L’agnosticisme : une réalité spirituelle

Par

ÉDITIONS COMPLICITÉS
160 pages – 18 €

recension Gilles Castelnau

On peut être reconnaissant à Anne Boulanger-Pécout d’avoir pris conscience de la profondeur et de la richesse contenues dans la spiritualité des foules d’« agnostiques ». On les nomme méchamment ainsi – et ils se laissent ostraciser – par les traditionalistes de divers bords qui n’admettent pas que l’on doute des doctrines sacrées et que l’on pense librement.

On comprend bien, en lisant ce livre, que cet ostracisme les enferme dans un ni… ni… aliénant : ni « croyants » de manière fondamentaliste en une certaine conception traditionnelle de Dieu qui leur été inculquée par un prêtre ou une monitrice peu ouverts ni « athées » de Dieu. 

Je me souviens d’une phrase étonnante prononcée à la radio Fréquence protestante par le philosophe (« athée ») qu’est André Comte-Sponville. Il avait dclaré : 
« Je ne puis croire en un Dieu tout-puissant faisant verser les autocars dans les ravins. »

A ma remarque :
« On n’est pas obligé d’avoir une telle conception de Dieu »
il avait répondu cette phrase extraordinaire : 

« Il n’y a qu’un seul Dieu et il n’existe pas ! »

Les nombreuses et diverses conceptions de Dieu qu’ont néanmoins développées les théologiens qui n’auraient pas aimé être considérés comme « agnostiques » : 

• Spinoza concevant « Dieu comme la Nature »

• Rousseau écrivant à l’archevêque de Paris : 
Monseigneur, je suis Chrétien, & sincèrement Chrétien, selon la doctrine de l’Évangile. Je suis Chrétien, non comme un disciple des Prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. Mon Maître a peu subtilisé sur le dogme, & beaucoup insisté sur les devoirs ; il prescrivoit moins d’articles de foi que de bonnes œuvres ; il n’ordonnoit de croire que ce qui étoit nécessaire pour être bon ; quand il résumoit la Loi & les Prophètes, c’étoit bien plus dans des actes de vertu que dans des formules de croyance, [Matth. VII.12] & il m’a dit par lui-même & par ses Apôtres, que celui qui aime son frère a accompli la Loi. [Galat. V.14.]
• Voltaire dit en mourant :
« Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la superstition. »
• Le théologien américain Paul Tillich disait que l’on pouvait nommer Dieu le « Fondement de l’Être ».

L’apôtre Paul lui-même : « Dieu, en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être… lui qui donne à tous la vie, la respiration, et toutes choses. » (Actes 17.25 et 28)

Ainsi que les théologiens libéraux protestants comme André Gounelle ou catholiques comme Jacques Musset ou José Arregi.
Eux non plus, qui ont une pensée libre, nous proposent sans crainte leur foi en un Dieu créateur de vie, dynamique, libérateur, ouvert, n’accepteraient pas de se dire « ignorants de Dieu », débarrassés qu’ils sont de conceptions doctrinales surannées.

L’œuvre d’Anne Boulanger-Pécout est importante dans la mesure où elle nous révèle à la fois la tristesse de ceux qui se laissent enfermer dans le « ni-Dieu » et la joie de ceux qui découvrent néanmoins en eux le dynamisme du « ni-athée ».

On trouvera tout cela dans ce livre saisissant dont voici quelques passages significatifs.

Page 21                                                                                                                 

Paroles d’agnostiques

Se reconnaître comme agnostique

Quel cheminement vers le doute 
« Au catéchisme, l’enseignante ne croyait pas à la théorie de l’évolution naturelle et soutenait qu’Adam et Ève avaient existé. Alors je me suis dit : Là, ila une faille. Ça m’a mis un énorme doute, ça a ouvert le doute. » (Marie)

« J’ai cherché des conseils pour la question que je me posais. Pourquoi il y a tant de douleur, pourquoi il y a tant de souffrances ? Des soufis m’ont dit : « Nous, on a des réponses. » J’essaye, je vois que n’est pas ça. Les cathos, les chrétiens, j’ai déjà essayé : je n’y crois pas une seconde, ça ne m’apporte pas de réponse.» (Yann)

Page 22

Qu’en est-il de Dieu ?

« S’imaginer qu’une divinité puisse accorder une importance spécifique à la vie de chacun, à la vie des êtres humains d’une manière générale, je trouve ça un peu naïf en fait. » (Sophie)

Si on définit le concept de Dieu par une puissance divine, supérieure à tout, qui gouverne l’univers, là je suis dans le doute radical. (Xavier)

Page 25

La religion une équivoque

Un repoussoir 

« Je trouve que la religion a une énorme dette de pouvoir et de mauvaises choses, ce qui fait que j’ai toujours une réserve et je n’ai pas envie de rentrer là-dedans. Un Dieu suprême, une hiérarchie, une autorité, un truc absolu, ben non ! » (Marie)

« Je suis passé dans une école catho qui m’a bien abîmé. J’ai conçu une haine absolue à ce moment-là des curés et de l’Église en général, et donc du Dieu qu’ils défendaient. Je ne pourrais même pas te dire si Dieu est une belle idée. Je ne sais pas si c’est une belle idée. On fait des ras de conneries au nom de cette idée-là, on en fait des tas d’autres au nom du fait qu’il n’existe pas.» (Xavier)

Page 27

Et la mort ?

« La mort ? Eh bien c’est la fin. On va continuer à exister dans l’esprit des autres, mais en tant que matière, on devient poussière. C’est fin, c’est un stop. Quand je serai morte, je serai morte. Je ne ressens pas le besoin d’aller chercher autre chose. » (Sophie)

Page 29

Dans l’agnosticisme, une vie spirituelle

Je n’ai pas seulement besoin de manger, de boire, j’ai aussi un esprit. La vie spirituelle, c’est un autre état d’esprit dans le quotidien. C’est aussi l’émerveillement, face à la nature, face au cosmos, face à la vie. Je me pose la question : Comment estce possible ? Je n’ai pas de réponse, mais je suis émerveillé, ébloui. Alors je pratique le silence : j’éprouve ce mystère, mais sans rien dire. C’est comme ça que je vis ma spiritualité, dans l’émerveillement de la réalité. » (Julian) 

La vie spirituelle, c’est quelque chose de nécessaire. C’est ce souffle qui t’amène à choisir et défendre des valeurs et les mettre en pratique. C’est ce qui fait que ta vie a une valeur en soi. J’ai pratiqué la méditation à un moment donné. Maintenant je cherche davantage à être dans l’instant présent. Ce qui me fait carburer, c’est : il y a des inégalités dans le monde, il y a de la souffrance dans le monde, comment je peux agir dessus. » (Yann)

Page 31

Parfois un sentiment d’immensité  

« Je sens la spiritualité dans des expériences de beauté, de partage, de nature : parfois le temps s’arrête et l’espace se distend, tu sens qu’il se passe quelque chose qui te dépasse et qui va te connecter avec… avec je ne sais quoi de lumineux. » (Marie)

Page 32

En lien avec la vie spirituelle, une éthique et des valeurs

« qui me fait me lever le matin, c’est de servir la vie. » (Sophie)

« Il y a quelque chose qui ne dépend pas de Dieu et qui fait qu’on doit aller vers l’autre. La question que je me pose, c’est : Comment on peut agir auprès des personnes qui sont dans le besoin, comment on peut agir avec elles et ment on peut changer ça J’ai besoin de me retrouver dans ces valeurs et de voir comment je peux les vivre. » (Yann)

Page 74

Un flux nourricier : la vie spirituelle

Dès l’abord on s’étonne : entre vie spirituelle et agnosticisme, quel rapport peut-il y avoir ?

On peut en effet se poser la question. Car si l’agnosticisme est aujourd’hui souvent évoqué, les agnostiques, faute d’être clairement identifiés, ont peu l’occasion de parler de leur vie spirituelle : de ce fait, elle reste généralement en jachère, dans les limbes, peu connue d’eux-mêmes, méconnue de tous.

Page 108

Témoignages complets, tirés des entretiens

Julian : « De l’autre côté, il n’y a rien, c’est le silence »

Comme agnostique, en plus, j’ai découvert que je suis libre pour lire n’importe qui. Quand on est très croyant, on a peur de lire les athées, quand on est très athée, on méprise tout ce qui est écrit par les croyants, alors que l’agnostique simplement dit qu’il peut lire les uns et les autres et choisir ce qui lui convient. Il n’a pas une restriction, il n’a pas peur de voir les choses.

Page 111

Marie : « Mon doute, c‘est la tête et le cœur »

Enfant, j’étais vraiment croyante. Mais en 6e, quand j’ai eu mes cours de catéchisme obligatoires dans une école privée, l’enseignante ne croyait pas à la théorie de l’évolution naturelle, donc le fait qu’on descende des singes, etc, et soutenait qu’Adam et Ève avaient existé. Elle prenait ça tellement au pied de la lettre qu’elle nous l’a imposé. Alors je me suis dit : OK, là il y a une faille, elle est complètement folle, c’est impossible que ce soit vrai, ma foi n’est pas assurée avec ça. Ça m’a mis un énorme doute, ça a ouvert le doute.

[…]

Par contre, c’est vrai que, quand il y a des catastrophes sur la planète de quelque nature qu’elles soient et d’autres énormes injustices, et que les gens se disent : Mais pourquoi Dieu laisse faire ça ?, ça vient alimenter mon questionnement. En même temps oui et non, parce que je ne crois pas qu’Il existe. Mais je me dis : Dans l’hypothèse où Il existe, pourquoi Il laisse faire un truc pareil ?

[…]

Page 114

La question spirituelle est importante pour moi. Je la fais entrer par petites touches : ça va être de l’émerveillement sur l’art, la nature, sur le geste d’une personne, sur une architecture, une construction que je trouve fabuleuse, un plat, etc.Je vais me dire alors : Il existe quelque chose de grand et beau, qui est plus grand que nous. Mais là-dedans je vais mettre la nature, les humains, les animaux, la solidarité. C’est un énorme pot dans lequel je me fais ma tambouille de spiritualité, dans le sens où ça me nourrit et je vais continuer à réfléchir.

Page 149

Pour conclure ces témoignages sans les clore

Autre point majeur : la vie spirituelle. On découvre combien elle compte pour eux. Certes Dieu en est le grand absent, sans qu’ils puissent dire pour autant qu’il n’existe pas. Mais leur vie s’est construite sur d’autres rocs. Attentifs aux signes, sensibles aux rencontres, ils sont ouverts à l’inattendu. Émerveillés par les cadeaux de la vie, c’est à elle qu’ils se consacrent, tout en sachant qu’un jour elle s’achèvera extinction des feux.

Conclusion

Certains d’entre nous, dépassant la seule référence à une divinité, n’écartent pas des hypothèses plus larges : Y a-t-il une autre Réalité ? Un Projet dans la nature ? « Un Vouloir obscur », qui aurait fait naître l’univers ?

Tenues à l’abri de toute récupération facile, de quelque bord qu’elle vienne, ces suggestions ouvriront peut-être d’autres voies d’approche d’une Réalité autre.

Le secret, c’est de ne fuir aucune question. Un jour, peut-être, le mystère se translucidera.

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