
128 pages – 16 €
Recension Gilles Castelnau
Francine Carrillo est une pasteure suisse.
Théologienne, elle ne se sent pas liée par les dogmes ou les définitions doctrinales immuables de Dieu. Elle nomme d’ailleurs celui-ci le « Déliant » car elle est sensible au fait que, justement, il nous délie de toutes les certitudes qui se prétendraient absolues.
Son titre dit même que l’on ne peut atteindre que « l’ombre » de ce « Déliant » que nul ne peut contempler directement.
J’aime qu’elle évite le mot tellement galvaudé de « Dieu ».
Dans son ouvrage précédent « Filigrane » (Labor et fides, 2024), son excellente connaissance de l’hébreu biblique lui faisait commenter ainsi l’impossibilité de connaître – et de prononcer – le véritable Nom de Dieu :
Traduire le Nom révélé à Moïse au buisson ardent par « Je suis qui je suis » (Exode 3,14) fait injure à l’hébreu pour qui ÊTRE n’existe pas au présent, car le présent est toujours en transit entre le passé et le futur, entre l’accompli et l’inaccompli : « Je serai ce que je serai », Ehyé achèr éhyé. Trois mots… et un abîme de questions !
Dans cet étrange livre de méditations recueillies, Francine Carrillo ne propose aucune réponse aux mille questions que l’on se pose. Dans l’ambiance de silence intérieur qu’elle crée en partageant ses mots en lignes minuscules, elle laisse le lecteur pénétrer lui-même dans la présence mystérieuse de Dieu et partager – peut-être – avec elle, la contemplation, certes évanescente mais néanmoins fort apaisante et régénérante, qu’elle a cru percevoir.
Il est vrai qu’aucune réalité visible ne « désigne » vraiment Dieu.
Il est vrai aussi que tout ce qui respire le « désire » sans toujours savoir le nommer
C’et pourquoi elle écrit :
Rien ne Le désigne, tout Le désire :
incompréhensiblement en nous.
Jamais face à nous, vu, en vis-à-vis.
Non, plutôt en vis-à-vie : en visage.
Il nous sait de dedans.
Il nous dévisage à la trace.
À sa trace.
Valère Novarina
Comme ce serait beau
une écriture d‘herbe,
comme ce serait beau un homme délié,
passé du côté de l’herbe!
Pierre-Albert Jourdan
En voici des passages :
Page 11
Le Déliant,
c’est le nom
qui m’arrive
de Lui
comme
une promesse
de déliaison,
une possible
dénouaison.
Un nom
qui écoute
au plus près
ce que
j’entends
de Lui,
à peine
un souffle,
une mince
clairière,
un passage
enfoui dans
la chair.
Lui ?
Un élan
du dedans,
un courage
plus qu’un
visage,
car le sien
restera
toujours
un je-ne-sais-quoi
qui s’atteint
d’aventure.
À le chercher,
on le manque.
À le trouver,
on le perd.
Il n’est pas,
il ne fait
que venir.
C’est un
intranquille
de naissance.
Il sur-vient,
par sur-prise,
par sur-croît,
tel une
dissonance
qui fait
tressaillir
le réel,
un inattendu
qui rudoie les
convenances,
un grain
de sable
qui tétanise
les rouages,
un peut-être
qui déchire
le mal-être.
Lui ?
Hors
définition,
hors
conjugaison,
une quatrième
personne du singulier
qui vient à l’envers2,
qui surgit
au revers
de l’attendu,
à contre-sens
du bon sens.
Page 25
Je m’avance
encore,
là où plus rien
ne tient,
ni certitude,
ni habitude,
ni morale,
ni sentence.
Je ne sais rien
sinon
l’urgence
de dire
ce dont
on ne peut
à proprement
parler,
car le Déliant
arpente
les territoires
de l’ombre
et de l’intime,
les nuits
d’insomnie,
les terreurs
impartageables
qui laissent
sur le bas-côté
de soi.
C’est là,
qu’il se signale
par ce rien
où opère
son obscur
travail de
dénouement.
Il surgit
à notre insu
et s’en va
de même,
nous laissant
orphelins,
mais estampillés
de présence.
Ce qui le porte,
c’est un
langage dans
le langage,
une écriture
sous l’écriture,
des mots
avant les mots,
car la vérité
n’arrive jamais
que de biais.
Qui pourrait
sinon
la supporter ?
S’il est messie,
c’est d’être
le Verbe
qui délivre,
un élan,
un mouvement,
le désir dans
tous ses états.
À quoi le reconnaîtrai-je ?
– À ce qu’il t’arrive à toi,
à ce qu’il te délie, toi.
Page 53
Il passe près de moi
et je ne le vois pas ;
Il s’en va,
je n’y comprends rien.
Job 9,11
La sente de
nos journées
est jonchée
d’étoiles
filantes.
Nous marchons
trop vite pour
les déceler,
elles s’effacent
le plus souvent
sous nos pieds.
Il arrive
pourtant
qu’un éclat
nous arrête,
un reflet
de rien
sur la vitre
de
l’ordinaire,
un signe
infime
qui soudain
nous élargit.
Je ne savais
pas
qu’une âme,
parfois,
se laisse voir.
Elle scintille
pourtant
dans les yeux
de l’enfant
qui regarde
son grand-père
en souriant.
À peine
apparue,
vite
disparue,
telle
l’écume
qui naît de
la vague
et meurt
aussitôt.
Tout est
ici révélé
du souffle
qui porte
les humains
en dépit
du malheur,
hors
les gravats
de l’horreur.
La joie
arrachée
au chagrin,
la hardiesse
découpée
sur l’anxiété,
la vérité
déliée
du mensonge,
tout est là,
dans cette
touche
d’éternité
venue
se poser
sur l’épaule
d’une fragilité.
C’est quand
le voile est
retombé,
qu’on se
met à
douter.
A-t-on rêvé?
S’est-on
leurré ?
Il n’y avait
certes
rien à voir,
mais à ce
qui chante
au-dedans,
on devine
dans cette
insolite
visitation,
la passe
ombrée
du Déliant.
Page 122
Qu’est-ce qui nous reste ?
Qu’est-ce qui nous reste
quand il ne reste rien ?
Ceci:
que nous soyons humains
envers les humains,
qu’entre nous demeure
l’entre nous qui nous fait hommes.
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