
Méditations pour le présent
216 pages – 20 €
Recension Gilles Castelnau
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Pasteur durant vingt ans à la cathédrale Saint-Pierre de Genève, Vincent Schmid y a prêché l’Évangile dans une corrélation étroite avec les grands problèmes de la société et la vie réelle, enthousiaste et souffrante de ses paroissiens. Bien loin d’un langage théologique théorique et abstrait, les 49 prédications que nous offrent les éditions de Paris/Max Chaleil, concrétisent le message chrétien et, naturellement, orientent les pensées des hommes vers la spiritualité élevée qu’enseigne la Bible.
Voici les principaux passages de l’introduction de Vincent Schmid et de deux de ces belles méditations.
Le sens de la prédication
L’espérance. Nous nous rassemblons pour le culte afin de nous convaincre que nous sommes plus que ce qui nous écrase. Ce qui importe n’est pas la maladie mais le médecin qui va nous en guérir. Ce qui importe n’est pas le péché mais la rémission des péchés. Ce qui importe est la consolation, entendez la consolidation intérieure, au regard des multiples tribulations que nous avons à connaître ici-bas.
La puissance à l’œuvre dans la prédication fait éclore en nous ce sentiment de détente et de paix qui vient de la certitude d’être pardonné et aimé de Dieu.
[…]
Une aide pour l’action ne consiste pas à dire aux gens ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire, quitte à se fourvoyer dans une pesante admonestation morale. La prédication chrétienne nourrit la liberté humaine pour qu’elle réfléchisse à la meilleure façon d’agir et qu’elle prenne ses responsabilités. Prêcher, c’est donc aussi donner à penser en vue de mieux faire.
La puissance dont parle l’apôtre est la puissance du Saint-Esprit. C’est elle qui transforme un texte ancien et inerte en parole vivante. Nous sommes moins les gens du Livre que les gens de la parole vive. Dans l’acte de prêcher, il y a trois acteurs. Celui qui parle, celui qui écoute et !’Esprit qui prédispose à parler et à écouter. Nous pouvons dès lors saisir de façon exacte ce que c’est que la parole de Dieu, notion sujette à bien des contresens. Un auteur moderne, Emmanuel Levinas, a comparé la lettre du texte biblique à l’aile repliée de l’esprit. La parole de Dieu ad vient lorsque la lettre déploie ses ailes, prend son envol dans le ciel de l’âme et nous dévoile des horizons de sens insoupçonnés. Tel est l’office, sans équivalent, de la prédication chrétienne.
Le rire de Sara
Le rire de Sara est un rire d’auto-dérision. Elle se considère pour ce qu’elle est : une femme âgée, stérile et trop réaliste pour croire n’importe quoi. Ce rire-là, nous le connaissons bien. Il est souvent proche des larmes. Pour conjurer la peur ou le désespoir, on dit : Mieux vaut en rire qu’en pleurer ! Rire est une façon de se consoler. La condition humaine a un infini besoin de consolation.
En plaisantant de nos misères, nous disons : Regarde, ce monde qui te semble si dangereux n’est qu’un jeu d’enfant !
Le rire est parfois tout ce qui nous reste. Notre rire à nous, qui croyons sans doute mais sommes au fond désabusés parce que nous ne voyons rien des promesses de Dieu…
À nous, chez qui l’espérance fait si facilement place au désespoir à cause des expériences mauvaises ou cruelles que nous faisons… À nous, qui avons essayé de lutter contre vents et marées, qui avons prié pour que l’un des nôtres soit guéri, et qui avons dû plier devant l’inéluctable… À nous, qui avons supplié Dieu qu’il nous débarrasse des chaînes qui nous retiennent captifs… À nous qui avons appelé, prié et constaté aucune réponse… Mieux vaut en rire qu’en pleurer ! Seulement derrière ce rire libérateur se dissimulent des questions redoutables. Dieu exauce-t-il ? Dieu écoute-t-il ? Dieu agit-il ? Le Dieu de la promesse est-il crédible ?
[…]
Quand on cesse d’avoir le contrôle sur les choses, quand on a tout lâché parce qu’on ne peut plus rien, tel est le moment de la foi.
Sara n’a que son échec et son rire à offrir à Dieu, jusqu’au don gracieux qui lui est fait. Elle découvre alors (et nous avec elle) la dette irremboursable de l’humanité envers la source inépuisable de l’Être. Personne ne se tient debout ni de soi-même ni par soimême. Nous sommes le résultat et le réceptacle d’un don. Nous sommes des êtres qui vivons d’un autre Être. Cette découverte nous fait passer du rire d’auto-dérision au rire de joie. La joie de recevoir l’essentiel qui fait vivre. La joie de constater que la vie réussit toujours. Contre toute vraisemblance, la vie réussit. Elle réussit avec Isaac, elle réussit dans une crèche improvisée, entre un âne et un bœuf, raconte-t-on… Elle réussit même contre la mort. Pensez à cette autre naissance, plus qu’impossible à vue humaine, entre une croix et un tombeau vide. Ne dites pas : Comment pourrais-je croire, incrédule comme je suis ? ». Il n’est rien d’impossible à Dieu. Même la foi ne vient pas de nous. La foi, c’est Dieu qui naît en nous.
La vie réussit toujours.
Le triptyque de Vienne
Partons d’une rencontre avec le tableau célèbre intitulé Le Jugement Dernier du peintre Jérôme Bosch. Il a vécu et peint dans la seconde moitié du XVe siècle. On a des raisons de penser qu’en plus d’être peintre, il fut également versé dans la théologie.
En haut du panneau central, dans une bulle bleue, le Christ, entouré de la Vierge et de quelques rares élus, juge les hommes, rendant à chacun selon ses œuvres. Il juge un monde ravagé par la violence et la guerre, au point qu’il ressemble déjà à l’enfer. Le panneau droit décrit les peines de l’enfer. Cela fourmille de monstres, qui ont rendu l’art de Bosch célèbre, infligeant aux damnés des supplices raffinés, selon la liste méthodique des sept péchés capitaux. L’enfer est surpeuplé, toute l’humanité, pour ainsi dire, s’y retrouve.
Le panneau de gauche quant à lui figure le paradis. C’est un paysage calme et beau mais surprise, remarquablement vide. L’homme et la femme en ont été chassés sans espoir de retour. Le paradis est désert, personne ne semble pouvoir y accéder. Bosch dépeint une impasse, sa vision est profondément pessimiste. Il décrit une humanité perdue, qui a tourné le dos à la loi divine, condamnée à « boire le vin de la fureur de Dieu », pour citer l’Apocalypse.
Le sentiment dominant est la peur de Dieu. L’homme de la fin du Moyen Âge se croit damné et il ne sait comment être délivré de cette malédiction.
Après la mort, nous serons jugés en fonction de nos actes, de nos mérites et surtout de nos démérites. Dans ces conditions, qui peut vraiment être à l’abri de la colère divine ? C’est ainsi que s’est répandue la terreur de l’enfer, qui n’a rien d’évangélique.
[…]
Imaginons maintenant un Jérôme Bosch contemporain dans son atelier qui s’attacherait à dresser le bilan spirituel de ce début du XXIe siècle. Que peindrait-il ?
Il me semble pour commencer que le ciel serait vide. Plus de tribunal céleste, plus d’anges glorieux, rien d’autre que le vide. Dieu est mort ou presque. Il n’est plus au centre, il n’a cours qu’à la marge, et encore. En lieu et place du paradis, peut-être camperait-il l’une ou l’autre des utopies actuelles. Je pense au meilleur des mondes transhumanistes, le rêve de l’homme se modelant lui même selon ses désirs, se dépassant lui-même en fusionnant avec sa technologie jusqu’à espérer atteindre l’immortalité. Ou alors un Disneyland géant, une sorte de paradis factice fait d’écrans diffusant en permanence une infinité de jeux, de divertissements et d’informations formatées conçus par l’industrie de l’hébétude pour stupéfier l’attention et maintenir les masses sous influence.
En revanche, point de changement en ce qui concerne l’enfer. Tout est à garder tel que Bosch l’a imaginé. À cette différence près qu’il ne s’agit plus d’un enfer situé dans l’au-delà, mais de la réalité de ce monde telle qu’elle se présente chaque jour. Un enfer dont l’action humaine est en grande partie responsable, en dépit des indéniables progrès accomplis par cette même action. Quand bien même notre monde actuel a profondément changé dans un sens souvent positif, l’homme de 2025 est retombé spirituellement sous la coupe de la peur et de la culpabilité, tout comme son ancêtre de la fin du Moyen Âge.
La peur, alimentée par des crises énormes qui s’accumule rend l’avenir illisible et ouvre la voie aux pires mésaventures politiques. Et la culpabilité, que traduit bien cette idéologie de procureur qui se répand comme une traînée de poudre, le wokisme. Le wokisme est une idéologie qui fabrique des accusations et du ressentiment à l’infini. Pour ses adeptes, qui se considèrent comme des combattants contre l’injustice, la société est composée d’oppresseurs et de victimes. Les oppresseurs doivent être traqués partout, au point que les victimes se retrouvent tôt ou tard, à leur tour, oppressives pour d’autres. A la fin, il ne reste plus que des coupables engouffrés dans un tunnel de colère perpétuelle, sans autre perspective de pardon que celle d’une révolution exterminatrice.
Voilà ce qui se produit quand on aplatit toute profondeur, quand on ne place sa confiance que dans le salut de l’homme par l’homme, quand les valeurs jusqu’ici tenues pour naturelles, stables, bien définies sont rejetées comme des fabrications arbitraires et remplacées par des anti-valeurs… Spirituellement, cela débouche sur une culture de mort.
Dieu seul a le pouvoir de faire éclater la bulle qui nous enferme pour nous en libérer, de sorte que nous soyons rendus disponibles pour relancer le monde dans une direction plus favorable, quelle que soit l’ampleur de la tâche.
Abraham et sa femme Sara ont ri tous les deux de la promesse de Dieu. Vous connaissez la suite …
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