
90 pages – 12 €
Recension Gilles Castelnau
Sara Ghazi est une jeune kinésithérapeute marocaine – elle est née à Marrakech. Elle n’a encore que 30 ans mais, est-ce son métier qui la met toujours en contact avec les gens qui souffrent ? elle ne vit que dans le malheur et la détresse de la nuit. Elle a peut-être réellement croisé la vie des personnages qu’elle nous présente et dont elle nous rapporte les paroles désespérées. Elle pénètre leur âme angoissée, glacée dans l’ignorance de toute espérance : elle connaît leur rapport constant avec le Dieu de l’islam infiniment proche de chacun mais que l’on ne saurait mettre en question. Ainsi va la nuit dans le monde qui est celui de l’humanité sans révolte inutile.
Sara Ghazi n’est certainement pas d’un pessimisme accablant. La tristesse n’est pas son sentiment dominant : elle baigne dans le courage de la résilience, elle montre qu’il est possible de tenir le coup, malgré tout, et de vivre quand même sans sortir du désarroi. Après tout, une kiné masse assidûment les gens qui souffrent parfois sans espoir de guérison.
Sara Ghazi nous donne ici 13 témoignages d’individus à la vie cabossée. En voici deux.
Lit d’hôpital – 00 h 12
Le dernier doute
Bonsoir chef.
Patron.
Maître.
Je ne sais pas comment t’appeler, ni comment commencer.
On dit qu’il n’y a aucune barrière entre toi et les hommes.
Alors je suppose qu’il n’y en a pas non plus entre toi et moi.
[…]
Prends ça pour un geste absurde, un reste d’orgueil, ou peut-être une provocation.
Même au bord du gouffre, je reste ce gars têtu qui fait tout de travers.
Je ne me plie pas, je ne supplie pas.
Car oui, autant le dire clairement :
Je suis en train de crever.
Ils m’ont trouvé un salopard logé sous mes côtes.
Un truc noir qui ronge.
Phase terminale, qu’ils ont dit.
Je pensais encaisser la nouvelle avec dignité, faire le fier.
Je crois même que j’ai sorti une blague quand j’ai appris ça.
Mais la nuit est tombée.
[…]
J’ai passé ma vie persuadé que derrière la porte de la mort il n’y avait rien d’autre qu’un grand sommeil sans rêves.
Cette idée me convenait très bien.
Mais à mesure que le grand saut approche, je dois admettre qu’un doute m’effleure parfois.
Pas une conversion soudaine, non.
Juste un frisson devant l’inconnu.
Et si je m’étais trompé ?
Le ciel.
L’enfer.
La punition.
La récompense…
[…]
Et voilà qu’un goût amer remonte.
Un goût qui ressemble à du regret.
Ne te réjouis pas trop vite.
Je ne vais pas soudain t’adorer ni te promettre monts et merveilles pour me réserver une place au paradis.
Mais disons que je suis prêt à faire un marché :
j’entrouvre un peu mon esprit,
et toi, si tu existes1 tu pourrais… me faire signe ?
Une part de moi espère un signe.
Une autre se dit que c’est un peu tard pour les révélations, et que je ferais mieux d’accepter mon sort avec dignité.
Peut-être que tu le sais déjà : les humains, on déteste l’incertitude.
Alors voilà.
Montre-toi.
Ou ne te montre pas.
Je suis fatigué.
Mes doigts sont froids.
Même sous la couverture.
La pluie ne cesse pas.
Je vais me retirer dans l’ombre.
Adieu, peut-être
Ou à bientôt, sait-on jamaisQuoi qu’il en soit, merci d’avoir supporté ma franchise, si tu es là
Si tu n’es pas là, alors je n’aurai parlé à personne.
Et c’est encore pire.
Devant la pharmacie – 03 h18
Sous l’enseigne verte
Il est presque 3 heures du matin.
L’eau descend le long du trottoir et s’accumule près de la bouche d’égout.
Les néons se reflètent dans les flaques comme des étoiles fatiguées.
Je m’appelle Leïla.
Leïla, c’est la nuit.
Je suppose que je n’ai jamais vraiment quitté mon nom.
]’ai soixante-deux ans.
Enfin, je crois.
J’ai arrêté de compter après cinquante.
J’ai commencé à vendre mon corps à dix-sept ans.
Une fugue.
Une gifle de trop à la maison.
Puis une main tendue, pleine de promesses.
Tu connais la suite.
Tu en as vu d’autres, des filles comme moi.
Je ne vais pas inventer une tragédie plus noble que les autres.
La vie a été dure, oui.
Mais elle l’est aussi pour tant d’autres.
À un moment, j’ai pris ce chemin-là.
Il allait plus vite.
Il ne demandait pas de patience.
J’ai préféré l’argent à la dignité.
Et je le paye depuis, tous les jours,
dans ma chair,
dans mes os,
dans mon reflet.
Je suis trop vieille et trop lucide pour accuser le ciel.
J’ai continué.
Encore.
Et encore.
[…]
Hier, j’ai croisé mon reflet dans une vitrine :
un manteau trop fin,
une perruque mal coiffée,
des yeux qui brillent trop fort.
J’ai eu envie de me prendre dans les bras.
Tu te rends compte ?
Triste.
Ou pathétique ?
Je me demande parfois si tu me regardes.
Si tu détournes les yeux.
Ou si tu restes là.
Moi, j’aime penser que tu restes.
Aujourd’hui, j’ai mal partout.
Mes genoux craquent, mon dos lâche, mes seins pendent comme deux regrets.
Mon rouge à lèvres file trop vite, et mes jambes tremblent dès qu’il fait froid.
Mais je marche encore.
J’ai mes habitudes.
Un coin de trottoir devant une pharmacie.
Deux voisines qui me disent bonsoir d’un regard.
Et puis la nuit.
Je dors peu.
Je repense à Maman.
Je repense à mon fils.
Je repense à la petite fille que j’étais, celle qui chantait dans sa chambre avec une brosse à cheveux comme micro.
J’aurais voulu qu’elle me voie maintenant.
Ou plutôt non.
Qu’elle ne voie jamais ce que je suis devenue.
C’est peut-être trop tard pour devenir quelqu’un d’autre.
Alors j’ai une seule demande.
Fais que mon dernier souffle sente la lavande, pas la sueur et la peur.
Et si tu m’attends encore, ne sois pas trop dur.
J’ai fait ce que j’ai pu.
(Je sais que je mens, et je sais que tu le sais aussi.)
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