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Rendre à César ce qui est à César

jusqu'où ?

 

 

Alain Houziaux

 

20 juillet 2007
Quand on veut refuser aux chrétiens et aux Églises
le droit d'interférer dans le fonctionnement laïc de l'État, on invoque cette phrase de Jésus-Christ : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Autrement dit : Restez dans vos Églises et ne vous mêlez pas, en mettant en avant les exigences de votre Évangile, des affaires de l'État.

Il faut d'abord rappeler dans quel contexte Jésus a prononcé la phrase en question. Il répond à la question des Pharisiens et des Hérodiens : « Est-il permis de payer l'impôt à César ? » Autrement dit le chrétien doit-il se soumettre à la loi de l'État ?

 

On peut interpréter la parole de Jésus de trois manières différentes.

Première interprétation. Jésus apprécie positivement le rôle de l'État, et il conseille aux Pharisiens et aux Hérodiens de payer l'impôt et de se soumettre aux lois civiles.

 

Jésus reconnaîtrait donc que l'État est une bonne chose et que les impôts sont légitimes. De fait, par la collecte de l'impôt, l'État organise une redistribution et une régulation des richesses. Et il institue la notion de service public. Il instaure un analogue laïque et profane de la notion religieuse de communauté et de solidarité.

 

C'est cette conception positive du rôle de l'État que l'on retrouve chez Paul (Romains 13). Le rôle de l'État est d'établir des lois et de les faire appliquer. Ces lois sont laïques, mais en fait elles doivent être considérées comme une traduction laïque des lois religieuses. Grâce à l'État, tous, croyants ou non, appliquent la loi de Dieu. Les lois civiles suscitent une forme de régulation des passions individualistes ; elles rendent obligatoire une certaine forme de vertu chrétienne.

 

C'est cette conception de l'État qui se retrouve dans la « doctrine des deux règnes » de Luther. Celle-ci est souvent mal comprise. Luther ne considère pas l'État comme séparé et indépendant de l'Église. Il considère que l'État est une traduction laïque des exigences religieuses. Il a donc une fonction tout à fait légitime, même vis-à-vis de l'Église.

 

Deuxième interprétation. Replaçons la phrase de Jésus dans son contexte. Jésus demande à ceux qui l'interrogent « Qu'avez-vous dans vos poches ? » Le fait est là : ils ont dans leurs poches de la monnaie à l'effigie de César. Et Jésus leur dit en substance : « Puisque vous avez dans vos poches de la monnaie de César, vous faites du commerce, vous participez au règne du monde et de César, et pas seulement à celui de l'Évangile. Donc soyez cohérents avec vous-mêmes, et soumettez-vous au règne du monde auquel vous participez. Payez l'impôt sur les sociétés, sur le commerce et sur les affaires profanes ». En fait, la parole de Jésus serait une forme de concession. Selon cette deuxième interprétation, l'existence du règne de César, à côté du monde de Dieu, est une sorte de concession faite à la chair, et à notre incapacité à vivre uniquement selon la foi et l'Évangile.

 

Troisième interprétation. « Rendez à César ce qui est à César » signifierait : restituez à César tout ce que vous lui devez et ce afin de ne plus rien lui devoir. Ainsi vous serez libres vis-à-vis de lui et libérés de son pouvoir. L'État ne doit avoir aucune emprise sur vous car l'État est l'oeuvre de Satan, de l'Antéchrist. Dans cette optique, les chrétiens devraient chercher à désorganiser le bon fonctionnement de l'État, celui-ci étant un pouvoir opposé à celui de Dieu. Cette tradition d'anarchisme libertaire et spirituel a été féconde en particulier dans le judaïsme des dix-neuvième et vingtième siècles (Buber, Bloch, Benjamin et Bernard Lazare) ; c'est en fonction de cette vision que certains juifs refusaient la création de l'État d'Israël.

 

On voit donc que la réponse de Jésus est ambiguë et qu'elle peut être interprétée de plusieurs manières. Elle n'interdit pas clairement le doit de désobéir à l'État. De fait, l'État est ambivalent par essence même. Il est porteur d'une tension entre la Puissance et le Droit, entre la Force et la Justice.

 

L'Ancien Testament cite plusieurs cas de refus d'obéissance au roi, c'est-à-dire à l'État par ce que l'on appellerait aujourd'hui une forme d'« objection de conscience » motivée par des raisons spirituelles (cf. 1 Sam. 22 ; 2 Sam. 24 ; 1 Rois 18,3). Ainsi la garde personnelle de Saül se refuse à lui obéir lorsqu'il donne l'ordre de mettre à mort les prêtres de Yavhé qui protègent David (1 Sam. 22). Ainsi Joab, chef d'armée de David, essaiera d'éviter le recensement décidé par le roi et interdit par Dieu (2 Sam. 24). Ainsi Obadyahou cachera des prêtres pour les protéger de leur mort voulue par le roi (1 Rois 18, 3).

 

Après la première chute de Jérusalem (597 avant J.C.) et la dégradation de la royauté, la distorsion entre l'exigence de Dieu et la prétention de l'État se manifeste clairement. Et c'est pourquoi Israël en vient à attendre un « messie » qui doit être en fait un prophète et un « objecteur » (de conscience) par rapport au pouvoir politique. Et Jésus peut être considéré comme ce messie qui est à la fois prophète, objecteur et martyr.

 

Les conflits entre la Justice et la démocratie

 

Aujourd'hui, quelle est l'autorité qui fonde le pouvoir de l'État ? Il serait tentant de considérer que c'est le peuple seul, s'exprimant par la démocratie.

 

Pourtant les choses ne sont pas aussi simples.

Aux États-Unis, chaque individu peut invoquer l'inconstitutionnalité d'une loi (pourtant votée démocratiquement par le peuple), et ce devant n'importe quel tribunal, puis, à l'issue d'une série de recours en appel, devant la Cour Suprême. De même, en France, certaines lois, pourtant démocratiquement votées par les élus du peuple, sont cassées par le Conseil Constitutionnel. Même si celui-ci doit s'appuyer sur la Constitution (ou du moins sur son Préambule), il dispose d'une liberté importante. On peut donc dire qu'une instance qu'il faut peut-être appeler la Justice, représentée par le Conseil Constitutionnel, a autorité même sur la volonté démocratique qui érige les lois. Ainsi, la Justice est une sorte d'instance transcendante laïque pouvant s'imposer même à la volonté démocratique du peuple. Il semble donc qu'il y ait une instance plus haute et plus forte que celle de la démocratie. « Certes, il n'y a pas de démocratie sans l'abolition du transcendant, mais il n'y a pas de démocratie non plus sans recréation permanente d'une instance symbolique pour combler le vide ainsi créé... La Justice n'aurait-elle pas la place laissée vide par la religion ? » (A. Garapon, Le gardien des promesses).

 

De fait, il n'est pas souhaitable que la démocratie et l'opinion (versatile, malléable, et facilement influençable) décident à elles seules de la politique d'un pays et de ses lois. Il faut distinguer la légitimité d'une politique de sa légalité. Sa légalité relève de sa cohérence avec le processus démocratique exprimant la volonté populaire. Sa légitimité relève de sa cohérence avec des valeurs plus immuables (voire « transcendantes ») et dont peut rendre compte, par exemple, la Constitution.

 

Mais tout le problème est de savoir selon quels critères et par qui la volonté démocratique peut être légitimement contredite.

 

 
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