très bien pourquoi. C'est parce que, avec l'âge, mon esprit s'est engourdi, mon esprit s'est ratatiné. Oui je me suis racornie. Mais, voyez-vous, je sais très bien que c'étaient les convictions de ma jeunesse qui étaient dans le vrai. C'est lorsque je croyais en Dieu que j'avais raison parce que, à ce moment là, j'avais toute ma tête, toute mon intelligence et tout mon coeur. Oui, je le sais, c'est maintenant que je me trompe et que j'ai tort. Et c'est pourquoi je veux rester fidèle à la vérité de mes vingt ans et à la foi de ma jeunesse ».
Je lui ai répondu : « Vous avez sûrement raison » et j'ai embrassé son vieux visage creusé de rides.

 

 

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