La liberté intérieure

Par

Une spiritualité pour naître à soi-même

Préface de Jacques Musset

Éd. Karthala

Stéphane Machinal a été guide de montagne, moine, puis technicien de l’environnement. Il est aujourd’hui père de famille et réside dans un petit village de Haute-Savoie. Totalement intégré dans la société courante, il reconstitue dans ce petit ouvrage les prises de position religieuses que l’on rencontre quotidiennement dans les relations familiales ou professionnelles : recherches authentiques d’une véritable spiritualité libérée de toute obligation doctrinale ou ecclésiastique. Ce sont 5 chapitres de conversations sympathiques transcrites dans le style simple et vivant de la réalité. Parmi les participants, l’un d’eux, Sander, représente à l’évidence la position de l’auteur. Celui-ci n’est pas loin d’un véritable catholicisme mais repensé à l’aune des réflexions libérales modernes d’aujourd’hui.

Le lecteur jugera.

En voici des extraits.

Préface

Jacques Musset

[…]

Le titre de son ouvrage souligne la priorité et la nécessité que constitue à ses yeux La liberté intérieure, dont le travail consiste en premier lieu à s’affranchir des entraves inconscientes qui nous empêchent de vivre en vérité. Cette libération passe par la prise de conscience de ces obstacles et par une volonté affirmée de s’en délester. Stéphane en dresse une liste évocatrice : le consumérisme insatiable, les addictions, les certitudes rigides, y compris religieuses, les préjugés ancrés, la résignation face à un sentiment d’impuissance, le besoin caché de domination, le culte des apparences, la peur du changement, l’attachement au confort routinier, l’activisme effréné, l’angoisse de perdre ses repères, ou encore les prétextes fallacieux qui nous évitent d’affronter l’effort nécessaire à notre transformation.

[…]

Le cyprès dans la cour

Fred : Quand ton enfant rentre du café et te dit que la dame a expliqué comment Moïse a traversé la mer Rouge en disant : « Vous imaginez les enfants, la mer s’est séparée en deux pour laisser passer Moïse, ça devait être impressionnant ! » Faut l’entendre ! Ça m’insupporte qu’on fasse croire de telles inepties aux gamins.

Sander : Après, il ne faut pas s’étonner que les ados envoient tout balader et ferment définitivement ces bouquins. Finalement, l’Église fabrique des anticléricaux et des athées.

Jules : Et des intégristes.

Sander : Oui, des intégristes aussi. De ce fait, on comprend mieux pourquoi beaucoup se tournent vers les spiritualités orientales.

Paul-Éric : Que font-ils de mieux que nous, les Orientaux ?

[…]

Sander : On pourrait comparer cela à une pièce de théâtre. Les Égyptiens symbolisent ces puissances auxquelles nous sommes soumis : ce sont nos soucis, nos problèmes, nos croyances avec lesquelles nous nous battons durant des années. Un jour, tu n’en peux plus. Tu te révoltes, tu cherches une porte de sortie. Moïse incarne cette quête de liberté. Comme Moïse, tu pars, tu essayes un peu tout, la prière, la drogue, la lecture, l’aventure, mais tu ne trouves pas ! De la même manière que les Égyptiens poursuivent Moïse, tes traumatismes et tes peurs te harcèlent, comme des hyènes affamées. Sans arrêt, tu retombes dans les mêmes écueils. Tu hurles, tu cours nu dans le désert !

[…]

Paul-Éric : Certes, ce n’est pas inintéressant, mais il y a des faits et des personnages historiques dans la Bible. Jésus a bien existé. En tout cas, ils sont nombreux à le dire.

Sander : Jésus, effectivement. En revanche, les faits rapportés par les évangiles ne sont peut-être pas tous réels. Ils sont peut-être inspirés d’anecdotes véridiques, mais peut-être pas, et cela, nous ne le savons pas et nous ne le saurons jamais. Et puis, quelle importance ? Aucune ! C’est le sens du texte qui nous intéresse, ce qu’a voulu nous transmettre ou évoquer l’auteur et, au passage, merci à lui ! C’est aussi le sens qu’il a aujourd’hui pour moi.

Paul-Éric : Voyons Sander, les évangiles ne sont pas des mythes ! Ils nous rapportent une histoire et en l’occurrence la vie de Jésus. C’est bien sur ces réalités que s’appuie la religion chrétienne.

Sander : Pour toi peut-être, mais moi, j’ai fait le choix ou plutôt, il m’est apparu pertinent et lumineux d’aborder ces textes autrement.

Jules (étonné) : Pour toi, l’Évangile et la Bible sont des fictions ?

Sander : Oui, en quelque sorte. Ce sont des fictions, au service d’une réalité intérieure et c’est ce qui fait l’intérêt de ces textes.

[…]

Jules (après un temps de réflexion) : En fait, on n’est pas athée, on n’a juste rien compris.

Sander (se tournant vers Jules) : Excellent, Jules !

Fred regarde Sander, un peu perplexe et cependant épaté.

Fred : Tu es un foutu chrétien, en fait ! Tu veux nous renvoyer à la messe ou quoi ?

Sander : Je m’y attendais.

Jules : C’est un peu vrai quand même…

Sander : Je me moque d’être chrétien, juif, bouddhiste, musulman ou athée ! Ce qui m’importe, c’est de vivre cette réalité intérieure ! Pourquoi ? Parce qu’elle ouvre des horizons insoupçonnés. Je suis convaincu que les auteurs des livres de la Bible, des évangiles, des poèmes zen, tao ou soufis ont expérimenté et témoignent de la même « vie », de la même expérience. À nous de l’entendre.

 Jules se lève en remuant les jambes pour se dégourdir. n se dirige vers la bibliothèque. Tout en écoutant ses amis d’une oreille distraite, il feuillette quelques livres de la bibliothèque et regarde les CD empilés sur le bord d’une des étagères.

Tout cela m’échappe complètement

Sander : Jésus a piqué une colère et renversé les tables des commerçants qui squattaient le Temple. Chacun de nous est ce temple. Renversons nos idées, nos certitudes et nos convictions et peut-être découvrirons-nous un nouvel espace de liberté.

Jules : C’est la révolution !

Sander : Oui, c’est la révolution intérieure et continuelle.

Jules : Ça me plaît ça, moi.

Paul-Éric : Cela peut être une démarche personnelle, individuelle, mais ne peut pas constituer le fondement d’une société.

D’accord, mais a-t-on besoin d’une religion ?

Sander : Pourquoi Dieu est indicible, invisible et mystère, telle est ta question. S’il ne l’était pas, Il ne serait ni cette paix, ni cette liberté intérieure et salvatrice qui nous habite, mais une idole de plus, comme notre esprit en est truffé.

Fred (après un temps de réflexion) : Ce que tu dis m’interpelle Sander, mais moi, je suis aux affaires de ce monde comme on dit, alors tout ça me dépasse.

Sander : Rien ne s’exclut, Fred.

Fred : Peut-être… mais, je doute de mes capacités et de ma volonté à me dessaisir de mon « ego », pour employer ce mot à la mode.

Sander : Je ne suis pas sûr qu’il faille rentrer en conflit avec nous-mêmes.

Fred : Ah bon ? Ce n’est pas le sentiment que l’on a, à t’entendre.

Paul-Éric : Sander, ce que dit Fred, c’est que nous n’avons pas forcément le souhait de changer. Fred ne tient pas à perdre son boulot. Et moi, je n’ai pas le désir de renier mon éducation et ma culture.

Jules : Et moi, je n’ai aucune envie de m’arrêter de boire.

Six mois plus tard

Sander : Les institutions religieuses sont très matérialistes, finalement. Avec leurs croyances, leurs dogmes et leurs cérémonies, elles « objetisent » Dieu. En fin de compte, il me semble qu’elles nous détournent du chemin intérieur auquel nous sommes appelés.

Fred : Tu n’y vas pas de main morte. Tu vas te faire des copains…

Sander : Soyons honnêtes, la société de consommation ne fait pas mieux. En fin de compte, on a substitué une croyance à une autre, on a vidé les églises pour remplir les supermarchés. On est passé d’une illusion à une autre, tout aussi aliénante.

Fred : Tu regrettes ?

[…]

Lucie : N’y a-t-il pas une incompatibilité entre notre liberté intérieure et notre vie sociale ? Entre cet appel intérieur et l’idéologie matérialiste de nos sociétés ?

Sander : Effectivement, si nous sommes libres intérieurement, si nous sommes fils de Dieu comme disait Jésus, alors nous ne dépendons plus d’aucune autorité extérieure. La liberté intérieure nous émancipe de tous les conditionnements. Alors le centralisme de l’Église et de la société s’effondre. Il n’y a plus de centre. Nous sommes tous et chacun source et centre.

Jules : Cela n’a aucun sens, mais ça me plaît bien ! 

Fred : Tout cela n’est-il pas utopique et donc illusoire ?

Ça me fait peur le bonheur, c’est trop simple

Fred : Je vais être franc Sander, mais quel est l’objectif de ton intériorisation, quel est l’intérêt, à quoi ça sert ?

Sander (Il se tourne lentement vers Fred) : À habiter la Terre.

Tous semblent un peu interloqués et surpris par la réponse de Sander.

Fred : Qu’entends-tu par « habiter la Terre » ?

Sander : Habiter la Terre, habiter sa vie, c’est dire oui à tout, sans rien exclure. C’est tout prendre, tout accepter, tout assumer, la mort et la vie, les rires et les pleurs, la gloire et la guerre. L’intériorité est cet espace où seul nous pourrons accueillir les contradictions, les horreurs et les merveilles de ce monde avec humilité.

Lucie : Une forme de réconciliation intérieure, comme l’ont enseignée de nombreux spirituels.

[…]

Fred : Vous savez, moi aussi cette agitation me fatigue, moi aussi je n’en peux plus de ce monde de dingues, de ce stress social et de cette déprime générale. Parfois, je me dis qu’un jour je vais m’acheter un petit voilier et prendre le large !

Sander : Ce voilier, il est déjà là, en toi. 

Jules : Oh, oh ! C’est beau ça…

Sander : Cette paix que tu espères ne dépend d’aucun contexte et d’aucune connaissance. Elle réside en toi.

Lucie : La réussite s’achète, le confort s’achète, mais la liberté intérieure ne s’achète pas.

Sander : Non, elle nous est donnée.

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