Michel B, je ne conteste pas l’idée de don total de Jésus-Christ, mais je conteste qu’on y emploie le terme de sacrifice.
Je conteste le mot « sacrifice », parce qu’il réintroduit une théologie archaïque de la victime offerte au Père, alors que Jésus n’a pas « offert sa mort » : il a offert sa vie, et sa mort est venue de la violence du monde, non d’une exigence divine.
Ton intention est claire et respectable : tu veux entendre par « sacrifice » un don sans réserve, une existence livrée à Dieu et aux autres, en opposition à la domination. Mais le problème est précisément que le mot « sacrifice » ne dit pas cela. Il dit autre chose, beaucoup plus lourd.
Dans la tradition biblique et surtout chrétienne, « sacrifice » signifie : offrande sanglante, victime remise à Dieu, logique d’expiation, nécessité d’une mort pour rétablir un ordre brisé.
Autrement dit, le sacrifice suppose un Dieu qui exige la mort pour être satisfait. Même si, Michel, tu ne le veux pas, le mot transporte tout cet imaginaire-là.
Or ce qu’il décrit de Jésus – don de soi, refus de la domination, solidarité avec les humiliés, mort comme conséquence historique d’un conflit politique et religieux – relève beaucoup plus de : la fidélité, de l’engagement, du témoignage, d’une existence livrée, ou, au sens johannique, de l’amour jusqu’au bout.
Parler de « sacrifice » brouille tout, car cela transforme une mort subie par violence des puissants en offrande voulue par Dieu. On passe insensiblement de « Jésus a été tué » à « Dieu a voulu qu’il meure ». C’est exactement le glissement que Jacques Pohier, Schillebeeckx, Girard et beaucoup d’autres ont dénoncé.
Sur le plan psychanalytique, le schème sacrificiel alimente le fantasme d’un Père qui réclame la castration suprême pour accorder l’amour et la reconnaissance. Ce n’est pas le Dieu de Jésus, mais une projection du surmoi religieux. Dans les évangiles, Jésus ne réclame jamais aucun sacrifice pour accueillir les pécheurs, il accueille le pécheur avec joie et gratuitement pour le libérer de la culpabilité qui l’étouffe et l’entrave.
En outre, le terme sacrifice fait une part exorbitante au péché de l’homme qui à besoin de rien moins que la mort du Fils de Dieu pour être pardonné. Je trouve même que cette conception a quelque chose de mégalomaniaque.
Autrement dit, plus le sacrifice est élevé, plus la culpabilité humaine est supposée abyssale.
La croix devient la mesure non de l’amour, mais de la gravité ontologique du péché. Une conception plus douce du terme sacrifice est parfois utilisée.
Par exemple, quand quelqu’un dit : « Je me sacrifie pour mes enfants », il veut dire en réalité : je fais des choix, je renonce à certaines choses, je donne de mon temps, de mon énergie, de ma vie. Très bien. Mais appeler cela « sacrifice » n’est pas neutre. Car le mot ne décrit pas seulement un choix : il installe une structure de dette.
Dès qu’il y a sacrifice, il y a implicitement une perte subie pour l’autre, un prix payé, donc une créance morale.
Même si elle n’est pas dite, elle est là. Et elle peut toujours revenir sous la forme du genre : « Après tout ce que j’ai fait pour toi… »
C’est exactement la logique sacrificielle : l’amour se transforme en titre de propriété affective.
Transposé théologiquement, c’est encore plus lourd : si Jésus « se sacrifie » pour moi, alors je lui dois tout, je suis en dette infinie, ma vie ne m’appartient plus, elle est grevée d’une obligation ontologique. C’est la matrice du christianisme de la culpabilité et de la soumission : tu vis parce que quelqu’un est mort pour toi.
Alors que si l’on parle de don, de fidélité, de cohérence jusqu’au bout, de risque assumé par amour, il n’y a plus de dette, mais appel à la liberté : non pas « tu me dois », mais « fais de même si tu veux vivre en vérité ».
Autrement dit, même dépouillé de son sang, le mot « sacrifice » conserve sa structure : il fabrique de la dette, de la culpabilité, de l’emprise morale.
Cela renvoie très profondément à des scénarios infantiles : la mère sacrificielle, le père qui « s’est tué au travail pour toi », et l’enfant sommé d’être à la hauteur de ce prix.
Théologiquement comme psychiquement, ce n’est pas une bonne nouvelle, c’est une aliénation, une assignation à résidence d’amour.
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