En lisant Philémon de Gaza

Par

Ed. Olivétan

452 pages – 24 €

Recension Gilles Castelnau

Le pasteur Daniel Bourguet – qui vient de décéder en avril dernier – était un mystique vivant en ermite dans les Cévennes. Il méditait les textes bibliques qu’il connaissait particulièrement bien (il avait passé une thèse de doctorat sur le prophète Jérémie et il recevait en entretiens particuliers tous ceux qui partageaient sa recherche de spiritualité.

Dans ce gros livre, fort sympathique (il y tutoie ses « amis lecteurs ») il s’émerveille de la richesse et de la précision des auteurs bibliques, de la proximité de Dieu et de son amour, de la divinité du Christ, de la sainteté de la Trinité, de la transmission par les évangélistes des propres paroles de Jésus telles qu’il les a prononcées dans le langage du grec ancien. Il s’inspire des méditations du Père de l’Église Philémon de Gaza qu’il lit dans le latin d’origine.
Son texte est saisissant, émouvant, amical, entraînant. On se sent partager le bonheur des pèlerins qui s’approchaient se sa maison dans les Cévennes, antichambre du Royaume…


En voici des passages
 :                                                  

Le jour du grand Pardon
(Lévitique 16)

Alors, ami lecteur, ce qui m’émerveille profondément, c’est que, malgré tout, au jour du grand Pardon, alors que son nom très saint est prononcé par un homme pécheur, Dieu ne se retire pas pour autant dans son inaccessible lumière, loin de cet homme dont les lèvres impures souillent pourtant son nom plus que saint ; ce qui m’émerveille, c’est qu’au contraire, il s’approche… L’inaccessible se fait accessible ! elle insondable grâce et quel indicible humble amour !

Les passifs divins

« Une voix dans Rama a été entendue » (Mt 2.18)

Dans sa méditation sur Matthieu 2.13-18, Philémon a relevé ce remarquable passif divin qui n’est malheureusement pas toujours apparent dans nos traductions, car il est très souvent rendu en français à la voie moyenne, « une voix s’est fait entendre », au lieu de la voix passive en grec : « une voix a été entendue » (2.181). 

Cette voix n’est pas celle des mères des enfants massacrés, mais celle de Rachel dont les enfants sont morts, plusieurs siècles auparavant, à l’époque de Jérémie. 

[…]

Mais par qui cette voix a-t-elle été entendue ? Ce passif divin nous le révèle en silence : « par Dieu ». Quelle indicible merveille ! Merveille qui nous est révélée dans le silence du texte ! Quel éblouissant silence ! Dieu a entendu, Dieu entend toujours les pleurs d’hier et d’aujourd’hui, depuis le temps de Rachel jusqu’à aujourd’hui, à Bethléem, à Rama et dans tous les lieux où des mères pleurent leurs enfants massacrés. « Elle a été entendue » : ce passif ne nomme pas Dieu, car son écoute est indicible ; mais Dieu écoute, et c’est là l’essentiel ; c’est une révélation cachée dans ce passif, une merveilleuse révélation cachée que nous recevons dans la foi, une révélation transmise par Matthieu, une révélation faite par un prophète, Jérémie qui nous révèle cette indicible et bouleversante réalité : Dieu entend. Bouleversante réalité qui traverse les siècles !

Le nom divin de Jésus

Nous avons vu que les passifs divins sont très précieux pour nous aider à ne pas prononcer en vain le nom de Dieu ; alors je rends grâce, car Philémon m’a rendu attentif à eux et à leur profond silence qui nous parle si merveilleusement de Dieu ; je rends grâce encore, car Philémon a repéré un autre silence, magnifique, sur lequel je voudrais m’arrêtermaintenant.

Philémon a remarqué que Marc s’est abstenu de prononcer le nom de Jésus dans de nombreux textes où ce nom est clairement sous-entendu. Philémon a plusieurs fois relevé cette particularité de Marc et l’a expliquée en nous donnant ce qui me semble être la bonne explication. Ainsi, nous dit-il, à propos de Marc 3.1-6 : « pour souligner sa divinité, le nom de Jésus n’est pas une seule fois nommé tout au long de ce récit. En effet, son nom est au-dessus de tout nom et ne doitpas être prononcé en vain » (p. 54). 

Méditer un texte biblique

Méditation sur Luc 6.1-5

En Luc 6.1-5, il est question d’un texte du premier livre de Samuel, le texte où David est nourri par le prêtre du sanctuaire de Nob (1S 21.2-7); c’est un texte que Jésus médite pour répondre à des pharisiens qui reprochaient à ses disciples de manger des épis de blé un jour de sabbat.

[…]

Ami lecteur, une différence importante apparait entre Jésus et Philémon et moi, c’est que Jésus ne médite pas ce texte seul dans cellule, mais le médite avec des pharisiens. « N’avez-vous pas lu ce que fit David ? » leur dit-il, en les associant à sa méditation du texte de Samuel. Par contre, Philémon médite seul la Bible dans sa cellule et je fais de même. Il y a donc la méditation avec d’autres er la méditation en solitude. 

Nous devons en tenir compte, car ici Jésus partage avec les pharisiens le fruit de sa méditation, alors que ce n’est pas ce que nous faisons, Philémon et moi.

Le mystère du Fils

Matthieu
Matthieu nous donne à contempler la divinité de Jésus dès la généalogie qui ouvre son évangile, et il le fait très discrètement grâce à un simple passif divin. Ainsi, après avoir employé une quarantaine de fois le verbe « engendrer » à la voix active pour énumérer les générations des ancêtres de Jésus de père en fils, Matthieu rompt soudain ce rythme en employant ce verbe « engendrer » pour la première fois à la voix passive. Il nous parle alors de Joseph, l’époux de Marie, de laquelle « fut engendré Jésus » (1.16).

Or Matthieu l’emploie à propos de Jésus, sans nous donner le nom de celui par qui il a été engendré. C’est vraiment très discret, car ce passif divin ne fait qu’évoquer Dieu sans le nommer, mais c’est également magnifique, car ainsi il ne nomme pas celui dont le nom est au-dessus de tout nom.

L’union des Personnes

« Moi et le Père nous sommes un » (Jn 10.30)

Cette vision nous est rapportée dans le livre de l’Apocalypse (ch.4 et 5) ; Jésus et son Père y sont décrits magnifiquement, mais aussi très mystérieusement, car Jésus y est décrit comme un agneau et son Père comme un être siégeant sur un trône.

[…]

Ami lecteur, il ressort de tout cela que l’union du Père et du-Fils est indescriptible, puisqu’elle est semblable à l’union d’un agneau et d’une pierre précieuse, curieuse union, en effet, d’autant plus qu’elle est en un indescriptible mouvement sans mouvement. Autant dire que nous ne savons pas vraiment ce qu’est cette union, d’autant plus que dans cette vision le Père n’est jamais désigné par le nom de « Père », pas plus que le Fils par le nom de « Fils » ; tous deux sont au-delà de ces deux noms, et au-delà aussi des métaphores qui les décrivent ; ils sont au-delà dans l’indicible et dans l’indescriptible. Cependant nous voyons aussi que rien ne les divise, eux qui ne quittent jamais le trône sur lequel ils sont, tant leur union est forte et qu’elle est dans un même élan d’amour incessant. Ils sont un dans la louange du ciel et de la terre, et même de l’enfer qui leur adresse la même acclamation ; ils sont magnifiquement un dans le cœur de tous, ce qui est merveilleux ! Alors, ami lecteur, en communion avec le cosmos entier nous pouvons maintenant unir nos voix et nos cœurs à cette magnifique acclamation : « à celui qui siège sur le trône et à l’agneau, soient la louange, l’honneur, la gloire et la force aux siècles des siècles » (5.13).

L’amour divin
En Dieu l’amour du Père pour le Fils et du Fils pour le Père unis dans l’Esprit saint est une réalité éternelle, c’est l’insondable réalité de son être profond qui, par sa grâce infinie, se répand merveilleusement sur nous, comme Dieu lui-même nous l’a révélé par la bouche du prophète Jérémie : « je t’aime d’un amour éternel » (Jr 31.3). 

« Dieu est amour » : quelle merveille ! Rien n’est plus vrai et plus profond que cette vérité-là qui nous fait vivre, et qui impose silence à tous ceux qui disent autre chose de Dieu 

Conclusion

Me trouvant donc maintenant dans l’impossibilité de mettre un point final à ce livre, je me contente de m’arrêter sur un détail qui m’a beaucoup touché, un détail relevé dans l’une des dernières méditations de Philémon, sa méditation sur le récit de la mort de notre Seigneur Jésus-Christ dans l’évangile de Jean ; ce détail est le premier mot de la prière qu’il adresse alors à Jésus : « ô bien-aimé » (sur Jn 19.28-30 A). Quel magnifique détail ! Jamais auparavant Philémon n’a commencé ainsi sa prière. Ce mot m’a touché au point que je ne cesse aujourd’hui d’en méditer toute la profondeur.

[…]


« Ô bien-aimé », dit ici Philémon, avec une magnifique et humble pudeur qui le retient de dire : « Ô mon bien-aimé » ; il ne le dit pas, en effet, mais on sent très bien que c’est sous-entendu.

[…]

Cependant, ami lecteur, je retiens que si Philémon n’a pas dit « ô mon bien-aimé », mais seulement « ô bien-aimé », c’est parce qu’il est en train de méditer devant le crucifié sur le Golgotha où il n’est pas seul ; d’autres personnes, en effet, s’y trouvent également, d’autres qui doivent adresser elles aussi dans leur cœur une prière silencieuse à leur bien-aimé. Quel merveilleux silence ! Alors, tenant compte de leur présence, l’humble Philémon n’a pas voulu se mettre en avant et s’est contenté de dire : « ô bien-aimé ».

 […]

Au pied de la croix se trouve également le disciple bien-aimé, lui aussi plongé dans un profond silence (19.26); Philémon semble penser encore que dans son cœur, il prie son Maître bien-aimé en lui disant : « ô mon bien-aimé » ; voilà pourquoi lui-même dit simplement « ô bien-aimé », qui signifie « ô bien-aimé de ton disciple bien-aimé ». Quelle merveille alors d’entendre ce moine prier ainsi Jésus en s’effaçant, afin de mettre en avant l’amour de Jean pour lui !

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