Résister à l’indignité – ACAT

Par

Action des chrétiens pour l’abolition de la torture – ACAT

L’acceptation de la torture point de bascule des sociétés ?

Préface d’Olivier Abel

Éd. Olivétan

128 pages – 11 €

Recension Gilles Castelnau

Actes du colloque du 6 décembre 2024 qui s’est tenu à l’Institut catholique de Paris, coorganisé par l’Institut supérieur d’études œcuméniques et l’ACAT-France dans le cadre de son 50e anniversaire

Sous la direction de Luc Bellière

10 interventions passionnantes, saisissantes, émouvantes à lire par des spécialistes de haut niveau : introduction, approche historique, approche socio-politique, approche philosophique et théologique par Luc Bellière, Marc Crépon, Valentine Zuber, Annette Becker, Anne-Claire Defossez, Cécile Dubernet, Constantin Sigov, Nicolas Cochand, Yves Rolland.

En voici des extraits

Préface
Olivier Abel

 Nous avons moralisé et individualisé à l’extrême le péché, nous avons réduit l’élan de la rédemption au recrutement d’élus solitaires, nous avons réduit la foi à un domaine purement privé, et la piété religieuse à un souci de soi – allô maman bobo… Peut-être fallait-il ébranler notre tranquille dépolitisation, pour comprendre l’ampleur et la profondeur de notre démoralisation ? 

1.
Introduction et contexte
Résister ou basculer
Luc Bellière

Fondée en 1974, l’ACAT est née dans un contexte mondial marqué par les luttes pour la décolonisation, contre les dictatures militaires en Amérique latine, et les violations massives des droits humains dans des régimes autoritaires. Hélène Engel et Édith du Tertre, les deux fondatrices, étaient animées par une foi chrétienne profonde et une certitude : toute atteinte à la dignité humaine est une offense non seulement à la victime, mais aussi à l’humanité entière. Le combat contre la torture est donc apparu comme une urgence morale et spirituelle.

[…]

Cependant, à l’aube du XXIe siècle, de nouveaux défis ont émergé et une inquiétante régression s’installait. Le choc des attentats du 11 septembre 2001, la montée du populisme et des discours sécuritaires, les crises migratoires ont ouvert la voie à une banalisation des traitements indignes et de leur acceptation, y compris dans des démocraties réputées pour leur engagement en faveur des droits humains. En France, entre 2000 et 2016, le pourcentage de la population jugeant acceptable le recours à la torture dans des cas extrêmes est passé de 25 % à 36 %. 

Le spectre de la torture
Marc Crépon

La torture est une maximisation extrême de la vulnérabilité. Elle vise à rendre le corps et l’esprit de ceux et celles auxquels elle s’applique aussi vulnérables que son dispositif le permet, aux limites de la suffocation, de l’étouffement, de l’électrocution, de l’étranglement, d’un épuisement mortel, dans le but d’extorquer à sa victime une parole, un renseignement, un aveu. Lorsqu’on lit La question d’Henri Allegil est significatif que reviennent dans la bouche des bourreaux des expressions, scandant leurs sévices, qui ne laissent aucun doute sur ce « jeu » : « Tu es foutu. Foutu. Tu entends ? Tu parles ? Oui ou merde ! Tu voudrais bien que je te bute tout de suite, hein ? Mais ce n’est pas fini ! »

[…]

L’incorporation de la torture s’appuie sur une « culture de l’ennemi » qui se sera appliquée, de longue date, à en faire un objet de peur, de haine et de mépris. Elle suppose ainsi la construction et l’entretien d’une image négative, péjorative et discriminante de l’autre. La torture est rarement muette et silencieuse. Son humiliation physique est aussi verbale – et sa déshumanisation se traduit dans les noms et les qualificatifs dégradants dont elle affuble ses victimes. 

[…]

 Quels que soient les mots utilisés, ils ont en commun de s’adresser aussi à la population, pour qu’elle s’habitue à les percevoir comme des êtres nuisibles. Leur prétendue « nuisance » était la raison d’être des aveux et des renseignements qu’il importait de leur extorquer. 

3.
Approche historique
La lutte contre la torture,
objectif majeur de la sauvegarde des droits humains
Valentine Zuber

À propos du supplice spectaculaire commis à Abbeville sur la personne d’un jeune libertin adepte de la philosophie des Lumières, Voltaire remarque que :

Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d’un lieutenant général des armées, jeune homme de beaucoup d’esprit et d’une grande espérance, mais ayant toute l’étourderie d’une jeunesse effrénée, fut convaincu d’avoir chanté des chansons impies, et même d’avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau, les juges d’Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent non seulement qu’on lui arrachât la langue, qu’on lui coupât la main, et qu’on brûlât son corps à petit feu, mais ils l’appliquèrent encore à la torture pour savoir précisément combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vu passer, le chapeau sur la tête.

On voit, à travers cette description imagée, que la torture était alors employée à la fois dans le processus interrogatoire, mais aussi à titre de peine physique supplémentaire après même la condamnation à mort du mis en cause. C’est d’ailleurs peut-être plus cet acharnement barbare etpresque «gratuit» qui semble révolter le plus l’écrivain, puisqu’il excède largement à ses yeux les besoins de l’instruction judiciaire en elle-même et révèle toute la sauvagerie et l’inhumanité d’une telle justice.

[…]

Autre limite à l’avancée de cette disqualification de la torture, l’Occident révolutionnaire a laissé en chantier une question de taille : la dignité des personnes assujetties à l’esclavage. Sous prétexte qu’elles n’étaient pas reconnues comme appartenant à la même humanité que les hommes libres, elles ont longtemps continué à être soumises à toutes sortes de traitements dégradants par leurs propriétaires, avec l’approbation de la société en son entier (comme la suppression arbitraire de leur liberté, leur ravalement au rang de simple marchandise commerciale ou d’animaux domestiques, leur soumission à des violences continuelles, y compris par le biais d’agressions de nature sexuelle) – traitements que l’on peut sans peine assimiler à tout un système de tortures jugées alors comme étant légitimes. Il a fallu attendre les différentes abolitions de l’esclavage par les États pour que cette torture spécifique soit abandonnée, au moins d’un point de vue légal, dans différents pays au cours du XIXe siècle (1848 en France, 1861 en Russie, 1865 aux USA, 1888 au Brésil…).

[…]

C’est d’abord la Charte des Nations unies (1945) qui proclame que :

La reconnaissance des droits égaux et inaliénables de tous les membres de la famille humaine est le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde. Les droits procèdent de la dignité inhérente à la personne humaine.

C’est la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) qui est le premier texte à portée générale et internationale à déclarer la torture comme étant désormais totalement, complètement et universellement illégale, comme on le voit dit explicitement dans son article 5 : « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ». Cela est cependant encore très longtemps resté une simple déclaration de principe, sans autre pouvoir contraignant que l’autorité morale dont cette Déclaration solennelle a été immédiatement revêtue.

[…]

En dépit de tout un arsenal légal, les violations cachées ou explicites des déclarations et des conventions signées de la part des États parties continuent de manière plus ou moins cachée (centres secrets de la CIA, Guantanamo, mais aussi surpeuplement jamais résolu dans les prisons y compris françaises). D’autre part, toute cette législation ne concerne que les États eux-mêmes et fait l’impasse sur les responsabilités d’agents non étatiques qui peuvent la pratiquer à plus ou moins grande échelle (comme les mafias, ou les organisations criminelles qui ont pu se développer dernièrement du type de Al-Qaïda ou Oaesch).

4. Approche philosophique et théologique
De Kyiv à Paris :
la vérité force de la résistance
Constantin Sigov

Le sous-sol de l’école transformé en enfer par les occupants

Nous avons découvert le nom de Yahidne après l’occupation, quand les Russes l’ont quitté le 30 mars 2022. Ils ont laissé les corps des personnes abattues dans les rues, des morts dans les sous-sols et tout un village en état de choc. 

[…]

Pour résumer en quelques chiffres : presque tous les habitants du village ont été maintenus de force dans une cave pendant près d’un mois ; on a calculé par la suite qu’ils avaient, dans cette cave, environ un demi-mètre carré par personne, 170 m2 pour trois cent soixante-huit détenus, dont soixante-dix enfants. C’était l’hiver et la cave n’était pas chauffée. Vu la proximité de notre maison avec Yahidne, j’ai imaginé que moi-même et mes proches on risquait aussi de passer par un sous-sol analogue. Représentez-vous cela : les habitants étaient très nombreux, l’espace très réduit et ils ont passé un mois enfermés dans un sous-sol, assis sur les bancs ou par terre. Les premiers jours, on ne leur a pas donné à manger, mais le plus pénible c’était l’absence de liberté, l’impuissance et l’inconnu. Le plus humiliant, c’était les toilettes. Le quatrième jour, la cave a compté son premier mort, il s’appelait Dmytro Mouzyka et il avait 92a ns. Quelques jours après, ce fut le tour de sa femme, Maria. Le suivant mourut le cinquième jour, puis deux en une journée à cause du manque d’air, de l’absence de secours médicaux et des conditions inhumaines de détention. Dix personnes sont mortes dans ces caves entre le 5 et le 30 mars. Si la mort avait lieu la nuit, les Russes ne permettaient pas de sortir le corps qui restait jusqu’au matin à côté des vivants. Les plus âgés ont craqué : ils devenaient fous, ne reconnaissaient plus leurs enfants, poussaient des cris, parlaient avec les défunts, révélaient les secrets de famille, puis ils mouraient assis sur une chaise. Le prêtre de la paroisse, le père Dmytro larema, se trouvait lui aussi dans la cave. Les parents des morts lui demandaient quelques paroles ou des gestes rituels pour rétablir la dignité des personnes.

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